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Interviews

Boris Maurussane : « Les idées peuvent venir en marchant »

Les plus attentifs l’ont déjà aperçu avec Philippe Fauvel dans le groupe Like Billy-ho qui a sorti il y a quelques années un album aussi réussi que confidentiel (“La Vacance”). Depuis, il a livré beaucoup de courrier – il est facteur – et peaufiné avec patience et obstination son premier album solo qu’il a voulu « lumineux, avec davantage de corps, d’énergie et de contrastes ». Résultat : un disque splendide, dense, à la fois direct et complexe à l’intérieur duquel surgissent trois merveilles à la suite qui pourraient faire figure de classiques (la séquence “Riverbank” – “Social Kaleidoscope” – “Hawaï”) et une poignée de morceaux psychédélico-baroques à classer entre The Left Banke, Syd Barrett et Robert Wyatt, avec de subtiles touches brésiliennes et sunshinesques disséminées çà et là. Signe qui ne trompe pas, Bertrand Burgalat, figure tutélaire de la pop d’ici, n’hésite pas à chanter les louanges du bonhomme et de son disque dans ses chroniques érudites de Rock&Folk. Nous avons voulu en savoir plus sur son parcours, son processus créatif et sa façon d’aborder le songwriting.

Quand as-tu commencé à faire de la musique ? Quelle est ta formation musicale ?

J’ai commencé à apprendre la guitare à l’âge de 13 ans ; auparavant j’avais fait un peu de flûte traversière et de solfège, mais sans aucun sérieux hélas – et aujourd’hui je fais appel à des flûtistes pour jouer mes arrangements… J’ai commencé par des cours de guitare classique, mais je suis assez rapidement passé à l’électrique, de façon nettement plus autodidacte. J’ai formé mon premier groupe avec mon cousin (il œuvre aujourd’hui sous le nom de Voudoo Vodou) qui a été un peu mon second professeur, sans doute le plus déterminant. A ce stade je ne faisais pas encore grand-chose, j’observais et admirais, et j’absorbais. Je commençais à proposer mes premiers morceaux, et nous improvisions beaucoup, avec Syd Barrett ou Sonic Youth pour références, et quelques autres, plus ou moins prog aussi (King Crimson, Magma…). Ce n’était pas très en place mais j’en garde un sacré souvenir. Je me souviens d’avoir passé beaucoup de temps à comprendre comment faire sonner ma guitare, à travailler mon toucher, les nuances… Comme guitariste, Neil Young m’a beaucoup marqué (on était dans les années 90) : un son dans lequel je me suis immédiatement retrouvé, expressif, très riche en nuances, en relief, et qui me semblait à ma portée, enfin un peu plus que d’autres, n’exagérons rien, et je crois que c’était aussi une question de toucher, d’attention au son, et pas seulement de séries de notes. Et puis la formation musicale c’est aussi tout ce qu’on a écouté : la découverte, après Pink Floyd et les Beatles, des Beach Boys, Kinks, Robert Wyatt, Stravinsky, Ravel, Coltrane…

Des souvenirs de ta première tentative de composition ?

Il n’y a pas de vraie première fois, entre la première suite d’accords trouvée et la première mélodie cohérente, aboutie, il y a eu beaucoup d’essais… J’ai commencé par composer des bouts de mélodies, de suites d’accords, à peu près vers l’âge de 16 ans… C’étaient des fantasmes de chansons… Certaines avaient de très bonnes idées, assez personnelles harmoniquement, j’aimais bien les choses qui me surprenaient, mais je n’arrivais pas à refaire le puzzle ou rarement. Une des premières mélodies pop assez attachantes que j’ai écrites, c’était en ayant en tête les paroles de I Wanna Hold Your Hand des Beatles, sans connaître la chanson, et en essayant de m’imaginer à quoi pourrait ressembler la mélodie. J’ai un autre bon souvenir, d’une chanson inspirée du Thinking of Ways des Boo Radleys, composée sur une guitare dont la corde de sol était accordée en mi. Au final ça ressemblait un peu à du Beach Boys, c’était une des premières fois que je trouvais des modulations un peu baroques… Ne pas trop savoir quel accord on joue, mais trouver qu’il sonne bien, puis on se rend compte qu’en changeant juste une note dans les basses, on va vers une progression harmonique qui déroule un tapis pour la mélodie…
Ensuite j’ai le souvenir de chansons beaucoup plus compliquées. Il m’a fallu beaucoup de temps pour retrouver le sens de la mélodie, et surtout le faire primer sur le reste… Là encore ,c’est grâce à une rencontre, celle de Philippe Fauvel ; avec lui et quelques amis nous avons formé un premier groupe, Herzgewachst, avant Like Billy-Ho. C’est avec eux que j’ai composé pour la première fois de vraies chansons, abouties, musique et paroles, et arrangements.

Qu’est-ce qui t’as poussé à te lancer ?

Dès le début, quand j’ai décidé d’apprendre la guitare à 13 ans, c’était dans l’idée de faire un groupe, et de composer des musiques originales. Je crois que les quelques albums que j’écoutais avaient un impact très fort sur moi, je voyais énormément d’images, j’étais fasciné par ce pouvoir de la musique de nous transporter dans des lieux, de nous faire ressentir des émotions. Et j’avais envie assez naturellement de faire la même chose, je me « faisais » des albums dans ma tête. Et peut-être aussi, parce que j’avais parfois envie de finir certaines mélodies que j’entendais autrement qu’elles ne finissaient. C’était peut-être le début de l’envie de mélodie, quelque chose à voir avec le possible. Et puis le groupe que j’avais créé avec mon cousin, c’était une réelle amitié musicale, un échange épistolaire par morceaux interposés, et j’ai fini par répondre, par être suffisamment stimulé par ses morceaux pour commencer à lui proposer les miens. Et le même phénomène s’est produit ensuite avec Philippe de Like Billy-ho.

Photo : Yannis Roger

T’arrive-t-il d’avoir de l’inspiration lors de tes activités quotidiennes, par exemple – il me semble que tu es facteur – pendant tes tournées ?

Oui, oui, tout à fait ! D’une certaine manière, je pratique la création subventionnée. C’est vrai que pas mal d’idées peuvent venir en marchant, lorsqu’on est en mouvement. La mélodie d’une future chanson m’est venue en rentrant d’une de mes tournées, tout comme l’idée de “Départ” – titre d’ouverture du disque – et l’introduction d’harmonies vocales au morceau “Your Life Is Full of Leaves » ; idem pour certains passages de “Riverbank”. La mélodie de “Fun” m’était venue au retour d’un voyage en train (je rentrais de la campagne, j’avais écouté Gram Parsons et je voulais me mettre à la country), en marchant de la gare jusqu’à chez moi. Dans les deux cas, j’entends aussi à peu près quels types d’accords il va y avoir en dessous… Lorsque j’essaie de les retrouver, ce n’est pas toujours du premier coup, parfois « ça » se tord un peu, mais on y arrive en général ; lorsque la mélodie est assez forte, les accords suivent.

Y a-t-il des lieux ou des moments qui t’inspirent particulièrement ?

Oui, le mauvais moment, celui où tu es crevé, tu veux aller au lit, ou tu commences à t’endormir, et paf ! Une mélodie : zut, c’est râpé pour se reposer ! Sinon, “Social Kaleidoscope” et “Hawaï” me sont venues l’une à la suite de l’autre, en prenant mon petit-déjeuner… La veille j’avais participé à une release party de Ricky Hollywood avec beaucoup de groupes que j’adorais – Kidsaredead, O, Scott of the Antartic… – et j’avais pris un plaisir presque surprenant à chanter, et à les entendre… Une circulation mélodique vraiment intense. Qui a ressurgi le lendemain matin, la tête dans le pâté en buvant un café…
« Aujourd’hui, je compose un chanson », c’est rare, mais il y a eu des cas qui s’en rapprochent. Pour “Your Life Is Full of Leaves”, j’ai pris ma guitare, avec un intense désir de jouer un accord de mi mineur 9e (accord sublimé par McCoy Tyner dans la version de “My Favorite Things” de John Coltrane), et l’impression qu’une chanson que je devais, ou voulais composer depuis très longtemps, allait naître, avec cet accord pour point de départ . J’ai aussi été très marqué par “Triad” de David Crosby, découvert d’abord dans la – très bonne – version de Jefferson Airplane, et puis plus tard par Joni Mitchell qui utilise pas mal ce genre d’harmonies. Pour “Riverbank”, j’écoutais “Sunflower” des Beach Boys, en pensant beaucoup à ma fille âgée alors de 2 ans qui était partie en vacances avec sa mère, et j’avais en tête un motif mélodique, sur une suite très classique de deux accords mineurs, quelque chose d’assez sentimental – et j’ai trouvé le début de la suite d’accords et de la mélodie ensuite. Et il y a bien sûr le cas, peut-être le plus fréquent tout de même, de la chanson qui naît un peu accidentellement sur un manche de guitare ou sur un clavier – “Antipodes”, par exemple…

C’est donc la musique qui te vient systématiquement en premier ?

Oui, toujours. Je compose la plupart du temps sur une guitare, acoustique principalement pour ce disque, électrique plus récemment (depuis “Social Kaleidoscope” et “Hawaï”). J’ai commencé à composer un peu au clavier beaucoup plus récemment. J’ai parfois une idée de la couleur principale : sur “Fun” par exemple, j’avais l’idée d’un clavecin dès le départ, et de cordes aussi. Finalement c’est une épinette – celle de Mehdi Zannad, mais c’est très proche de ce que je voulais tout de même.
Dans d’autres cas, l’idée d’arrangement vient après. Pour “YLIFOL (reprise)”, j’ai eu l’idée de cette version avec une batterie très jazz ternaire et un piano plus tard, au cours d’une promenade là encore. Le reste de l’arrangement s’est beaucoup fait en réfléchissant, en tâtonnant… et en jetant certaines tentatives d’arrangement, en effet. “Riverbank” a beaucoup évolué, j’avais l’idée des cordes assez tôt, mais le hautbois est venu après. Mais de manière générale, j’essaie de ne pas trop dénaturer la couleur que j’avais en tête en composant le morceau. C’est comme si je développais une impression première plutôt. Et ensuite, il y a tout ce que Stéphane Laporte (Domotic) a apporté au mixage, y compris parfois des percussions, des harmonies vocales, et des effets d’échos à bandes merveilleusement bien maîtrisés et utilisés au bon moment. Pour la composition, souvent les différentes parties viennent assez vite d’elles-mêmes, comme pour “Social Kaleidoscope”.

Et concernant le texte, accordes-tu plus d’importance au sens ou à la musicalité des mots ?

Je pars de la musicalité des mots, oui, tout le temps. Le sens vient après. J’écoute un peu ce que raconte la musique, et essaie de trouver les mots qui peuvent raconter cela en sonnant le plus proche de ce que la mélodie réclame… et souvent après coup je suis surpris. La chanson finit par raconter quelque chose, que je n’aurais pas osé dire ainsi.
Et l’anglais me permet de ne pas trop réfléchir dès le commencement à ce que je veux dire, de me laisser davantage porter par les mots et leurs sonorités. Au départ je ne cherche pas à dire quelque chose de moi, j’ai l’impression de me cacher derrière cette langue qui n’est pas ma langue maternelle, et à l’arrivée je suis surpris par tout ce que ça dit de moi, de mes obsessions…

Photo : Ed Œillet

Les chansons de “Social Kaleidoscope” sont assez sinueuses, il y a des changements de rythme, des ruptures, des progressions d’accord inattendues… Est-ce important pour toi de surprendre l’auditeur ? As-tu des recettes sur lesquelles te reposer ?

Je crois avoir essayé d’éviter les recettes. Je voulais aller plus loin rythmiquement que dans “La Vacance” qui était très sophistiqué harmoniquement, et avec un côté bossa nova dans certains rythmes, pas mal de scansions, de souplesse rythmique, mais au final une plus grande linéarité… Là je voulais plus de ruptures, marquer les différentes parties de morceaux. Cela m’avait plu chez les Dorian Pimpernel par exemple. Et puis j’ai pas mal écouté Aquaserge ensuite ! Et le fait de travailler avec un batteur a permis d’aller plus loin dans cette direction. Pour les progressions d’accords inattendues, j’aime bien me surprendre, et voir comment je vais retomber sur mes pattes et retrouver la tonalité d’origine. On peut y voir une marque de fabrique. Mon ami Athanase Granson m’a vraiment appris pas mal de choses dans ce domaine, je me souviens de sa remarque, en écoutant Schubert avec lui, sur le génie qu’il déployait pour revenir à la tonalité initiale après s’en être éloigné. Cette remarque m’a beaucoup marqué, tout comme la façon d’écrire de Denis (Athanase) : en prenant une note commune à deux accords a priori éloignés on arrive à garder un fil directeur dans une progression apparemment hermétique. Il m’en avait fait la démonstration sur un de ses morceaux et ça m’avait beaucoup impressionné. Je crois que c’est peut-être devenu un « truc » chez moi, s’il faut en chercher un. A cela s’ajoutent les formes asymétriques, dans “Hawaï” ou “As the Crow Flies”, où d’un couplet-refrain à l’autre, une variation dans la progression d’accords va nous amener différemment à la suite, où carrément nous emmener ailleurs.

