49 Swimming Pools - Interview

01/03/2012, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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C'est l'heure de l'apéro au Point Éphémère. A quelques jours d'un concert à ne pas manquer au Café de la Danse, le 1er mars, retour en compagnie d'Emmanuel Tellier sur son parcours, des Inrocks à Télérama, de Chelsea à La Guardia, jusqu'à 49 Swimming Pools et leur deuxième album, l'excellent et copieux "The Violent Life and Death of Tim Lester Zimbo". Au bord du canal, un entretien fleuve absolument pas réservé aux clients de l'établissement.

On a bien bossé le live, maintenant on est quatre sur scène, avec un nouveau, un très bon bassiste. Du coup, ça me permet d'alléger un peu le piano, j'ai moins de responsabilité avec ma main gauche. On a vraiment gagné en épaisseur de son. C'est surtout un très bon chanteur, un bon chanteur et un bon conseil vocal, donc on chante beaucoup à quatre, ce qui est assez rare en France, où les groupes délaissent toujours un peu les voix. 

Ce n'est pas un peu casse-gueule ?
Non, il faut en avoir envie. C'est un peu une culture et un état d'esprit. Samuel - il s'appelle Samuel - et Fabien, c'est vraiment leur truc. Ils ont emmené Etienne, le guitariste, vers ça. Je ne dis pas du tout qu'on est au niveau des Fleet Foxes, on n'y sera jamais, mais quand tu entends les Fleet Foxes chanter, tu vois qu'ils y prennent énormément de plaisir, on dirait des petits oiseaux en train de chanter, des petits oiseaux qui ont vu le soleil. Il faut réussir à trouver ça, à chanter naturellement. En France, on n'a pas cette culture, généralement il y a un mec qui chante et les autres se planquent derrière leurs instruments. On n'a pas cette culture américaine, pastorale. Et Samuel nous a apporté ça.

 

Vous faites une sorte de micro tournée avec deux dates la semaine prochaine ?
On joue quasiment une fois par semaine en ce moment. Sur cet album, on doit en être à un quinzaine de dates. Là il se trouve qu'il y en a deux qui sont rapprochées, il y a une autre quatre jours plus tard. C'est difficile de grouper dix dates pour les groupes de notre statut. On en fera trente pour cet album, pour le premier, on en avait fait quarante-cinq, simplement ce n'est jamais d'un bloc. Mais sauf si tu es un groupe étranger et que tu arrives à faire des dates en Allemagne ou en Belgique, personne n'arrive à faire des dates resserrées. Ou alors il faut s'appeller Miossec ou Dominique A. Mais moi ça me va très bien, ça me permet de travailler à côté.

Tu arrives à trouver l'équilibre, justement ?
En fait, ce n'est pas lié directement au groupe, mais j'ai demandé à changer d'attribution, je ne suis plus rédac' chef depuis quatre mois, je suis redevenu reporter, quelque chose que je n'avais pas fait depuis plus de dix ans, à l'époque des Inrocks où j'écrivais beaucoup. Quand je suis arrivé chez Télérama, j'ai plutôt eu des responsabilités d'encadrement. J'écrivais encore pas mal mais ce n'était jamais mon travail essentiel. Du coup, le fait que j'ai fait ce choix me donne une plus grande liberté intellectuelle, je suis dans un quotidien un peu plus calme qu'avant et je profite vachement de ma vie avec le groupe.

Pour revenir aux origines du groupe, tu as eu beaucoup de projets avec à chaque fois un nom et un style musical différents, qu'est-ce qui déclenche les transitions ?
Ce qui est sûr, c'est qu'avec 49 Swimming Pools, j'ai le sentiment, comme avec Chelsea au début, d'être exactement là où il faut que je sois. Je sais que j'ai encore une marge de progression avec l'écriture, mais en termes de coloration et d'état d'esprit, c'est vraiment mon truc. Pour le troisième album de Chelsea, qui est mon préféré, c'était le cas aussi. Il y a 17 ans de différence entre les deux, mais je sais que je suis à la maison, c'est le genre de musique que j'aime. Le cheminement entre temps… Chelsea, il y avait une progression sur trois albums, mais la musique était cohérente. J'avais une petite hésitation entre anglais et français à l'époque, je passais un peu de l'un à l'autre. Ensuite, il y a un assez gros virage avec Melville, qui est un disque beaucoup plus rock. Le fait que j'aie écrit tout le disque en français fait que les paroles sont sans doute plus explicites et assez sombres, et ça, ça a apporté un côté rock. Je mesure maintenant qu'à l'époque Diabologum m'a vachement influencé. Plus que Noir Désir. A la fin de Chelsea, on avait fait une date avec Diabologum qui m'avait beaucoup marqué. L'utilisation du français, la scansion des textes, le côté brut et noir. L'album de Melville, il est bizarre, on dirait presque un autre groupe, un autre moi. Je le trouve assez canon ce disque, en termes de production, de mixage des guitares, il n'y a pas beaucoup de groupes en France qui ont réussi à être aussi cinglants et secs que ça. Il était assez français dans l'écriture, mais par ailleurs il était très anglais dans le son, parce qu'une partie des mixages avait été faite par Phil Vinall, qui avait produit The Auteurs. Et The Auteurs avaient un son comme ça, très rêche, très rentre dedans. A l'époque j'écoutais vachement les Pixies, Pavement. Et je me disais qu'il y avait peut-être moyen de faire quelque chose d'approchant en français. J'ai fait une assez longue pause, j'ai eu deux enfants, j'ai beaucoup bossé, je suis passé chez Télérama. Et quand j'ai repris la musique, je suis revenu à quelque chose qui me ressemblait plus. Mais c'est vrai que ça a été assez sinueux, je le reconnais. J'aime bien les artistes qui ont ce genre de parcours. Déjà il ne faut pas hésiter à changer de nom, à changer de structure. Je n'aime pas les gens qui ont un fond de commerce et qui capitalisent sur un nom de groupe comme si c'était une petite marque. Chelsea, quand le batteur est parti, c'est devenu Melville, parce que je trouvais ça plus réglo vis-à-vis de lui. C'était notre histoire, c'était un projet de groupe, il partait donc il fallait changer de nom. J'aime bien Stephen Duffy, il a changé de nom dix fois. Ou Lawrence de Felt, qui a fait Denim ensuite. Je me reconnais bien là dedans. En fait quand on est musicien comme moi j'essaie de le faire, je trouve que le nom compte moins que le projet à un instant donné, je me vois plus, sans vouloir paraître prétentieux, comme un cinéaste : ce qu'on retient, c'est le titre du film, le nom du réalisateur est secondaire. J'ai eu ma période Chelsea, ma période Melville, ma période La Guardia, et maintenant c'est ma période 49 Swimming Pools. Il n'y aura jamais mon nom à moi sur une étiquette, ça ne compte pas tellement. C'est plutôt avec qui je le fais à un instant donné et dans quel état d'esprit je suis. Là, avec 49 Swimming Pools, c'est la forme la plus libérée de toutes les contingences. On est notre propre label, on est notre propre tourneur, on travaille avec notre ingé son, notre sono, notre camion. On est vraiment des artisans et on fait tout tout seuls, justement pour ne rien devoir à personne et artistiquement n'avoir de compte à rendre qu'à nous-mêmes. Je n'ai jamais eu de mauvaise expérience avec des directeurs artistiques qui viennent te dire de mettre la batterie plus fort ou de chanter en français.  

Comment tu gères la dualité entre critique et musicien ?
Je ne la gère pas, je ne me vois plus du tout comme un rock critique. Pour moi je suis un rock critique non pas à la retraite, parce que je m'y remettrai un jour, mais pour le moins intermittent. En ce moment, j'écoute très très peu de nouveautés. Quand je suis très actif avec le groupe, je n'arrive pas à écouter de nouveautés. En fait, je ne pense pas du tout que rock critique soit un métier. Je suis très admiratif des gens qui arrivent à le faire sur le long terme. Je l'ai été vraiment à fond de 1989 à 2002, 2003, et j'ai adoré faire ça, et je pense que je l'ai fait avec beaucoup de conscience et de fraîcheur. Déjà pendant que j'étais aux Inrocks, il y a eu des intermittences, parce que je faisais Chelsea ou Melville et que je ne voulais pas trop mélanger les deux. Là sur les dernières années, j'ai dû écrire un ou deux papiers par an. Pour moi, être critique de musique, ça fait appel à de l'appétit. Il faut en avoir envie, il faut avoir faim. Mon pote Beauvallet, c'est un boulimique, il fait ça depuis trente ans et je l'admire, mais moi je suis plus rapidement rassasié. Cinq très bons albums sur une année et je suis heureux. Déjà aux Inrocks, il y avait des jours où je flippais devant la pile de disques, parce je me sentais redevable vis à vis des groupes. J'aurais eu l'impression d'être un arnaqueur ou un escroc si je n'avais pas accordé assez de temps à leur disque.

