Difficile de dégager des grandes tendances de cette année musicale 2006, assez pauvre en disques vraiment décisifs, et qu'aucun mouvement de fond n'aura agitée (à part peut-être dans les beaux quartiers parisiens, le "retour-du-rock'n'roll" semble marquer le pas, ce dont on ne se plaindra pas). Un éparpillement dont témoigne d'ailleurs le contenu de ce site, de moins en moins "pop" au sens strict, de plus en plus ouvert aux divers styles qui font la richesse de la musique en ce début de siècle - du hip-hop expérimental au néo-folk le plus libre, des hybrides rap/slam/jazz/chanson tels qu'ils se pratiquent en France à l'electronica la plus aventureuse, voire au metal le plus inquiétant. Au-delà des "phénomènes" plus ou moins survendus, on essaiera donc plutôt de tirer le portrait de 2006 à travers quelques disques et artistes qui nous ont plu, surpris, ou en tout cas intéressés, et sur lesquels nous avions envie de revenir.
I'm From Scandinavia, ou la "Scandinavian Invasion"
Ils s'appellent I'm From Barcelona et chantent "We're
from Barcelona", mais ces vingt et quelques hurluberlus
sont aussi catalans que je suis ouzbek. Ils viennent en
réalité de Suède, pays tranquille
qui a fini par devenir le royaume de la pop la plus euphorisante.
Avec leur single qui met de bonne humeur le matin et leurs
concerts se terminant parfois en joyeux défilés
dans les rues, les garçons et filles d'I'm
From Barcelona auront été l'écume
d'une paisible lame de fond en provenance du Nord de l'Europe.
Les Suédois Peter
Bjorn and John, El
Perro del Mar, Hello Saferide, The Concretes (en demi-teinte)
ou Peter von Poehl
(qui se taille un joli succès en France, sa patrie
d'adoption) ont ainsi sorti des premiers albums remarquables,
sans parler des apatrides Herman Düne, à l'aube
d'une reconnaissance plus large ; la Norvège, elle,
a été dignement représentée
par Thomas Dybdahl, dont le récent "Science"
réussit à être encore plus raffiné
et frémissant que ses disques précédents.
Tendances made in France…
Pas de grande révolution en France non plus cette année, mais pour un peu que l'on écarte les insupportables Bénabar et consorts, 2006 n'aura pas été aussi anecdotique que cela, confirmant tout le bien que l'on pensait d'artistes dont la carrière a débuté il y a quelques années de cela. Parmi eux, Holden aura ouvert 2006 avec une belle élégance. "Elégance", c'est avec ce titre de Bashung, que l'on pourrait qualifier les disques que nous avons aimés cette année avec, en premier lieu, "L'Horizon" de Dominique A dont les chansons glissent de plus en plus vers de passionnantes épopées. Des voyages, Manset nous en a fait partager et, en sortant cette année le superbe "Obok", confirme un retour en grâce amorcé en 2004 par "Le Langage oublié". Dans la même famille, après le père et le grand-père, on n'oubliera pas le fils, Arman Méliès, dont "Les Tortures volontaires" mérite largement plus qu'un aimable succès critique. Et puis, saluons également le retour réussi de l'exigeante Charlotte Gainsbourg, qui après 20 ans d'absence, remet les pendules à l'heure avec "5:55". Autre bonne nouvelle en provenance des petits labels et des autoproduits : les artistes français s'attaquent désormais sans complexes à toutes les faces de la montagne rock - les pistes enneigées et somptueuses (Bocage, Carp, Cyann & Ben, Transbeauce, Immune), le folk grisant des cimes (Milkymee, Aurélien Merle, My Broken Frame, Vinaya), le mur d'escalade pop-rock-electro (laudanum, Maison Neuve & Lispector, Nestorisbianca, Los Chicros, Ginger Ale), les couloirs lo-fi chaotiques (Eddy Crampes) ou la piste noire d'un rock plus lourd (el Gato). Le sommet n'est plus qu'à quelques cordées…
