Astrïd - Interview

22/08/2012, par Luc Taramini | Interviews |
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Discret et persévérant, tel est ce groupe atypique que j'ai découvert il y a quelques années sur le label aveyronnais Arbouse Recordings. Leur musique de chambre ne ressemblait à aucune autre, impressionniste avant tout, aux confins du free folk, de la musique répétitive, du post rock, du jazz et même du Klezmer sans appartenir à aucun de ces genres. J'y ai trouvé matière à rêveries infinies, réactivées par la sortie de leur troisième album, le magnifique " High Blues" au printemps dernier. Rencontre avec le co-fondateur et guitariste, Cyril Secq, histoire qu'il mette des mots sur tout ce silence poignant.

Astrïd Band 2
 

 Comment est né Astrïd ? Ce projet correspond-t-il à un désir, une recherche ou une vision particulière de la musique ?

 Astrïd a maintenant une quinzaine d'années... C'est assez délicat, après tout ce temps de revenir sur les raisons qui ont poussé à développer ce projet. Alors oui, faire de la musique correspond toujours à une envie. Astrïd, c'était, au départ, l'envie de sortir des schémas pop et/ou rock conventionnels. Abattre les structures, se passer de couplets/refrains, être sur le vif, brut et fragile à la fois, avec une tension sous-jacente.

 Après, je pense que l'on ne peut pas réduire un groupe ou un artiste à son envie première, mais plus à son évolution. On a d'abord commencé à deux avec Yvan à la batterie. Assez peu longtemps finalement, puisqu'un second guitariste nous a rejoints et très vite, Vanina est arrivée. Je dirais que c'est à ce moment-là que les choses se sont structurées. Trouver la place du violon en faisant que cela ne tienne pas lieu "d'arrangement". Il était important que chacun ait sa place et que les morceaux prennent forme avec quatre entités différentes, sans se marcher sur les pieds. On avait trop souvent entendu la participation d'instruments "classiques" qui nous donnaient une impression de collage ou alors d'arrangements qui rendaientt la chose assez "pop". On n'avait juste pas envie de ça. On a commencé à s'éloigner, alors, des sentiers "rock"; on est revenu à trois (Yvan, Vanina et moi), puis à quatre, avec un bassiste/claviériste. Ça a duré quelques temps ainsi, puis nous avons joué avec un nouveau musicien, à quatre, qui jouait surtout des claviers (rhodes, crumar). C'est le disque "Music For", sorti en 2004. En 2005, le line up change encore et se fige jusqu'à aujourd'hui avec l'arrivée de Guillaume Wickel et ses clarinettes. Depuis, deux autres disques ont été enregistrés. Je crois réellement que c'est tout ce parcours qui retrace notre recherche, s'il doit y en avoir une. Croiser des instruments électriques et acoustiques, contemporains et classiques ou encore jouer de la musique ancienne avec des instruments qui ne le sont pas et inversement, une sorte de folk contemporain...

 

Comment définirais-tu la musique que vous jouez ? Astrid est-il un « laboratoire d’expérimentation musicale »?

Décrire notre musique m'est assez difficile, un peu comme dans la question précédente... Mais, ce que je peux en dire c'est que l'on fait une sorte de musique folk, sans ancrage temporel. Certes, notre musique est instrumentale et peut laisser dire qu'elle est cinématographique. Malgré tout, ce n'est pas notre intention, on ne travail pas sur le paysage, on n'essaie pas de renvoyer des images. Il y a beaucoup de frustration dans notre musique, mais pour l'auditeur. Elle est assez lente, et la tension présente est contenue, jamais libérée; ce qui pourrait dérouter voire gêner certains. On n'essaie pas non plus de poser des thèmes clairs et directs, mais on va plus travailler des nuances floues, des harmonies qui prennent sens sur la durée d'un morceau, avec un minimum à dire (autant que possible).  Après, tout est une question de sons, de timbres, d'oppositions et d'alliances, mais surtout de silence et d'économie.Je ne pense pas que tout cela aidera à définir notre musique, mais peut-être que cela en donnera certaines clés.... Astrïd, c'est surtout une musique instinctive, faite de sensations qui prennent forme dans le jeu, l'improvisation et de longues sessions.

Ce n'est pas un laboratoire d'expérimentation, dans la mesure où l'on ne se retrouve pas dans une pièce à se demander ce que l'on va pouvoir essayer de faire pour "innover"...  En effet, on se retrouve dans une même pièce, mais on joue, longtemps, et on enregistre tout. C'est un échange musical assez fort avec une vraie émulation collective !

 

Vous vivez éloignés les uns des autres, comment arrivez-vous à faire vivre le groupe ?

