Arlt - Interview

16/05/2012, par | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Deux ans à peine après "La Langue", le duo parisien Arlt revient avec "Feu la figure", un deuxième album plus anguleux et électrique. L'occasion d'évoquer longuement avec Sing Sing et Eloïse Decazes ce nouveau disque enregistré en une décade prodigieuse à Montréal, le rôle du "troisième homme", le fidèle Mocke, leur inspiration accidentée et animalière, ou leur place à part dans la musique actuelle.

 Arlt

 

 

Les morceaux du premier album avaient été longtemps rodés sur scène. Cela a-t-il été également la cas pour le nouveau ?
Sing Sing : Il y en a une bonne moitié qu'on avait déjà beaucoup jouée, surtout pendant les deux derniers mois de la tournée de "La Langue". Les morceaux du premier album existaient depuis quatre ans, le disque a mis beaucoup de temps à sortir, on s'en était donc un peu lassé et on voulait présenter du neuf. Quand on est arrivé en studio pour réaliser le nouvel album, on devait donc avoir cinq chansons dont on connaissait bien les enjeux principaux, et cinq autres qu'on avait juste un peu répétées et qui ont vraiment trouvé leur forme définitive à l'enregistrement.

Quelles sont pour vous les différences principales entre les deux disques, qui semblent partager une inspiration assez proche ?
Je n'ai joué que de la guitare électrique sur le nouveau, ce qui n'était pas le cas sur "La Langue". On a demandé à l'ingénieur du son, Radwan Ghazi Moumneh, des prises très brutes, mais avec des moments épars plus sophistiqués, et je suis très content de ce qu'il a réussi à faire. Les prises sont très primitives, crues, mais grâce au placement des micros il a pu faire passer très subrepticement comme des hallucinations, des petites choses. Ça donne l'impression d'un album très charbonneux, caverneux de prime abord, mais avec des tas de scintillements, de miroitements très discrets par endroits. Il y a plein de choses enfouies dans le mix et qu'on n'entend vraiment qu'au casque. Radwan est quelqu'un de très peu intrusif dans la prod. Le point commun de tous les disques sur lesquels il a travaillé, c'est qu'on y entend avant tout la personnalité du groupe, pas la sienne. Dans mon souvenir, le premier album était beaucoup plus impressionniste, irisé, notamment dans les apports de Mocke. Là, c'étaient les morceaux eux-mêmes qui demandaient plus d'angle, de tranchant. On s'est tous posés beaucoup de questions sur ce deuxième album, et personne ne voulait que ce soit une réaction au premier. En même temps, il fallait éviter de refaire simplement la même chose "amplifiée", avec une basse, un batteur, des cordes… Ça ne m'intéressait pas. Déjà qu'on enregistrait en studio, ce qui ajoutait une pression supplémentaire… J'avais envie de garder les mêmes outils, en déplaçant subrepticement les enjeux.

Eloïse : On retrouve les mêmes éléments, mais pas placés aux mêmes endroits.

Sing Sing : On n'a pas la même façon de chanter ensemble, de se partager les choses. Mocke n'a pas la même présence qu'avant.

Eloïse : On n'a pas la même façon de chanter, tout court.

Sing Sing : Eloïse a en grande partie pris la place que j'occupais sur "La Langue".

Eloïse : A l'époque, Arlt était un duo augmenté de Mocke, alors que maintenant nous sommes tous les trois au front. Du coup, les dialogues, les échanges sont différents. C'est quelque chose qu'on a commencé à expérimenter sur scène. Pour nous, la forme est vraiment nouvelle, même si ce n'est pas forcément évident pour tout le monde.

