Arlt - Interview

16/05/2012, par | Interviews |
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Le nom de Mocke figure sur la pochette du nouvel album, à égalité avec les vôtres. Considérez-vous qu'il fait désormais partie du groupe, même s'il a d'autres projets à côté ?
Sing Sing (hésitant) : La question ne se pose pas vraiment en ces termes. C'est vrai qu'il est plus présent sur ce disque que sur le précédent, il a fait plus de concerts avec nous dernièrement, même s'il ne sera pas là sur toutes les dates à venir… Je continue de considérer que Arlt doit pouvoir se passer de lui, mais il a été un peu négligé dans les retours qu'on a eus sur le groupe, généralement considéré comme un duo. Sur scène, il avait l'air d'un featuring alors que ça fait quand même quatre ans qu'il joue avec nous. J'avais donc envie de le mettre un peu plus en avant cette fois-ci.

Dans l'ensemble, les réactions à "La Langue" ont été positives, mais on a quand même l'impression que votre musique reste encore confinée à un petit cercle d'amateurs.
Ça ne me paraît pas vraiment étonnant vu la musique que l'on fait… Après, ce n'est pas trop notre boulot de penser à ça.
Eloïse : On ne s'attendait pas à de si beaux retours, on en a été très heureux. En fait, ça a commencé bien avant la sortie du premier album, avec les concerts, et il y a encore des gens qui nous découvrent, viennent nous voir. Notre public s'est quand même élargi. On se demande ce qui va se passer avec le nouvel album : on espère que ça s'ouvrira un peu plus, qu'il va amener de nouvelles personnes à notre musique. Nous, on sait pourquoi on l'a fait, en tout cas.

Arlt

Dans les textes du nouvel album, et même dans les titres, il y  a tout un bestiaire : sauterelle, cheval, rhinocéros, baleine, chien… Vous vous en êtes aperçus dès le départ ?
Sing Sing : Assez vite, en tout cas, au fur et à mesure de l'écriture des chansons. Du coup, j'ai un peu enfoncé le clou.

Le cheval, on le trouvait déjà dans tes chansons solo, avant Arlt.
C'est vrai. Ça doit être mon signe chinois.
Eloïse : C'est ton côté cow-boy.
Sing Sing : Quand je me suis rendu compte de ça, en cours de route, je me suis mis à m'intéresser aux bestiaires. J'ai regardé pas mal de représentations de bestiaires du Moyen-Age, délirantes aussi bien par l'iconographie que par les commentaires. Le plus souvent, les types dessinaient un éléphant sans en avoir jamais vu, en racontant qu'ils allaient se cacher dans l'eau pour accoucher, des choses comme ça. La fonction du bestiaire dans ce disque est double : les animaux sont des relais du fantastique dans notre mode réel, et c'est aussi un façon de relativiser la présence de la figure humaine dans les chansons. Les animaux ne servent pas de décorations, c'est plutôt un va-et-vient entre l'animal et la figure humaine, qui se retrouve un peu défaite. Je ne sais pas si c'est très clair… (sourire)

Cela m'a fait penser à des auteurs comme Robert Desnos.
C'est drôle que tu en parles, parce que j'ai passé l'année dernière à faire un spectacle pour enfants avec Red à partir du bestiaire de Desnos. Pourtant, je n'avais pas vraiment fait le lien.

L'autre "champ lexical" des paroles, c'est la mort, la blessure : le pistolet, le couteau, "crevé"…
C'est vrai que la plupart du temps, les animaux, on les bute !
Eloïse : Voire on les mange. On est un peu des mangeurs d'animaux.
Sing Sing : La mort, ça reste sur un ton assez badin, quand même.
Eloïse : On ne raconte pas vraiment des histoires d'animaux, on se met plutôt dans le corps d'un rhinocéros ou d'un cheval, c'est de l'ordre de la transformation, de la magie. On n'est pas non plus dans les fables de La Fontaine, il n'y a rien de social ou de politique. C'est sensuel, presque charnel.
Sing Sing : Il y a quelque chose de fortement "érotisable" dans la figure de l'animal. La fonction du pistolet et du couteau, c'est la même… Au final, c'est un disque absolument pornographique. Fantastique ET pornographique.

