Bertrand Belin – Interview

18/09/2013, par | Interviews |
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Cela fait quelque temps déjà que Bertrand Belin promène son flegme et sa silhouette élégante dans le petit monde de la chanson en français, dont il semble chercher à redessiner discrètement les contours. Après “Hypernuit”, un troisième album sobre et puissant qui lui avait valu une reconnaissance un peu plus large, il est revenu cette année avec “Parcs” (Cinq7). Un titre comme une détonation, une onomatopée, et comme un lieu où se mêleraient l'homme, le végétal, le minéral, les éléments. Douze chansons de pluie et de feu qui affirment sa place à part. On lui parle d'austérité et de mystère, lui répond que sa musique est pour tout le monde – et tant pis pour ceux qui ne prendront pas le temps de l'apprécier. Rencontre dans les locaux de son label Cinq7.

 

Bertrand Belin

Tu as réalisé ton dernier album à Sheffield avec Mark “Shez” Sheridan, le guitariste de Richard Hawley. Pourquoi cette envie d’enregistrer à l’étranger, ce qui n’est pas forcément courant pour un artiste chantant en français ?

Bertrand Belin : Ça l’est un peu plus que ça ne l’a été, quand même. En fait, Mark m’avait été présenté par mon ami Chet, directeur artistique pour mon label, Cinq7. Lui savait que j’avais envie de collaborer avec une personne extérieure. J’avais déjà voulu le faire pour le disque précédent, “Hypernuit”, mais je m’étais finalement débrouillé seul. Ce qui me motivait, c’était le partage, un certain rafraîchissement aussi. Chet m’a donc présenté Shez (sourire). Je suis allé plusieurs fois à Sheffield faire sa connaissance, de manière assez informelle. Je suis tombé amoureux de la ville, et j’ai été très séduit par Mark, on a passé beaucoup de temps à parler, à sortir ensemble le soir. On faisait aussi de la musique, mais de façon impromptue, lors de sessions dans les pubs. Une fois passé ce vestibule… grandiose, dirais-je, je me suis senti très bien avec lui, j’avais très envie de retourner là-bas avec Chet. La seule condition, c’était de pouvoir emmener avec moi les musiciens avec lesquels je joue habituellement. Ce n’était pas un rêve pour moi d’enregistrer en Angleterre, on aurait pu le faire à Limoges, c’est juste que Mark était à Sheffield. En même temps, on a tous apprécié le côté aventure collective.

La principale nouveauté sur l’album, ce sont les arrangements de synthétiseur.

C’est vrai, mais ce n’était pas non plus un préalable. Je ne me suis pas dit : « Il faut absolument que je mette des synthés sur cet album. » Il se trouve qu’il y en avait dans le studio, qui sonnaient de manière vraiment remarquable, et qu’on a eu envie de les utiliser - enfin, moi, en tout cas, et en les inscrivant dans ma façon de faire des chansons. Après, je suis content d’avoir découvert ce monde-là, c’est un sillon que j’aimerais creuser dans le futur. J’ai en tout cas utilisé ces synthétiseurs comme j’aurais utilisé n’importe quel instrument, quand j’avais besoin de contrepoints, d’effets de surprise, notamment dans “Ruines”, “Sous les pas” aussi… Cet effet de surprise, je ne m’en rends pas trop compte, en fait, mais je sais que les gens qui connaissaient bien mes disques précédents ont pu l’avoir. Pour moi, ça reste très musical.

Qu’est-ce que Shez a apporté de son côté ?

Beaucoup de choses : au-delà de sa pratique instrumentale qui est remarquable, il a apporté au disque son humeur, sa présence en studio, sa grâce, quelque chose de voluptueux dans son jeu de guitare. C’est à lui que j’avais confié “les clés du temps”, ça me permettait d’être un peu plus en retrait et de profiter des choses.

Le fait qu’il soit comme toi guitariste a aidé à établir le contact ?