Pourquoi le choix de l'Hotel2Tango à Montréal, lié aux groupes du label Constellation, pour enregistrer votre disque ?
Sing Sing : Ça tient avant tout au choix de Radwan comme producteur. C'est Eric Chenaux, avec qui Eloïse travaille, qui nous avait parlé de lui, il était très content de ce que Radwan avait apporté à ses derniers disques. En écoutant ses réalisations, j'ai été convaincu que c'était la bonne personne. D'autant que Mocke et moi voulions être déchargés des aspects techniques, on n'avait pas envie d'appuyer sur des boutons, juste de jouer. Le contact est très bien passé avec Radwan, et il nous a proposé d'enregistrer dans le studio qu'il connaît le mieux et qu'il a cofondé, l'Hotel2Tango. On tient beaucoup à faire nos disques en dehors de Paris, isolés, dans des temps limités et des météos qui ne sont pas les nôtres. Là, on était servis, par -30° en plein mois de janvier, avec des mètres de neige… On pourrait t'en parler pendant des plombes, et ça a sans doute influé sur le contenu du disque. On est arrivés à Montréal tard dans la soirée, on est entrés en studio le lendemain à l'aube. On ne s'est jamais vraiment débarrassés du jetlag, d'autant qu'on avait tourné au Japon quelques jours plus tôt… Radwan non plus, qui revenait d'un mois au Liban. On a donc passé nos soirées à vider des bouteilles de vin et à prendre des somnifères qui ne faisaient pas leur effet. On somnolait pendant quatre heures puis on allait en studio dans un état second. Radwan, lui, partait à la boxe après les séances et revenait le lendemain avec une côte fêlée… Bref, ça a été dix jours de bonheur, très joyeux. Tout ça sous une neige extrêmement cotonneuse, qui assourdissait les sons, avec un ciel crayeux… Mais je ne pense pas qu'on ait fait pour autant un disque froid.

Arlt

 

Vous avez donc vraiment tout fait en dix jours ?
Oui, il y a eu cinq jours d'enregistrement et cinq de mixage, on ne pouvait pas se permettre plus vu nos moyens. En plus, la compagne de Mocke et chanteuse de Midget, Claire, s'apprêtait à accoucher, il ne pouvait donc pas rester longtemps… Tout ça rend un peu dingue, mais j'aime bien cette urgence-là, à la fois effrayante et euphorisante.

Eloïse : On peut toujours se poser la question : comment on s'est fourrés dans cette situation, qu'est-ce qui nous est passé par la tête ? Mais on ne regrette pas du tout l'expérience, malgré son côté extrême : un accouchement imminent à des milliers de kilomètres, les tempêtes de neige…

Sing Sing : Du coup, c'est du demi-embourgeoisement. On a enregistré en studio, mais dans des conditions particulières.

Eloïse : Un peu comme sur un brasier…

Sing Sing : L'Hotel2Tango est un endroit qui permet l'urgence. Ce n'est pas un gros studio, en fait il n'est pas très différent de la maison où nous avions enregistré "La Langue". L'intérieur est tout en boiseries, éclairé par la lumière du jour. On n'est pas confiné comme dans un bunker, à la différence de la plupart des studios qu'on connaît. L'Hotel2Tango n'a pas volé sa réputation de membre supplémentaire du groupe qui y passe. Les conditions permettent vraiment d'être soi-même; tu ne vas pas là-bas pour sonner comme un groupe de Constellation, mais pour te trouver et apprendre qui tu es.

Eloïse : En même temps, il y avait un rapport à l'altérité qui était absent de l'enregistrement de "La Langue", où nous n'étions que trois, Mocke, Sing Sing et moi, dans une maison où nous pouvions prendre nos aises. Là, on était en permanence avec Radwan, qui en plus nous a accueillis chez lui, et qui portait sur nous un regard extérieur. Ça nous a obligés à nous remettre en question.

Sing Sing, lors de notre précédente interview, à propos du premier album, tu disais : "On a monté les accidents en sauce." Ça a été également le cas pour le nouveau ?
Sing Sing : Oui, ça reste une constante chez nous.
Eloïse : Il y avait par exemple des parties de guitare qui pouvaient sembler a priori trop fortes par rapport à ce qu'on fait d'habitude, et qu'on a gardées car on trouvait des choses intéressantes et inattendues dans la prise de son.
Sing Sing : On a enregistré en cinq jours, une demi-journée par morceau. Il fallait choisir très vite les prises, un peu à l'instinct, on n'avait pas le temps de peaufiner. L'idée de l'accident, c'est déjà la base de la composition pour moi, j'écris à partir de ça, et je n'en suis pas encore arrivé à l'étape de les escamoter en studio… J'aime bien donner à voir tout ce cheminement accidenté, le processus de composition. J'ai rarement une "intention de chanson", de ce point de vue ça n'a pas changé. Ce sont plutôt des agglomérations de riffs, de fragments de mélodies. Ou alors c'est une intention que je rate, et le ratage me paraît plus intéressant que ce que je voulais faire au départ. Il n'y a pas de méthode stricte. Je n'ai pas le culte de l'erreur pour l'erreur, plutôt le goût de l'aventure et de l'inattendu. A deux guitares et deux voix, sans tout un orchestre derrière, il faut inventer des règles du jeu qui font que tu vas pouvoir te laisser surprendre toi-même.

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog