François De Roubaix

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"C’est drôle et moderne !". Ces quelques mots de Louis de Funès découvrant les thèmes composés pour L’Homme Orchestre, un film de Serge Korber dans lequel il jouait le rôle principal, résument à eux seuls l’essence même du travail à la fois avant-gardiste et populaire de l’encore trop méconnu François de Roubaix. Compositeur des bandes originales de "Boulevard du Rhum", "Le Vieux Fusil", "Le Samouraï", "Les Aventuriers" ou "La Scoumoune", de Roubaix fut le grand rénovateur des musiques de film des années 60/70. Ses mélodies tintinnabulantes et fantaisistes mêlant habilement acoustique et électronique ont marqué toute une génération de musiciens-bricoleurs adeptes de home studio. Portrait d’un autodidacte de génie tragiquement disparu un jour de novembre 1975 lors d’une expédition sous-marine sans retour au large de Ténérife.

1936. Neuilly-sur-Seine. C’est dans cette commune des Hauts-de-Seine, marquée depuis par le sceau de la droite mondialiste décomplexée, que naît François de Roubaix. Son enfance est heureuse, son caractère "optimiste, positif, partageur" lui venant selon Serge Korber de sa famille d’artiste, chaleureuse et soudée. Une famille qu’on n’hésiterait pas à qualifier aujourd’hui de bourgeoise-bohème : son père est producteur et réalisateur de film institutionnel, sa mère artiste-peintre et conceptrice de bandes dessinées. A 15 ans, le petit de Roubaix se passionne pour la musique jazz. Simultanément, il travaille sur des films produits par son père. Le cinéma l’intrigue. Sur un court-métrage de Robert Enrico dont il est assistant-monteur, le cinéaste lui propose de composer la musique du film : "Ce jour-là, mes deux passions parallèles ont fusionné : ce n'était plus musique et cinéma, c'était la musique pour le cinéma" confiera de Roubaix quelques années plus tard. "A partir de là, ma formation a été totalement empirique. Je n'ai jamais étudié l'harmonie, le contrepoint... C'est en composant pour des courts, pour des pubs que j'ai tout appris. Le montage (son puis image) m'a également révélé le côté très cordonnier du cinéma. Ça a été un apprentissage concret, sur le tas, où j'ai découvert des données techniques auxquelles le compositeur est obligé de se soumettre. De toute façon, c'est la seule formule : il n'existe pas en France d'école de musique de film". Sa collaboration avec Enrico va lui ouvrir les portes du cinéma. Les grands réalisateurs de l’époque font appel à lui : Duvivier ("Diaboliquement vôtre"), Giovanni ("La Scoumoune", "Dernier domicile connu"), Mocky ("La Grande Lessive", "L’Etalon") et, last but not least, Melville pour un "Samouraï" d’anthologie.

François de Roubaix

A l’époque, et même pour les films de la Nouvelle Vague qui se veulent révolutionnaires, la musique est assurée par des compositeurs sortis du Conservatoire. Dans ce contexte de Roubaix détonne. Déjà par son look : typiquement seventies, barbe et long cheveux blonds. Mais surtout par sa manière novatrice, créative, géniale de fabriquer des sons et de les enregistrer. Il utilise un modulateur de fréquences, s’arme des synthétiseurs les plus modernes de l’époque (ARP Odyssey, Farfisa Pro, ARP Solina String Ensemble) et joue de pratiquement tous les instruments (piano, guitare, trombone) y compris des plus exotiques qu’il ramène de ses nombreux voyages autour du monde. Le tout dans un studio bricolé dans son appartement parisien rue de Courcelles, probablement l’un des tous premiers home studios français. Il réalise là du début à la fin et seul le thème de sa BO la plus populaire "La Scoumoune". Naïf, ludique et mélodique, la musique du film de Giovanni est emblématique du style de Roubaix. Style, parce qu’on reconnaît immédiatement la patte inimitable du créateur dès les premiers bruitages, dès les premières notes.
Dans un registre plus pop, on ne saurait que trop conseiller de se pencher sur la B.O de "L’Homme Orchestre", film pas vraiment mémorable qui eut au moins le mérite d’offrir à de Roubaix la possibilité de s’exprimer avec une formation orchestrale élargie (cordes, flûtes, trombones, piano, orgue, chœurs...). La partition fantaisiste du musicien brille de milles feux ; elle est la retranscription inouïe d’une époque réjouissante et insouciante où le mainstream innovait en osant convier à sa table des explorateurs aussi déjantés que de Roubaix ou Jean-Jacques Perrey. Outre le cinéma, de Roubaix composa également pour la télévision (la ritournelle cultissime de "Chapi chapo" ou le générique d’"Astralement Vôtre," un joyau de pop cosmique façonné pour une improbable émission de voyance animée par la non moins improbable Elisabeth Teissier).