Oui, mais l’un comme l’autre on ne peut pas nous résumer à ça, on ne voue pas un culte à l’instrument. Finalement, c’est ce dont on a le moins parlé. On savait qu’on jouait tous les deux de la guitare très convenablement… si je puis me permettre. J’ai quand même appris l’instrument à l’adolescence en écoutant Dire Straits (sourire). Les deux premiers albums restent très bons, après, le côté “stadium”, ça m’a vite passé. Il en reste peut-être quelque chose dans mon son de guitare, même si ma musique n’a évidemment pas grand-chose à voir.

Bertrand Belin

“Parcs” est dans la retenue à tous les niveaux, très épuré. Tu n’avais pas peur que ça puisse instaurer une distance avec l’auditeur ?

Ce n’est pas vraiment mon problème, je ne fais pas les choses en me disant qu’il faut absolument que je plaise au plus grand nombre. Je sais bien que d’autres sont davantage dans le lyrisme, mais il en faut pour tous les goûts, non ? D’ailleurs, je ne pense pas que mes albums soient exempts de lyrisme…

Beaucoup de gens t’ont découvert avec l’album précédent, “Hypernuit”, qui n’était pas forcément évident au premier abord…

Je ne voudrais pas colporter l’idée que ma musique est difficile d’accès, que mes disques sont “compliqués”. Pour moi, ils sont très simples, je ne les bâtis pas comme des forteresses imprenables, en mettant des serrures partout… Mes chansons me semblent tournées vers les autres, même si elles ont peut-être une nature singulière et qu’elles ne peuvent donc pas faire l’unanimité.

C’est peut-être aussi qu’on prend moins le temps qu’avant de se plonger réellement dans les œuvres, parce qu’on est sollicité en permanence.

C’est vrai. Aujourd’hui, les jugements se font de façon beaucoup plus rapide et péremptoire qu’avant, au détour d’un clic sur un site où on va se contenter d’écouter trois mesures d’un morceau. Mais on est tous susceptibles d’être dévorés par cette chose-là… Il ne faut pas en tirer de conclusions hâtives, pour moi ça ne vaut pas critique. Que la moitié, voire les trois quarts des Français se foutent de ce que je fais, pour moi ça n’a aucune valeur de critique.

Il me semble que sur ce nouvel album, il y a un peu plus de morceaux basés sur des riffs, des gimmicks, comme “Un déluge”, mais c’est toujours fait de façon subtile.

Excuse-moi de ne pas être grossier, d’autres s’en chargent ! Mais c’est vrai qu’il y avait peut-être plus de place dans ce disque pour ce genre d’enluminures. En tout cas, en tant que musicien, je me sens tenu de ne pas faire quelque chose qui soit totalement cousu de fil blanc. Même si ces choses cousues de fil blanc peuvent aussi être très agréables, voire merveilleuses… Je n’ai aucun désir ni de marge, ni de grand succès public, je suis simplement conduit par une quête d’idéal esthétique.

Dans tes textes, la sonorité des mots semble aussi importante que leur sens.

Elle n’est pas plus importante, en tout cas. C’est vrai qu’à un moment donné il peut y avoir une rencontre entre le son et l’image, comme dans “Une ruine” avec la répétition de “fine” pour qualifier la pluie, évoquant les gouttes qui tombent. Mais si cette rencontre n’a pas lieu, je n’ai aucune raison d’utiliser un mot uniquement pour le son. Dans le morceau “Le Colosse”, sur le premier album, on trouve le mot “marmule” (tiré de l’argot breton, il désigne une personne massive, très costaude, ndlr). Beaucoup de gens ne l’ont pas compris et j’étais estomaqué, pour moi c’était vraiment du langage courant, populaire. Quand j’étais enfant, tous les gens autour de moi utilisaient ce terme, je ne l’ai pas mis dans une chanson pour faire le malin.

On a en tout cas l’impression qu’à travers la langue, tu essaies de rendre poétiques des situations qui ne le sont pas.

De toute façon, il n’y a pas de situation poétique ou prosaïque en soi, c’est la façon dont on regarde le monde qui le transfigure. Le monde, lui, il s’en fout, il est juste là.