Et en étant de l'autre côté, tu penses un peu au type en train de chroniquer ton disque ?
Je connais l'envers du décor, je sais ce que c'est que de manquer de temps. Je sais que le critique va soit ne pas écouter le disque avec assez d'attention, soit va l'écouter avec des a prioris - et je comprendrais qu'on en ait à mon encontre, parce qu'on me voit plutôt comme un journaliste. En fait, je suis hyper détendu sur cette question. Il se trouve qu'on a des chroniques formidables, je n'ai pas eu un seul retour négatif. Je suis ravi de ça. Si d'autres gens ne l'ont pas bien écouté, je le comprends et je prends ce qui est bon à prendre avec un grand sourire. Il y a des chroniques qui ont compté pour moi, comme celle de Vincent Théval pour Magic. Après si je vais au bout du raisonnement, je me dis que peut-être, si j'avais dix ans de moins, si je n'avais pas cette casquette d'ex-inrocks, peut-être que le disque aurait eu des chroniques encore meilleures ! Peut-être aussi qu'on n'a pas eu tous les bons papiers qu'on devait avoir parce que les gens se sont dit "ah ouais, c'est un ancien mec des Inrocks, un gars de Télérama". Mais je n'en veux à personne de ce qu'on a, je trouve qu'on est bien traité. Un jour, mon appétit de musique va revenir et je vais craquer pour un nouveau Sufjan Stevens ou Arcade Fire. Je reste quand même sensible et en alerte. De temps en temps, il y a quand même un truc vraiment bien qui se passe, et mes antennes s'agitent, mais je ne cherche pas. J'ai au moins 100 albums dans ma vie qui comptent énormément, je ne vais pas me battre pour le 101ème. En fait, en ce moment, je n'écoute pas de musique du tout : comme on joue beaucoup, et comme je viens d'écrire le troisième album, j'ai plus tendance à ouvrir un livre ou à surfer qu'à mettre un disque. Et si je mets un disque, c'est un vieux Neil Young. Pardon je fais des réponses un peu longues.

L'industrie musicale a radicalement changé aussi. Aux débuts des Inrocks, c'était une économie de la rareté. Maintenant, c'est plutôt le déferlement. Sortir un deuxième album assez conséquent, double, c'est un pari non ?
Je ne devrais pas dire ça, car ce n'est pas très "commercial friendly", mais c'est un gage du fait qu'on l'a fait pour nous, ce disque. Je suis content d'avoir de bonnes chroniques, et je serais content d'en vendre quelques milliers, mais en fait, on ne s'est absolument pas posé la question. Je pense que d'autres groupes doivent se le dire, "tiens, on va faire un album court". Je ne serais pas étonné que des groupes comme les Strokes ou Wu Lyf se disent ça, veulent en quelque sorte envoyer des lames de rasoir dans l'actualité discographique. Moi je ne suis tellement pas dans un esprit de compétition, ou dans l'idée de vouloir marquer l'époque. On est dans le plaisir de jouer ensemble, on se connait depuis 25 ans, on a notre studio, on est autosuffisant, on ne se pose pas la question. Comme un peintre qui ferait une peinture pour lui, et si la fenêtre est ouverte et que les passants trouvent la peinture sympa, tant mieux. Ceci dit, la question que tu poses, elle reste valide, même si elle n'est pas cruciale pour nous. Il y a tellement de choses, c'est surtout un problème pour le public, qui n'a pas les moyens de tout acheter, tout écouter. Heureusement qu'il y a internet. Moi il m'arrive d'avoir la nostalgie de cette rareté, elle était importante. Je n'ai pas du tout de nostalgie pour l'ancien système, qui avait plein de défauts, mais il y avait quand même des filtres supplémentaires. Il y avait des crapules dans les majors, des gens qui ne savaient pas bosser, mais il y avait aussi des très bons directeurs artistiques.  Il y a beaucoup de disques qui sortent pour lesquels un directeur artistique aurait pu dire "le disque est trop long" ou "il est déséquilibré". C'est très sympathique le DIY, mais parfois un groupe a besoin d'être tenu, d'avoir un budget à respecter, de se faire mal un peu. Voilà. Après tu as des exceptions, des gens qui n'ont pas besoin de DA, mais il ne faut pas céder à la facilité.