La distance n'est pas un frein, elle a même été un moteur. Nous avons longtemps tous vécu dans la même ville et répété régulièrement, comme le font bon nombre de groupes. A force des habitudes s'installent et ces moments là deviennent de plus en plus banals, au risque que l'envie et le plaisir s'amenuisent... En nous éloignant, il nous a fallu fonctionner autrement. Nous sommes tout occupés professionnellement et de ce fait pas libres de nous retrouver du jour au lendemain. Nous nous organisons en faisant des sessions longues, de plusieurs jours et assez denses, étalées dans l'année.  Nous sommes du coup absolument disponibles et pouvons nous consacrer entièrement à faire de la musique; avec énormément d'envie et de hâte de se retrouver! Chaque session est différente; que ce soit pour écrire de nouveaux morceaux, pour les enregistrer ou préparer des concerts.

Astrïd - Music For

En quoi ce disque est-il différent du précédent ? Il me semble que la guitare électrique est plus présente… Sur quoi avez-vous porté votre attention cette fois-ci ? Il est aussi plus concis (5 titres) ce qui tranche avec le double album précédent « & ». Pourquoi ? 

La principale différence entre "High Blues" et le précédent album est effectivement sa concision. En effet, il n'y a que 5 morceaux, mais le disque fait tout de même près de 55 mn... avec une longue plage pour débuter le disque (21 mn). Mais le disque est surtout plus "brut", plus raide, peut-être moins facile d'accès et que révèle plusieurs niveaux d'écoute. Les morceaux ne se livrent pas immédiatement et on a essayé de les resserrer à l'essentiel. Nous en avons même écarté deux... Il y a une unité dans ces 5 morceaux et elle tient surtout en une écriture folk libérée d'attaches en essayant de faire se croiser musique baroque, jazz et free music des 70's, mais aussi une écriture proche des compositeurs européens du début du 20ème siècle. Ici, plutôt que de faire une pièce de chaque, on a joué des morceaux décomplexés, pouvant rassembler toutes ces idées à la fois, en tout cas dans la démarche. "&", c'était un peu comme le témoignage de plusieurs années de travail, rendant une image de notre évolution, de notre parcours durant quelques années, avec un disque "grands espaces" et un second plus intimiste. Pour "High Blues", les thèmes sont plus précis, plus essentiels et les morceaux bien distincts; ce n'est pas le récit d'une période de création, mais une écriture plus resserrée, plus intuitive, une sorte de blues "vaporeux", joué avec des cordes et des vents... Ce qui me fait revenir à la remarque de la guitare électrique, qui n'est présente que sur 2 pièces. Je trouve, au contraire, le disque plus acoustique.

Y’a t’il pas un risque à vous répéter ? Avez-vous encore le sentiment d'avancer ?

Evidemment, il y a toujours le risque de se répéter. Mais pas plus que pour un autre groupe. On essaie d'avancer avec ce qui fait l'identité d'Astrïd, au regard des morceaux et disque que l'on a faits précédemment. Nous n'avons pas envie de creuser le même sillon à chaque fois. La grande difficulté est de continuer d'écrire de nouvelles pièces, sans se répéter et sans se défaire de ce qui nous caractérise. Mais bon, je pense que c'est le lot de chacun et dans toute discipline artistique.

 Pourquoi cette relecture de la gnossienne n°1 d'Erik Satie ? Dans quel but ? Est-ce une réminiscence de votre passage chez Arbouse Recordings ?

C'est une pièce que j'ai beaucoup jouée au piano. Cela faisait quelques temps que je m'amusais à la transposer à la guitare. J'ai toujours trouvé que l'on pouvait la réinterpréter en y faisant ressortir ce côté klezmer, autour d'une gamme mineur... Un peu comme le rapprochement de la musique folk d'Europe de l'est et celle du groupe des compositeurs français du début du 20 è siècle (Debussy, Ravel et Satie). Il se trouve que cela correspondait au moment où Arbouse préparait cette compilation autour de Satie. Le titre présent sur le disque pour Arbouse et celui sur "High Blues" sont assez proches, même si la fin est différente et le mix retravaillé. Il est donc présent sur "High Blues" et y a parfaitement sa place. C'est un peu le symbole de notre musique et de la manière dont on la fait : un brassage d'influences avec l'envie de les sortir de leur contexte, mêlé à une séance d'improvisation collective.

Astrïd - &

Qu’apporte chaque musicien au projet ? Est-ce qu'il y a une répartition des rôles dans l'écriture des morceaux et si oui, laquelle ?