Il y a un côté ludique dans tes textes et dans ta musique qui est rarement mis en avant…

Tout à fait juste…

On la trouve souvent un peu sombre, austère.

En même temps, je ne renie pas cette dimension, mais j’ai l’impression qu’elle est moins facilement acceptée dans la chanson que dans la littérature et le cinéma. Sans doute parce que c’est une discipline associée au spectacle vivant, à une idée de divertissement… C’est quelque chose qui a longtemps collé à Dominique A, par exemple. Une personne qui a chroniqué mon album conseillait d’aller acheter une corde pour se pendre. Je ne veux pas empêcher cette personne de le penser, néanmoins je ne pense pas qu’on dirait ça d’un écrivain ou d’un cinéaste. On comprendrait qu’il peut y avoir une distance esthétique et artistique par rapport aux sujets qui fâchent, aux choses pas drôles de l’existence. Là, c’est perçu comme une sorte d’épanchement personnel, ce que ce n’est pas, et ça peut créer des malentendus.

Lors de ton concert à la Gaîté-Lyrique, il y a quelques mois, tu introduisais le morceau “Pour un oui, pour un non” en racontant une bagarre, de façon assez drôle.

L’humour est déjà dans la chanson, elle a un côté cartoon, il y a du burlesque dans la violence. Du burlesque philosophique, si l’on veut. Concernant ce concert, on aurait pu craindre que la salle, très moderne, soit un peu froide, mais en fait j’ai beaucoup aimé y jouer.

Bertrand Belin

Tu continues à collaborer avec d’autres artistes ? Maissiat, par exemple ?

J’ai juste chanté en duo avec elle lors de son concert au Café de la danse. On ne se connaissait pas, je l’ai découverte sur scène et j’ai beaucoup aimé sa voix, sa personnalité, elle a quelque chose de très gracieux. Sinon, j’ai d’autres projets, dans le théâtre notamment.

Tu as l’impression d’être entre de bonnes mains sur le label Cinq7 ?

Oui, je suis très heureux d’en faire partie, je pense que j’ai beaucoup de chance. J’ai des interlocuteurs super, Chet en particulier, que je connais d’ailleurs depuis pas mal d’années, Alan Gac…

Il est sans doute un peu tôt pour évoquer un prochaine disque…

En effet, d’autant que là, je vais beaucoup tourner pour “Parcs”. Ceci dit, on ne sait jamais vraiment quand commence le travail sur le prochain album. J’ai déjà écrit quelques nouvelles chansons. Mais je ne suis pas du genre à en faire trente pour n’en garder que douze à l’arrivée. C’est plutôt une quinzaine au départ… Sans compter celles qui sont commencées et qui en restent à une amorce. Bon, en deux ans, on peut quand même écrire une douzaine de chansons ! (sourire)

Certains mettent beaucoup plus de temps !

Oui, et je peux le comprendre. Ça se grave dans le marbre, un marbre de peu mais un marbre quand même. Et ça peut occasionner des craintes, paralyser un peu certains.

Chacun de tes quatre albums se distingue des autres, ils existent en tant qu’entités.

Je pense qu’en effet, chacun de mes albums dessine un territoire propre. C’est un format auquel je reste très attaché, et je crois qu’il va perdurer, quoi qu’on en dise. On n’imaginerait pas qu’un beau jour, les films ne fassent plus qu’une minute, ou qu’on ne lise plus que des nouvelles, alors pourquoi n’y aurait-il plus que des singles ? Le récit fait partie de l’histoire de la musique, il n’y a donc rien de mieux qu’un recueil de chansons, c’est indépassable. Depuis que je fais de la musique, depuis que je suis né, même, les artistes sortent des albums, donc les choses n’ont pas tant changé que ça… (sourire) Ce qui a changé, c’est qu’il est plus difficile de les vendre, mais ça c’est un autre aspect de la question. Peut-être que les maisons de disques trouveront des moyens pour qu’ils se vendent mieux, mais si la seule astuce, consiste à avoir un titre fort, au risque de déséquilibrer l’ensemble, ça va poser problème… Enfin, on verra bien.

Photo Maéva Pensivy.

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