CSS, ou le Brésil mondialisé
Cette année, beaucoup de gens n'auront écouté qu'un seul disque en provenance du Brésil : le premier album du sextette essentiellement féminin CSS, "Cansei de ser sexy" ("marre d'être sexy"). Une galette sautillante et fort plaisante, mais qui au fond n'a pas grand-chose de brésilien, apparaissant plutôt comme un croisement entre les dernières productions R'n'B US et un certain post-punk anglais envisagé sous son angle le plus fun. Loin de nous l'idée qu'un groupe de Sao Paulo doive forcément chanter en portugais et se prosterner devant Jobim ou Gilberto (on a déjà assez de sous-Brel et de sous-Brassens en France), mais cette surexposition aux dépens d'autres artistes locaux tout aussi méritants pose quand même quelques questions. Sur le sujet, on renverra au récent édito de l'excellent Gilles Tordjman dans "Vibrations" (en conseillant au passage sa biographie de Leonard Cohen parue cette année au Castor astral), et on recommandera l'écoute des albums d'Apollo Nove, Cabruêra ou Think Of One (des Belges férus de musique brésilienne), et de la compile "Brasil do futuro" concoctée par le fureteur Rémy Kolpa Kopoul (chez Naïve).
Abd Al Malik, ou le possible futur du rap d'ici
Si, en 2006, le rap français aura offert quelques albums dignes (quoique un peu fatigants à écouter de bout en bout), de JoeyStarr à Keny Arkana, il semble toujours à la recherche d'un second souffle. Une relève semble néanmoins pointer à l'horizon, moins soucieuse de s'inscrire dans la stricte filiation du hip-hop que d'inventer un nouveau langage en brassant les fondamentaux du rap avec la chanson, le slam ou le jazz. En tête de pont, l'ex-NAP Abd Al Malik, dont le beau "Gibraltar" ouvert aux quatre vents aura patiemment gravi les échelons du succès depuis sa sortie au printemps - avec le prix Constantin en accélérateur bienvenu. Dans un style nettement plus old school (flow lourd et accompagnement minimaliste), Rocé aura frappé fort avec "Identité en crescendo", un deuxième album ambitieux célébrant le mariage réussi d'une écriture exigeante et du free Jazz d'Archie Shepp. Dans une veine plus esthétisante, Oxmo Puccino entouré des jazzbastards s'est littéralement réinventé en gouape parisienne pour raconter la vie du "Lipopette Bar" dans un disque concept signé sur Blue Note. Le rappeur prouve une nouvelle fois qu'il n'a rien perdu de sa verve mordante et de son talent de conteur. La médiatisation de ces artistes "têtes chercheuses" comme celle tout aussi inattendue du slam via le succès phénoménal de Grand Corps Malade célèbre le retour de la parole des banlieues portée cette fois par une hauteur de vue surprenante, une soif de s'adresser à tout le monde et une revendication affichée de la culture française.
Electro, le sursaut ?
