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ALBUMS
par Vincent Arquillière
Trois disques et trois
artistes français pas forcément très proches,
malgré un goût commun pour l’expérimentation
sonore, les plages instrumentales
et une certaine abstraction.
Conseillés en tout cas à ceux
qui trouvent que le rock
et la chanson d’ici, malgré une
qualité d’ensemble
inimaginable il y a encore
quinze ans, a parfois
tendance à tourner
un peu en rond.
DADDYLONGLEGZ
- An Unexpected Landing
(Site)
DaddyLonGlegZ (DLGZ) est un sextette lillois ( batterie, basse, guitare, saxophone,
machines et chant) formé en 1999. Le groupe a passé ses premières
années à répéter dans les sous-sols d'une salle de
la ville et à se produire sur scène, donnant une centaine de concerts,
essentiellement dans le Pas-de-Calais et en Belgique. Autant dire que leur première
démo n'est pas vraiment l'œuvre de débutants, même si
la musique de DLGZ a dû encore évoluer depuis son enregistrement
(il date curieusement de juin 2003, à l'exception du dernier morceau,
un peu plus récent). Un coup d'œil sur leur liste non exhaustive
d'influences est éclairant : on y trouve des incontournables du jazz (Coltrane,
Mingus, Miles Davis, Don Cherry), la frange la plus progressiste du metal (Tool,
Primus, Perry Farrell), de grands sculpteurs de bruit (Pixies, Sonic Youth, Fugazi),
de l'electro à tête chercheuse (The Orb, Aphex Twin), et pas mal
d'inclassables qui cherchent ou ont cherché à repousser les limites
du rock (Soul Coughing, Tortoise, Jaga Jazzist, Tied and Tickled Trio, et même
Tom Waits). Tous ces points de référence se retrouvent à des
degrés très divers dans leur musique, dont l'approche rythmique
doit sans doute aussi beaucoup au dub, au reggae et à la drum'n'bass.
Dans un autre registre, on pense parfois aux injustement méconnus AR Kane
et Long Fin Killie, deux groupes qui tentèrent de redonner le goût
du risque au rock indépendant. Chez des musiciens moins accomplis, ce
genre de mélange pourrait aboutir à un éprouvant salmigondis,
mais on sent que les DLGZ se sont posé les bonnes questions sur la construction
et la dynamique de leurs morceaux, souvent composés de plusieurs mouvements
(le disque se présente comme un "maxi 5 titres", mais compte
onze plages et dure près d'une heure). Pas de longues dérives hasardeuses
ou d'épate facile, donc, mais un enchaînement fluide de passages
aux ambiances très contrastées, tantôt contemplatives à la
façon du label ECM, tantôt chaloupées et hypnotiques (avec
une subtilité qu'on ne retrouve pas toujours chez les groupes de dub français),
parfois plus agressives. Au vu du caractère très abouti de cette
démo, on peut prédire un bel avenir à ces Nordistes à l'esprit
grand ouvert.
TURZI
- Made Under Authority
(Record Makers / Discograph)
Turzi, c'est pour l'essentiel Romain Turzi, jeune musicien affilié au
vivier versaillais – son premier mini-album instrumental sort d'ailleurs
sur Record Makers, le label de Air. Là où ses collègues
privilégient une conception plutôt ludique et légère
de l'electro, lui préfère explorer des territoires plus sombres
et obsessionnels, parfois cachés derrière des titres fantaisistes
("Jesus Has No Place on the Dancefloor"). Apparemment féru de
krautrock (l'un de ses groupes fétiches est Brainticket, bande de fondus
suisses auteurs de quelques recommandables albums-trips au début des années
70) et de psychédélisme (selon le site de son label, il se serait
produit au même programme que Red Krayola sur un peu vraisemblable campus
Roky Erickson à Austin !), Turzi joue sur la répétition,
les rythmiques métronomiques à la Neu ! et la dilatation des sons
pour plonger l'auditeur bien disposé dans un état de transe inquiète.
Il s'agit avant tout d'un travail de studio, mais réalisé avec
de véritables musiciens, réunis sous le nom Reich IV (rassurez-vous,
c'est en hommage au morceau " IV Organs " de Steve Reich…). " Made
Under Authority " doit donc autant, sinon plus, à une certaine énergie
primale du rock (cf. l'interview top destroy sur le site de Record Makers) qu'aux
manipulations digitales de l'ère moderne. Le séquençage
du disque renvoie d'ailleurs clairement au vinyle : cinq morceaux en un quart
d'heure, puis un dernier de 16 minutes, hanté par les fantômes du
Floyd et d'un certain rock allemand. Planant et intrigant.
BRUNO
FLEUTELOT - [ozo viv]
(Site)
Strasbourgeois installé à Genève, Bruno Fleutelot formait
avec Philippe Saucourt le duo français Oboken, dont la musique ambitieuse,
mêlant sonorités acoustiques et électroniques à la
manière du Suisse Polar, méritait mieux que l'indifférence
polie qu'elle a rencontrée. A l'évidence, ce n'est pas ce disque
solo essentiellement instrumental (à télécharger ou à commander
directement à l'auteur) qui va sortir Fleutelot de l'anonymat, tant la
musique qu'il contient semble chanter dans un murmure les grandeurs de l'effacement.
Particulièrement austère, la première plage évoque
les minimalistes américains (LaMonte Young, Tony Conrad…) et la
musique électro-acoustique, avec ses bourdonnements, ses sons sourds et
lointains et ses étranges crissements épars. Une guitare nous ramène
ensuite vers des territoires un peu plus familiers - on distingue même
quelques suites d'accords, notamment sur le dernier morceau -, mais la musique
semble toujours flotter dans le liquide amniotique. On pense à certains
projets de Sylvain Chauveau (samplé par Oboken sur leur dernier album)
ou aux derniers albums de Labradford, aboutissements d'un processus radical d'épurement
sonore. Pas vraiment le disque à passer lors d'une soirée entre
amis – et encore moins indiqué pour un long trajet en voiture -, "[ozo
viv]" semble plutôt destiné à accompagner des installations
d'art contemporain, ou vos séances de méditation. Une œuvre
exigeante qui ne révélera ses beautés qu'aux auditeurs patients.
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