Rassurez-nous, aucun animal n'a été blessé durant la réalisation de cet album ?
Sing Sing : Non, à part Mocke peut-être. (rires)
Eloïse : On a quand même mangé beaucoup de poulet. Ce n'était pas un enregistrement végétarien.

Arlt

 

Depuis notre précédente interview, vous avez découvert de nouvelles choses en musique ou en littérature, qui auraient pu vous influencer ?
Sing Sing : Oui, certainement, mais j'ai toujours ce même rapport aux influences, traitées comme des données spectrales et subliminales. Tous les trois avec Mocke, on a écouté pas mal de compilations de vieux 78-tours d'un peu partout, parues sur des labels comme Mississippi Records, des chansons populaires grecques ou turques, du calypso des années 30… C'était déjà le cas à l'époque de "La Langue", mais ça s'est en quelque sorte solidifié. Pendant l'écriture des morceaux du nouvel album, j'ai réécouté plein de trucs, mais je ne sais pas si ça transparaît à l'arrivée. Du post-punk, des groupes chancelants avec voix masculine et féminine comme les Vaselines ou les Pastels… Toutes ces influences peuvent ressurgir inconsciemment, mais plus quand on joue que quand on compose. On ne se place pas sous l'enseigne de tel ou tel artiste ou genre. Et littérairement… je m'en fous parce que ce n'est pas mon propos. C'est plutôt arrivé après, comme pour les bestiaires : je me suis aperçu que certaines obsessions revenaient dans mes textes, et je suis allé fouiller pour boucler la boucle. J'ai exploré le répertoire des comptines anciennes, bien avant Desnos. Je suis obsédé depuis toujours par "Au clair de la lune". Pour moi, c'est la chanson à la fois la plus indéchiffrable et la plus intelligible qui soit. Je reste obsédé par ce mode d'écriture, la ritournelle non-sensique. J'ai aussi lu beaucoup d'écrits de fous et de retranscriptions de textes chamaniques. Je me suis intéressé à cette fonction obscure de la parole, non comme vecteur de communication mais comme incantation, déclaration de guerre, trépignement, démangeaison…
Eloïse : Comme jeu, aussi. Des jeux enfantins avec les mots, mais pas régressifs et inoffensifs, plutôt dangereux, qui pourraient faire peur.
Sing Sing : Il y a beaucoup d'enfance dans ce disque, mais ce n'est pas sur le mode Katerine, que j'aime beaucoup par ailleurs.
Eloïse : C'est un peu plus primitif.
Sing Sing : On réinvente en tant qu'adultes des règles de jeux d'enfants, avec de la férocité, de la cruauté, des massacres d'animaux, voire du touche-pipi.

Ça ne vous dérange pas que certaines personnes ne comprennent pas ce que vous voulez faire ?
Non, au contraire, je trouve ça très sain et même moral. Ce serait inquiétant s'il y avait un total consensus autour de notre musique et de notre façon de la faire, ces "accidents" dont nous parlions. Le terrain est déjà tellement obscur pour nous, il me faut bien dix écoutes pour comprendre ce que j'ai foutu en studio !
Eloïse : C'est plutôt l'inverse, en fait. On est agréablement surpris quand des gens adhèrent vraiment à notre musique.
Sing Sing : Le caractère conflictuel qui est à l'œuvre au sein du groupe et dans notre façon de faire des disques ne peut qu'appeler un regard pas nécessairement bienveillant au premier abord… Heureusement, certains ont su aller au-delà et se familiariser peu à peu avec notre démarche. Au fond, j'aime bien l'idée d'être une sorte de secret qui s'échange entre les gens, je n'ai pas envie d'aller les agresser, tenter de les convaincre en masse. C'est chouette de voir les choses s'agglomérer au fur et à mesure, les auditeurs venir à notre musique petit à petit, sans battage pendant trois mois… Tout le monde n’est pas obligé de penser quelque chose de nous !

Photos : Julien Bourgeois.

 

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