Dans Astrïd, il n'y a pas d'ego, c'est une entité. Bien sûr chacun amène sa contribution, mais il n'y a pas de hiérarchie. Tous les morceaux sont signés à parts égales. Même si beaucoup des idées de départ viennent d'un thème (de guitare, la plupart du temps) que j'amène, les morceaux prennent forme dans l'improvisation autour de cette idée, pour se développer ensuite ailleurs. C'est un point de départ; parfois le thème est conservé, parfois, il disparaît. C'est davantage une écriture collective où chacun a son mot à dire. Les morceaux ne sont jamais arrêtés à ce à quoi ils ressemblent en répétition. Nous aimons laisser une part d'imprévus qui ne nous freinera pas au moment de l'enregistrement. C'est le second temps de l'écriture des morceaux, le moment où l'on peut tenter beaucoup, où chaque idée est importante, même si au final, tout n'est pas conservé...A ce moment là, c'est moi qui me charge de l'enregistrement et du mixage, et donc de certains choix de production, mais jamais en désaccord avec le reste du groupe.

 

Est-ce qu'il y a une culture pop chez Astrïd ?

Il faudra poser la question à Yvan... Non, en majeur partie, elle ne fait pas partie de nous...

Quand j’entends votre musique je pense à Cheval de Frise, L’ocelle marre, Tarkovski Quartet, Six Organs of Admittance… ces artistes sont-ils des références conscientes pour vous ? Plus globalement, quelles sont vos influences ?

 Et bien... Je connais certains de ces artistes, mais aucun n'est une influence. On écoute beaucoup de musiques (improvisées et folk) des années 60 et 70 (Miles Davis, Pharoah Sanders, Sandy Bull, Fahey, Peter Walker, Bert Jansch,...), mais aussi de musique classique ou contemporaine (Ravel, Pärt, Glass, Kronos Quartet, Bach, Reich,...), du rock 70's (Can, et autres engins psychés...), de la musique traditionnelle et du Jazz ambiant (Jon Hassel, Arve Henriksen, Supersilent,...) et des monstres sacrés (Mark Hollis).

Dans vos disques, le temps s’étire, les morceaux se distendent voire se diluent dans un excès de lenteur au point que j’ai l’impression que vous jouez davantage "du silence " que "de la musique"…

Je ne ferai pas de citation à ce propos; mais oui, le silence, comme l'économie de notes, la nuance, les timbres et la prise de son. C'est tout cela qui est important dans Astrïd. C'est l'espace que l'on crée qui doit se retrouver dans celui que l'on laisse entre les notes, mais aussi dans "l'air" que l'on met dans les prises de son. C'est aussi tout ça, la musique!

Astrïd - High Blues 2

Astrïd est-il un projet purement instrumental ou pourrait-il intégrer des voix ?

Et bien, oui, Astrïd est un projet instrumental et devrait le rester, en tout cas sous cette appellation... Pourtant, nous avons fait récemment l'expérience de mettre de la voix et nous en avons même fait un enregistrement qui sortira l'an prochain sur le label japonais "Home Normal". C'est un disque que nous avons fait avec notre ami Sylvain Chauveau et où l'idée était effectivement de voir ce que cela produirait comme résultat. Sylvain avait lui aussi envie de mettre du chant sur des morceaux où la structure "chanson" n'était pas présente. Ce sera donc à découvrir l'an prochain...

 

Avez-vous déjà pratiqué des croisements avec d’autres disciplines artistiques (théâtre, danse, cinéma…) votre musique semble s'y prêter ?

Nous avons réalisé la musique de trois moyens métrages rassemblés dans un coffret "NY3", réalisés par Julien Hallard et Guillaume Paturel. Nous avons aussi joué pour de la danse. Depuis quelques temps, nous y songeons à nouveau... C'est une expérience assez étrange et l'échange avec des images ou des corps en mouvements colle très bien à notre musique.

Dans quelles circonstances êtes-vous passés d’Arbouse Recordings à Rune Grammofon ? Que vous apporte cette nouvelle signature concrètement ?

 Nous cherchions à sortir notre troisième album dans les meilleures conditions et on avait été incités à faire des démarches à l'étranger. Rune Grammofon a répondu. C'est aussi simple. Nous sommes restés très proches d'Arbouse, on fait toujours partie de la famille et de l'esprit Arbouse et nous y resterons attachés. Le changement de label amène une visibilité différente, on parle plus de nous à l'étranger; plus qu'avant et même plus qu'en France. C'est d'ailleurs assez surprenant... Cela reste toujours aussi difficile de jouer en France et d'y trouver un public. Sinon, cela ne change rien dans notre fonctionnement et nous préparons plusieurs projets de sortie pour l'année à venir.

Astrïd Studio

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