Albin de la Simone - Interview

27/02/2013, par Luc Taramini | Interviews |
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La voix un peu détimbrée, les cheveux en bataille, un pantalon de velours côtelé… Albin de la Simone nous reçoit dans son antre au 104 à l'occasion de la sortie de son quatrième album "Un homme". Conscient d'être un peu privilégié, Albin raconte la création de ce disque et nous livre son expérience de chanteur mais aussi d'accompagnateur et d'arrangeur pour les autres. Un artisan humble et bosseur qui se nourrit des rencontres et porte un regard plein de sagesse sur son métier d'artiste.

 Albin de la Simone 1

Pourquoi Albin de la Simone s'est-il mis à écrire des chansons et à les chanter?

J'étais dans un monde de musique instrumentale, le jazz. J'avais atterri là pour différentes raisons mais j'y étais mal à l'aise et malheureux. Je pense que je ne devais pas y être très bon non plus. Quand j'ai vu qu'il existait des Philippe Katerine et des Matthieu Boogaerts, ça m'a libéré. J'ai commencé à écrire des chansons et à les chanter. Quatre albums plus tard, dix ans après, je suis là et je chante avec plaisir. Cela a été un processus très lent.

 

Concernant "Un homme", comment es-tu entré dans le processus d'écriture ? Avais-tu une idée directrice ?

Au niveau des thématiques, il n'y avait pas d'idées directrices. En revanche, sur la tonalité générale, si. Pour ce disque j'ai voulu mettre à profit ce que j'ai découvert sur moi ces dernières années en faisant beaucoup de concerts solo. C'est à dire, jouer une musique acoustique assez douce qui va bien à mon timbre de voix. Presqu'une mise à nu de ma voix. J'ai fini par trouver une forme d'équilibre entre ma voix, mon clavier, mes paroles, ma musique et le public. Donc j'ai eu envie de faire un disque qui respecte cela et qui se débarrasse du fantasme pop. J'ai écrit plein de chansons, j'en ai jeté plein, j'en ai réécrit beaucoup. Au début, mon disque était chiant parce qu'il était trop sombre. J'ai réussi à l'éclairer un peu. Mais j'ai voulu qu'il reflète ce que je suis devenu, quelqu'un de plus sérieux qui garde ce côté "sourire en coin".

 

 Lors de l'écriture, as-tu convoqué des avis extérieurs pour faire le contrepoint ?

J'ai commencé seul et, à un moment donné, il a été question de faire un bilan. J'ai alors eu des regards extérieurs : ma copine, un très bon ami qui est le batteur de Lou Doillon et aussi JP Nataf. Le directeur et la directrice artistique du label Tôt ou Tard m'ont aussi accompagné. Souvent les directeurs artistiques sont décriés. Dans mon cas, je ne remercierais jamais assez Virginie Aussietre de m'avoir remis des lunettes. Elle m'a dit en toute franchise ce qui n'allait pas dans ce disque. Gros électrochoc ! Je me suis remis à bosser comme un fou pour essayer de le rééquilibrer, ce qui a donné "Ma crise", "Mes épaules" et  "Tu vas rire", les trois chansons les plus lumineuses du disque.

 

Tu as écrit ce disque où ?

Ici, dans cette pièce qui m'est prêtée depuis deux ans par le 104, ce qui est une aide inestimable pour moi.

 

Avant ce lieu, tu avais déjà connu une autre résidence à Grenoble ?

Non c'était autre chose. Le directeur de la Maison de la Culture de Grenoble m'avait proposé une carte blanche pour présenter tous mes projets. Du coup, j'ai pu présenté deux concerts d'affilée avec 20 chansons chaque soir, j'ai fait jouer mon groupe Le Dahu avec JP Nataf, Bastien Lallemant, Pascal Parisot et Holden, j'ai présenté aussi "Mes films fantômes", qui est un projet délirant où je fais imaginer des films au public.

 

Sur ce disque il y a des invités de marque comme Emiliana Torrini et le pianiste classique Alexandre Tharaud. Quel est le sens de leur présence ?

Emiliana est ma chanteuse préférée. La faire chanter relevait pour moi d'un fantasme. Quand j'ai écrit cette chanson, j'ai osé le lui proposer, elle a accepté et, gros coup de bol, on s'est vraiment bien entendu. Sa voix était la toute dernière pierre posée à l'édifice; tout avait déjà été enregistré. JP Nataf est un ami de longue date, j'avais envie de son jeu de guitare si atypique.

 

Et Alexandre Tharaud ?