François de Roubaix

Plus sombre est le thème réalisé pour "Le Samouraï". "Dans les dix premières minutes du film, il y avait seulement trois mots de dialogue", expliquait de Roubaix. "La psychologie d'Alain Delon était peu définie. La demande de Melville a été simple : la musique doit clarifier le personnage. A l'arrivée, avec la partition, on comprend que Jeff Costello est une sorte de tigre condamné par la fatalité. Plus que jamais, la musique est alors un véritable élément de mise en scène". En effet, de Roubaix faisait partie intégrante du processus de réalisation/mise en scène des films dont il était le compositeur. "J’avais pour habitude de le lui faire lire afin qu'il s'en imprègne et de bénéficier de sa composition avant même de commencer le film" expliquera Robert Enrico. "Pour moi comme pour les comédiens, cette démarche était très importante car la musique contribuait à instaurer des émotions et un véritable climat pendant le tournage de certaines scènes. Le cinéma est un art populaire et la musique de film doit l'être tout autant. Partant de ce principe, j'ai toujours demandé à François de me composer des mélodies suffisamment simples et mémorisables. La recherche du thème du film me paraît essentielle car c'est ce qui restera dans le souvenir des moins mélomanes. On se souvient d'ailleurs plus facilement d'un thème musical que d'une scène ou de dialogues. La musique devient donc la mémoire du cinéma".

L’autre passion de Roubaix est son goût immodéré pour les mondes aquatiques et engloutis. En 1974, il travaille sur la musique d’un documentaire de Cousteau, "Voyage au bout du monde - Antarctique". Consécration pour l’artiste qui voit là la possibilité de mêler ses deux passions. Cousteau refusa sa musique, ce qui chagrina beaucoup de Roubaix. Le journaliste Christophe Conte qualifiera cette déception de première mort symbolique. Un an plus tard, lors d’un séjour aux Canaries, l’artiste part pour une expédition de plongée sous-marine comme il en a l’habitude mais un accident se produit. Il ne remontera jamais à la surface. Il avait 36 ans. Le monde de la musique ne sait pas encore qu’il perd alors l’un des ses plus atypiques défricheurs.
Quelques mois plus tard, de Roubaix remporte de manière posthume le César de la meilleure musique pour "Le Vieux Fusil", film de son éternel collaborateur et ami Robert Enrico, alors bouleversé par sa disparition. Puis silence radio, on n’entend plus parler de la musique de de Roubaix jusqu’au milieu des années 90 où elle est redécouverte notamment grâce au travail de réédition entrepris par l’éditeur musical Stéphane Lerouge que les thuriféraires de trésors musicaux cachés et de B.O vintage connaissent bien (la collection Ecoutez le Cinéma !). Ses thèmes ont également été beaucoup samplés (Robbie Williams, Lil Bow Wow, Troublemarkers) et son influence n’a cessé de grandir bien au delà de nos frontières. Cerise sur le gâteau pour les fans, en 2006 est réalisé un documentaire sur le compositeur baptisé "L’aventurier" suivi de près par un impressionnant ouvrage (568 pages !) "François de Roubaix : Charmeur d’émotions". Preuve en est que malgré les courants contraires et les marées montantes qui effacent toute trace de passage, le mythe de Roubaix n’en est qu’à ses prémices.

A lire
"François de Roubaix : Charmeur d’émotions" de Gilles Loison et Laurent Dubois. Coffret avec livre, cd et dvd. 568 p. Disponible sur www.chapitres12.com.

A écouter
(Chez Universal Jazz Music France)
"Le Monde électronique de François de Roubaix-Vol.1 et 2".
"Les aventuriers - Le Samouraï".
"L'Homme Orchestre".
"Les Grandes Gueules - Le Vieux Fusil".

 

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