Les influences citées dans les chroniques du disque sont souvent essentiellement américaines, et nettement moins anglaises.
En fait, toute cette période où j'ai arrêté de me considérer comme rock critique, j'ai écouté moins de disques, et les disques qui m'ont le plus marqué, vers lesquels je suis le plus revenu, ce sont des disques américains. C'est beaucoup Neil Young, Love, les Byrds, et dans les productions plus récentes Wilcow, Sufjan Stevens, Sparklehorse, Mercury Rev qui me fatiguent parfois, mais au moins "Deserter's Song", des disques de chevet qui m'ont finalement laissé une empreinte plus profonde que beaucoup de trucs anglais. Cela dit sur l'album, il y a encore des influences Smiths, des fois je me le reproche, mais ça reste ma plus grosse influence, à vie, je pense que je ne m'en remettrai jamais. Bizarrement j'adore New Order, mais ça ne s'est jamais ressenti sur ma musique, alors que les Smiths, ça se ressent dans plein de petites choses, dans mon placement de voix. Avec le temps qui passe, la distance, je me rends compte que la musique qui me marque le plus, c'est la musique américaine. C'est aussi parce qu'elle véhicule beaucoup plus de choses, en termes de paysages, d'imagerie, de littérature. 

L'album, c'est une vision fantasmée de l'Amérique ?
C'est plus qu'imaginaire, c'est ma vraie culture. Dès que j'ai du temps, je vais aux États-Unis. Moi je n'ai pas de culture française. Je suis né en France mais c'est un accident. J'ai fait des études d'anglais, j'ai toujours baigné dedans, ma femme est prof d'anglais, je regarde tous les films en VO, je lis le Guardian quasiment tous les jours. Il y a deux, trois Bashung que j'aime, j'ai toujours adoré Serge Reggiani, étrangement, il y a deux, trois bouts de trucs de Polnareff et de Gainsbourg que j'aime aussi, mais à part ça je n'ai pas du tout de culture française. En littérature, peut-être, mais en musique, en cinéma, en photographie, j'aime ce qui vient d'Amérique. Et aussi le cinéma noir anglais, enfin tous les trucs que Morrissey adore. J'aime bien mon pays pour plein de raisons, pour l'art de vivre, les cafés, j'aime bien les gens en général, mais ce n'est pas ma culture. J'ai beaucoup de sympathie pour Dominique A, je trouve qu'il a du courage de relever le gant de la chanson française, mais à part ça. Moi si j'avais eu le choix, j'habiterais à Chicago ou à Los Angeles...

Ou à Brighton...
Ou à Brighton ! Oui, JD (Beauvallet, NdlR) au moins, il a fait le voyage, il a mis sa vie quotidienne en adéquation avec sa passion, et ses obsessions à vie pour Factory, Manchester, l'Hacienda...

Et justement est-ce que tu as l'envie d'aller présenter ta musique ailleurs qu'en France ?
Oui, j'adorerais, mais hélas on n'a pas les moyens. On a joué une fois à New York, à l'époque de Chelsea on a joué en Belgique et en Suisse, et ça se passait super bien. Avec iTunes et Spotify, je sais que les USA sont notre deuxième pays après la France en termes de ventes numériques. Je sais qu'on vend un peu au Japon aussi. Je reçois encore du courrier du Japon, où il y a des fans de l'époque Chelsea !  J'aimerais bien également aller jouer eu Europe du Nord.  

La dernière fois que je t'ai vu en concert, c'était en première partie de Peter Walsh (The Apartments), à l'Européen le 11 novembre 2009, tu étais partie prenante dans l'organisation de ce concert exceptionnel.
Là pour la première fois, j'ai vraiment eu une double casquette. Et même une triple casquette. J'ai été à la fois organisateur, artiste et surtout ami : j'avais envie que Peter prenne du plaisir sur scène, ce qui n'est pas une question tout simple pour lui quand on sait le rapport très intense qu'il a avec sa propre musique. Je pense que ça a été le cas. C'est sûr que quand j'étais sur scène, c'était spécial, j'avais le trac pour moi, pour lui, pour les gens qui étaient dans la salle parce que je savais que c'était important pour la plupart d'entre eux. Et au final, tout le monde a été heureux. 

Merci à Marion.

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