C'est aussi un très vieil ami. C'est un immense pianiste classique que j'adore écouter. On s'est mis à faire des concerts ensemble à Grenoble, et à Québec. Des chansons de moi ou des chansons qu'on n'aimait bien reprendre. On a trouvé un terrain commun. Aussi bizarre que cela puisse paraître, ça fonctionne. Se prendre l'accompagnement d'Alexandre Tharaud sur scène quand on est chanteur, c'est quelque chose de totalement vertigineux. Il a une manière de jouer du piano très ouatée qui me faisait rêver. La chanson qu'il interprète sur le disque n'est pas compliquée en soi mais elle a son toucher qui fait toute la différence !

 Albin de la Simone 2

Lors de tes concerts avec Mélanie Pain au Divan du Monde cet automne, j'ai pu constater aussi ton côté geek avec l'iPad notamment…

Oui, j'adore toutes ces conneries technologiques. J'aime les ordinateurs, l'iPhone… L'arrivée de l'iPad m'a offert un truc que j'attendais depuis très longtemps : la possibilité de reproduire le glissando de la voix humaine sur une note. Par un simple glissement du doigt, je peux moduler la note du grave à l'aigu, du fort au faible. Pour cela l'iPad est une interface géniale. Pour la même raison, j'aime aussi les sons des vieux synthés que je collectionne. Tu vois ici, j'en ai un de 1974, là un autre de 1981 etc... Tout ce matos, c'est mon vocabulaire. Je joue de tous ces trucs sur disque et en concert.

 

Toi qui multiplies les collaborations en tant que musicien, arrangeur ou producteur, n'as-tu pas parfois le sentiment de te disperser ou de tomber dans des recettes faciles ? Comment fais-tu pour te régénérer ?

Non, le seul truc qui m'angoisse un peu, c'est la recette dont tu parles parce que j'ai une formation de musicien capable de jouer un peu de tout. Il a fallu que je fasse un gros travail pour me débarrasser de tous ces automatismes et exprimer ma propre sensibilité. J'ai un peu regretté l'apprentissage de cet artisanat de bon musicien efficace qui peut accompagner n'importe qui. Après, dans la création, il y a un côté "muscle qui s'entretient". Le jour où je me suis rendu compte de cela, je me suis mis à multiplier les projets, les pistes, les défis parfois délirants parce qu'au final, plus on en fait, plus on est créatif.

Je pense souvent à l'exemple du designer Philippe Starck qui est capable de travailler en même temps sur un hôtel au Japon, une chaussure pour La Redoute et un pont. Il avance car il a toujours plein de projets sur le feu, anecdotiques ou importants. Je veux être comme cela.

 

Quelles sont les collaborations qui t'ont le plus apporté ?

La collaboration avec Mathieu Boogaerts a été vraiment enrichissante parce que c'est un garçon qui pousse l'exigence de la cohérence stylistique à un degré fou. C'est fantastique d'être à ce point rigoureux même si ça atteint parfois des proportions infernales. C'est parfois très dur à vivre en studio, mais ça force à se poser des questions et à se positionner. Tu peux choisir de ne pas être cohérent si tu sais pourquoi. Il m'a forcé à préciser mon propos dans ce que je faisais. Je lui dois beaucoup.

Un autre mec qui m'a sidéré, c'est Raphaël. Il réunit en studio des musiciens qu'il aime bien et il arrive à créer une cohérence bien à lui. Je me suis retrouvé en studio avec les musiciens de David Bowie, de Talk Talk et le guitariste de Portishead. A chaque fois, ce fut des moments d'une grande intensité, des leçons sur la manière d'aborder la musique pop. Quand tu passes 10 jours avec Adrian Utley, le mec qui a inventé Portishead, ce n'est pas neutre. Moi ça m'intéressait de voir comment il allait aborder une chanson de Raphaël. Ce mec a une manière d'être au service de la chanson qui fait qu'il donne plus que ce qu'on lui demande. Et en plus, c'est un dingue de matos. Je remercie Raphaël de m'avoir permis de vivre tout cela car, à mon sens, il a une manière intelligente de faire de la musique.

As-tu la même exigence avec les mots ?

Oui c'est un travail de précision, je n'écris pas relax. Chez moi l'écriture est un travail intensif et assez laborieux, ce qui fait que je n'ai jamais réussi à écrire une chanson pour un autre. Une chanson comme "Mes épaules" m'a demandé beaucoup de travail car elle parle de moi, donc je devais faire en sorte d'être en accord avec tout ce que je disais. Il fallait non seulement que les mots sonnent bien, mais aussi qu'ils disent la vérité et qu'en plus le ton soit juste, c'est à dire que je trouve le bon équilibre émotionnel pour l'interpréter. Au début, la chanson ne parlait que de mes épaules, c'est à force de travailler qu'elle est devenue une métaphore de ma vie. Honnêtement, j'en ai bavé (rires).

Crédits photos : Serge Lebron

 

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