"Cattle and Cane", "Love Goes On", "Bachelor Kisses", "Magic in Here", j'en passe et des meilleures... Que pouvait-il faire de plus ? Que pouvait-il encore nous donner ? En presque trente ans d'écriture, au sein des Go-Betweens, puis en solo, puis à nouveau en compagnie de son acolyte Robert Forster, Grant McLennan a donné à la pop quelques-unes de ses plus belles chansons, et par dizaines en plus. Oh, certes, des songwriters, il y en a eu d'autres, mais des comme celui-là, capables de raconter ainsi des histoires douces-amères, des histoires de tous les jours, d'esquisser ainsi une vie d'homme avec ses amours et ses peines, avec poésie parfois, avec un incurable romantisme souvent, mais sans jamais verser dans le niais ou le facile, j'en vois peu.
Grant McLennan s'est donc éteint dans son sommeil le 6 mai dernier. Toute mort est injuste, bien entendu. Celle-ci le paraîtra donc d'autant plus que, d'un point de vue personnel comme d'un point de vue artistique, Grant semblait avoir atteint une relative plénitude ces dernières années, qu'avait confortée et renforcée le succès à la fois critique et publique, mais ô combien tardif, d'"Oceans Apart". Grant McLennan avait sans doute encore beaucoup de fabuleux morceaux à offrir, en témoigne une chanson comme "Boundary Rider" sur ce dernier album.
Depuis que j'ai eu vent de l'existence des Go-Betweens - par un morceau sur une des compilations saisonnières des Inrockuptibles, - puis que j'ai mis la main sur "16 Lovers Lane" et, laborieusement - c'était avant les rééditions de 1996 - sur toute leur discographie, je pense qu'il n'a pas dû s'écouler une semaine de mon existence sans qu'au moins un morceau de McLennan ne lui serve de bande son. Dans mon panthéon personnel, peu d'artistes peuvent rivaliser. En quelque sorte, avec son comparse, il était la seule de mes idoles qui ait résisté au passage à l'âge adulte, sans doute parce qu'il était demeuré humain avant tout. Avec un peu de recul, je me dis que ce groupe, et par extension Grant McLennan, a joué un rôle non négligeable dans l'existence de ce webzine en donnant un sens à une activité qui, souvent, n'en a guère ("oh, chouette, encore un disque de post-rock avec des samples de dialogues de film..."). J'ai eu la chance de rencontrer Grant à deux occasions et à chaque fois, j'en suis sorti galvanisé. Particulièrement lors de cette première rencontre, entre un showcase à la Fnac et une prestation au festival des Inrockuptibles, lorsque Grant, remonté comme jamais, voulait en découdre avec le gratin de la pop et pressait le pauvre type que j'étais, encore tout étonné de se trouver là, de lui poser encore des questions. Il serait facile de dire que Grant était d'une gentillesse extrême, mais si j'ai beaucoup apprécié cette rencontre, c'est aussi parce qu'il ne m'avait pas paru aussi parfait que pourrait le laisser entendre un très convenu panégyrique post-mortem. Impatient, peut-être un peu arrogant, il avait su me mettre à l'aise immédiatement sans toutefois en faire trop. Humain, vous dis-je.
La deuxième rencontre aurait pu tourner à la catastrophe avec n'importe quel autre artiste : je n'avais pas reçu le nouvel album du groupe à temps et j'étais aphone. Malgré cela (ou grâce à cela ?), l'interview se passa merveilleusement bien, et j'aurais souhaité qu'elle se prolonge encore quelques heures, histoire de glaner quelques anecdotes savoureuses de plus. Et en plus, j'ai retrouvé ma voix au fil de la conversation (miracle !).
Grant McLennan, c'était "un type qui pouvait écrire des chansons comme d'autres écrivent leur liste de courses", comme le dira son compatriote et ami Steve Kilbey (The Church). Pourtant, au début de la carrière des Go-Betweens, c'est Robert Forster qui tient le stylo, McLennan ne s'y mettant qu'un peu plus tard. "Cattle and Cane" (sur "Before Hollywood", 1982), à ce titre, peut passer pour l'acte de naissance du songwriter dans tout ce qu'il aura de spécifique : le texte, évoque de manière simple et touchante son enfance à la campagne ; quant à la musique, quoique simple elle aussi, elle a ce côté impalpable et magique qu'auront bon nombre de chansons de McLennan.
Bon, la suite, vous la connaissez. Si non, les nombreux blogs MP3 ayant rendu hommage à McLennan à l'annonce de sa mort vous auront depuis renseignés. Néanmoins, comme on tombe toujours un peu sur les mêmes titres ("Bachelor Kisses", "Love Goes On", "Streets of Your Town"...), je me permettrais d'aller en chercher deux un peu plus obscurs, le vénéneux "Someone Else's Wife", dont la fin me fait toujours frissonner après des centaines d'écoutes, et "Fingers", ce bijou oublié sur un album solo de Grant.
Guillaume Sautereau