Ça revient souvent car je suis assez fasciné par les variations, les différents chemins harmoniques pour aller quelque part. Toujours une histoire de possible, de cheminement. Peut-être qu’à un moment si ça devient trop systématique, j’arrêterais, oui. Pour le moment ça m’a plutôt surpris, et je le fais dans la mesure où ça me paraît digeste. Par contre, il y a une chose dont j’essaie de me débarrasser, c’est la tentation de recourir un peu trop systématiquement au mineur 9e (le fameux accord “My Favorite Things” ! Et “Triad”…), ou quelque autre accord “jazz” pour “sauver” une mélodie trop faible à la base. Là, attention !

Les titres de l’album ont maturé longtemps avant d’être publiés. Est-ce un choix délibéré de ta part ou c’est davantage lié à des contraintes de temps, d’organisation et de coûts ?

Je suis plutôt dans un rythme lent, habitué à ce que les choses maturent assez longtemps, oui, notamment les arrangements, et l’expérience de l’enregistrement. L’enregistrement d’un morceau, c’est en général une période de ma vie, où tout ce que je vis, sens, vois, les sensations, les couleurs, etc. concourent. Mais il y a aussi des moments où une chanson me vient très vite, et l’arrangement aussi, et où je voudrais pouvoir l’enregistrer rapidement… Mais dans ce cas, c’est effectivement les conditions matérielles qui font que ça va prendre plus de temps. Bien qu’ayant pris pas mal de temps à enregistrer et arranger, l’album était quasi achevé depuis très longtemps. Rien que l’étape du mixage, puis celle des mastering, ont pris énormément de temps pour des raisons financières essentiellement, et aussi parce que j’hésite beaucoup et qu’avant de dire « c’est bon, on touche à rien », il me faut souvent en passer plusieurs fois par de menues retouches…

Tu as quelques exemples de chansons pop qui selon toi frisent la perfection ? Des modèles en matière de songwriter ?

J’essaie vraiment de ne pas trop penser à cela. De temps en temps, ce n’est pas mal de revenir à cette idée, pour éviter la prétention, mais c’est plutôt quand on tient une mélodie qui nous emmène vers ce terrain-là, qu’il faut saisir l’occasion, et ne pas gâcher ça.
Pour les exemples : “God Only Knows” : un couplet avec une mélodie sublime, un peu sinueuse (il y a des changements d’accords très surprenants, et des accords complexes, c’était même un choc la première fois que je l’ai entendue) tout en étant évidente, avec beaucoup de tensions harmoniques, dont chaque résolution emmène vers une nouvelle tension, on sent une sorte de mouvement ascensionnel, comme une tension vers quelque chose, une aspiration, et le refrain, plus simple, donne une impression de réconfort, il résout les tensions harmoniques. Rien qu’avec ces deux éléments, et les paroles qui épousent parfaitement ce mouvement, on aurait déjà une chanson pop parfaite. Mais en rajoutant un pont incroyable, on a l’impression que le format pop va éclater, ce pont semble sorti de nulle part, avec ses scansions rythmiques et ses accords étranges, puis ensuite les voix typiquement Beach Boys qui arrivent n’en sont que plus bouleversantes.

