Benoît Delaune - Captain Beefheart and his Magic Band(s)

25/04/2011, par | Livre |
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Benoît Delaune - Captain Beefheart

Voici un livre qui tombe bien. Parce que, tout d'abord, Captain Beefheart vient tout juste de casser sa pipe, fin 2010. Parce que son aura, son prestige et sa cote ne faiblissent décidément pas, près de trente ans après qu'il a stoppé net sa carrière de musicien. Et puis aussi, parce que la documentation en français à son sujet reste maigre, que le seul livre qui lui ait été consacré dans notre langue, le ''Captain Beefheart'' de Guy Cosson, est aujourd'hui complètement épuisé, comme le précise l'auteur de cette nouvelle biographie.

Benoît Delaune, docteur en littératures comparées à la ville, a donc choisi de s'atteler à son tour à la tâche, ce qui n'est pas une mince affaire, vu le mélange de mythes, de rumeurs, d'intox et de partis-pris passionnés qui entoure le personnage, vu aussi la documentation pas toujours fiable qui existe à son sujet, en anglais essentiellement. Don Van Vliet alias Captain Beefheart laisse tellement peu indifférent, il clive tant, il y a le concernant si peu d'espace entre le rejet absolu et l'admiration béate, qu'il est ardu de faire la part des choses et de tenir un propos posé et factuel sur le bonhomme.

L'auteur, même s'il fait manifestement partie des idolâtres, y parvient cependant. Il adresse toutes les polémiques avec sérieux et recul. Captain Beefheart est-il un personnage secondaire de la galaxie Frank Zappa ? Non, pas du tout. Le son de ''Trout Mask Replica'' est-il un croisement entre le delta blues et le free jazz, selon la formule du même Zappa ? Non, c'est plus complexe que cela. Sa musique est-elle le produit de son seul génie, ou de ce Magic Band en mutation constante qui l'accompagne pendant toute sa carrière. Les deux, mon général, mais le Captain est à la barre pour de bon, il en est le moteur.

On peut avoir le tournis à force de constater les incessants changements de personnel du Magic Band. Cependant, Delaune a le mérite de ne pas se cantonner aux anecdotes. Sa biographie n'est pas gratuite, elle s'organise autour d'un objectif précis : apporter des clés et des explications à l'existence de la grande œuvre de Captain Beefheart, à son disque le plus radical, ''Trout Mask Replica''. De nombreuses pages sont consacrées à décortiquer cet enregistrement abscons et les conditions de sa création. Les épisodes d'avant, ceux d'après, s'articulent tous autour de ce moment clé de la carrière musicale de Don Van Vliet.

Même si des répétitions viennent parfois alourdir le propos (ainsi que quelques mots impropres, "quarantenaire" à la place de "quadragénaire", étonnants sous la plume d'un docteur en lettres), Benoît Delaune traite de points essentiels dans une biographie qui a le mérite d'être claire, courte, droit au but. Alors que des œuvres touffues, comme le pavé écrit par le batteur et guitariste John French, semblent réservées aux aficionados, son livre à lui est abordable et didactique, il convient tout à fait à tous ceux qui, à l'instar de votre serviteur, aiment Captain Beefheart pour ''Safe as Milk'' et pour quelques titres postérieurs, mais pour qui ''Trout Mask Replica'' demeure un mystère, et un plat difficile à avaler.

Aussi, malgré son admiration, l'auteur évite de faire l'apologie du chanteur et musicien. L'œuvre est célébrée, mais son créateur apparaît pour ce qu'il est : un être tyrannique, irascible, égoïste, manipulateur, mégalomaniaque, mythomane. Bref, plutôt antipathique. A ses côtés, les membres du Magic Band apparaissent presque comme des saints, des martyrs, subissant avec injustice les foudres et les coups de tête du gourou.

Et c'est précisément là qu'apparaît le vrai Paradoxe-Beefheart. Pas celui dont parle sans cesse Benoît Delaune, et qui sert de leitmotiv ou de thèse centrale à son livre. Pas les contradictions permanentes de cet homme qui aspire au succès, mais qui fait tout pour le saborder, énième avatar du mythe de l'artiste maudit. Non, le plus étonnant dans la carrière de Beefheart, ce n'est pas tant son attitude, que la réaction de son entourage.

Voilà un homme qui se met tout le monde à dos, qui vomit pis que pendre sur ses anciens collaborateurs, qui sabote ses concerts, qui produit une musique incompréhensible et invendable et qui, pourtant, continue à sortir des disques sur des majors, à s'entourer bon an mal an de musiciens talentueux, à trouver des gens soucieux d'investir en lui, à se rabibocher avec tous ceux qu'il a vilipendés, Zappa le premier. C'est celui-là, le vrai paradoxe, la véritable énigme Beefheart, et l'une des rares que ce livre laisse irrésolue.

 

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