Oui, mais en ordre dispersé. On n'aurait pas forcément parié sur le renouvellement du (?) genre il y a de cela quelques mois, et l'on se serait consolé bien vite en prétendant que l'electro, s'étant de fait incorporée à bien des musiques, était devenue une norme implicite. Heureusement, quelques disques impressionnants et deux, trois tendances nettes sont venus remiser cette mauvaise foi au placard. Le premier signe de renouveau est apparu avec des disques outrageusement autarciques, mais faisant preuve d'une aisance stupéfiante dans la fusion des genres : les ludions électro-funk de Hot Chip lancent "The Warning" à l'assaut des dance-floors (qui en redemandent), les méconnus membres du trio australien Triosk déploient l'électro-jazz la plus fluide qu'on ait entendue ("The Headlight Serenade"), Trentemøller met d'accord fans de downtempo, transis de techno aérienne et nostalgiques de New Order sur son premier Lp, "The Last Resort", belle élégie sombre qu'on écoutera encore dans six mois. Parmi les tendances nettes, celle qu'on attendait le moins : l'album de remixes, genre hasardeux s'il en est, redresse la tête, avec au moins trois représentants remarquables, RF, Four Tet et Black Strobe. Que ce soit sur leurs compositions ou sur celles d'autres artistes souvent prestigieux, ils ont fait merveille cette année. L'electro ambient confirme par ailleurs qu'elle est à la fois un champ d'expérimentations tous azimuts et un lieu de perfectionnement maniaque : là encore RF, Jóhan Jóhannsson, Adrian Klumpes (Triosk), Marsen Jules, entre autres, n'ont pas décu. Enfin, le revivalisme continue à fournir des bourgeons intéressants : Tiga, en pillant dans les sonorités synthétiques des 80's ("Sexor"), Various en revisitant de fond en comble le legs downtempo ("The World Is Gone") ont su réveiller nos ardeurs assoupies.
A nos chers disparus
Si deux mythes du rock, symbolisant aussi bien sa flamboyance que ses excès destructeurs, ont passé l'arme à gauche en 2006, la disparition de Grant McLennan nous aura finalement plus peinés que la mort de Syd Barrett et Arthur Lee. Pas pour des raisons musicales (comparer les mérites des Go-Betweens, de Love et du Floyd des débuts n'aurait de toute façon aucun sens), mais parce qu'on a eu l'impression de perdre un ami, interviewé à deux reprises pour ce site, et dont les disques, en solo ou avec son compère Robert Forster, nous accompagnaient depuis de longues années. Mort d'autant plus triste et injuste que Grant McLennan, à 48 ans, semblait avoir enfin trouvé le bonheur - fiançailles et reconnaissance tardive des Go-Betweens dans leur Australie natale. Notre seule consolation, c'est la certitude que son œuvre, tous ces bouleversants "Cattle and Cane" et "Streets of Your Town", lui survivra.
Toutes nos condoléances également à la famille de James Brown (soit la grande famille du funk) et à celle du patriarche Ali Farka Touré.
Enfin, un homme de l'ombre aura tiré sa révérence en décembre. Si le nom d'Ahmet Ertegun était peu connu du grand public, tout le monde ou presque a entendu un jour un morceau d'un artiste qu'il a révélé. A la tête du mythique label Atlantic, ce Stambouliote émigré aux Etats-Unis aura produit ou distribué une bonne part des plus grands disques de ces cinquante dernières années, en soul, jazz et rock. On ne peut s'empêcher de voir dans sa disparition la fin d'une époque (sans doute déjà révolue, d'ailleurs) : celle des passionnée et des aventuriers, partis de rien pour arriver au sommet, permettant à des artistes obscurs d'accéder à la gloire en leur laissant le temps de construire une carrière... Aujourd'hui, il y a MySpace.
Une revenante
L'un des plus beaux disques de 2006 a été enregistré... au début des années 70. Actrice fugace pour quelques réalisateurs allemands (dont Wim Wenders), Sibylle Baier avait couché sur bande une poignée de fluettes chansons voix-guitare, sans jamais les faire paraître. Aidé par J Mascis de Dinosaur Jr (musicalement, vraiment rien à voir), son fils s'en est chargé. Il a bien fait : "Colour Green" est une merveille, à ranger à côté des disques de Nico, Vashti Bunyan ou Anne Briggs. Un disque qui aurait aussi bien pu être enregistré hier. Ou demain.
D'ailleurs, tiens, à propos de vieilleries, vous noterez que cette année, pas d'article consacré aux rééditions. Il y en a eu, hein, des tonnes (Pavement, Cure toujours et même The Glove, Pulp, Windsor for the Derby, une énième édition de Pet Sounds, Wire, les Triffids...).
La rédaction de POPnews