Mais je crois que l’idée de la pop song parfaite, il ne faut pas trop y penser, il faut éviter de vouloir faire « un nouveau God Only Knows » par exemple. Et puis il y a aussi des choses beaucoup moins parfaites qui peuvent nous stimuler. Et éviter d’avoir tout le temps ce genre de modèle. Le propre de la pop (même si ce n’est pas le seul genre à faire cela), c’est de digérer d’autres musiques.
Plus récemment, j’ai découvert “Childen’s Games” de Jobim, un concentré parfait (donc pop en un sens) de science orchestrale, d’écriture moderne, portée sur l’harmonie, les timbres, tellement aérien ! Aussi bien dans sa version instrumentale que chantée…

“Corpos” d’Ivan Lins découvert grâce à la reprise de Julien Gasc, ou “Construção” de Chico Buarque, les chansons de Marcos Valle : là aussi un concentré d’ambition et de curiosité musicale, de couleurs, dans des formats accessibles… Et plus près de nous, je pourrais citer “L’Opium”, “L’Astre glacé”, “L’Esprit aux mille voix” ou “Flute Song” d’Athanase Granson, “Léger léger”, “Macarabella” ou “Les Flots” de Julien Gasc, “Paresse” et “Fun Fair” de Mehdi Zannad, “Gertrudstrasse” de Serieyx, “La Guerre Sybille” ou “Prie pour moi” de Ricky Hollywood…

Comment fais-tu pour t’en affranchir ?

Ça, c’est une très bonne question : en effet, un de mes modèles très importants, et qui a commencé à le devenir lorsque j’ai découvert “Pet Sounds”, ce qui a dû m’arriver vers l’âge de 17 ou 18 ans, c’est Brian Wilson. Et ma découverte, beaucoup plus tardive, de “Smile”, a largement présidé à l’élaboration de “Social Kaleidoscope”, pour la structure de “Fun” – même si le thème mélodique initial vient plutôt de Montage -, pour l’intro avec les voix aussi, pour toutes les petites galeries souterraines creusées au milieu et entre les chansons, comme une taupe… Il y a eu Robert Wyatt aussi, et le reste de l’école de Canterbury que j’ai découvert bien plus récemment. En même temps, je n’ai pas l’obsession de la chanson pop parfaite ; ce qui me plaît, c’est le langage de Brian Wilson, et ce que ce langage dit. Mais comme j’aime ce qu’il a fait de sa culture musicale et du paysage musical et global qui était le sien, j’essaie de faire quelque chose qui s’inspire de ça avec mes ingrédients, ma culture musicale, et ma sensibilité à moi. Je parle de moi qui ai découvert les Beach Boys en 1995 en Dordogne, je n’essaie pas d’imaginer que je vis en Californie en 1966 par exemple…
Et puis surtout, j’essaie de contrer ou contrebalancer une influence par d’autres, pour diversifier les lectures et les couches. Et je suis de plus en plus attiré par des choses que je connaissais moins jusqu’alors, la musique brésilienne, la musique orchestrale moderne, ou des pans encore inconnus du jazz ou du Third stream, que je continue à creuser, et bien sûr mes contemporains, Chassol, Aquaserge, Zach Philipps, Ryan Power. Ecouter la musique des autres, et découvrir des musiques qu’on ne connaissait pas encore, c’est voir le monde à travers les yeux d’un autre. J’aime bien par exemple imaginer que mon goût musical a changé, et écouter des choses a priori éloignées de moi, comme la période jazz-funk d’Herbie Hancock ; et en écoutant bien je trouve quelque chose à quoi mon goût musical se raccroche, un très grand sens orchestral, de sublimes arrangements de vents qui se mêlent au piano électrique… D’un seul coup, je me rends compte que le champ d’application de mon goût musical est en fait beaucoup plus vaste que je ne le croyais : je peux aimer une musique jazz-funk, d’abord pour sa grande sophistication harmonique et orchestrale, et une fois entré par cette porte, pour son inventivité et sa puissance rythmique.
Ensuite, dans la mesure où l’on intègre toutes ces nouvelles influences -à dans notre schéma plus modeste, ça devient plus ou moins pop… Un de mes grands chocs récents, ce sont les albums seventies de Jobim, “Matita Perê”, “Urubu” et “Stone Flower” qui réunissent mon amour des mélodies, et de la musique orchestrale – de véritables pièces orchestrales, très debussiennes, y côtoient des chansons, l’utilisation de l’orchestre ne se limite plus à l’arrangement… Voilà un nouveau modèle, qui, disons, m’aide à ne pas rester dans le champ de la pop monomaniaque des Beach Boys, par exemple.

Le disque est sorti conjointement sur les labels Hot Puma et WeWant2Wecord.

Photo en tête d’article : Lucie Jego.

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