Beth Gibbons & Rustin Man - Out of Season

album de la semaine du 11/12/2002, par David Larre | Albums |
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BETH GIBBONS & RUSTIN MAN - Out of season
(Go Beat / Barclay)

BETH GIBBONS & RUSTIN MAN - Out of seasonRetrouver la voix de Beth Gibbons presque à nu, embarquée par son ami Paul Webb (alias Rustin Man, ancien membre de Talk Talk) pour une traversée sinueuse le long des rivages assez désolés d'un jazz-folk acoustique, a quelque chose d'intimidant et de rare : c'est comme si la gemme noire qu'on tenait jusque-là serrée dans l'écrin précieux du son Portishead prenait à la lumière de cette atmosphère feutrée et intemporelle ("hors-saison"), de nouveaux éclats, bistres ou aveuglants, comme si elle revenait hanter nos mémoires affectives par ses colères et ses séductions secrètes, une voix pareille à elle-même, blessée, spectrale et ardente, une voix médiumnique traversée par l'esprit de ses modèles (Chet Baker sur "Show", Billie Holiday sur "Romance"), une voix ni vraiment puissante ni simplement belle, tour à tour nasale et rauque, caressante et revêche, masculine et féminine, un précipité de la voix humaine. Il est presque impossible d'en percer le mystère, de comprendre pourquoi tout paraît ici, dans un constant équilibre, à la fois joué et senti, pourquoi tous les personnages d'emprunts de la chanteuse semblent n'être qu'elle-même, que cette souffrance indélébile faite musique. Et l'on ne sait pas trop départir non plus, dans ce travail minutieux et humble, ce qui relève d'une authentique invention vocale ou instrumentale et ce qui vient d'une tradition sans mémoire, la tristesse de ces beautiful losers qui confient à quelque piano, au son boisé d'une guitare, les restes de leur âme. Outre les ombres tutélaires citées, le souffle de Nick Drake semble planer, présent à distance, sur les élégiaques "Sand River", "Spider Monkey" ou -est-ce un hasard ?- "Drake", à travers des métaphores empruntées au jeu de la nature et des saisons, des récits de solitude et de renoncement, ou l'équilibre des compositions. Mais partout aussi, dès les premiers morceaux, des formes autonomes se développent (folk song sur "Mysteries", faux standard jazz, "Tom the Model", vraie chanson classique sur "Show") et se mêlent progressivement les unes aux autres, par l'adjonction de chœurs doux et étranges, d'instruments aussi nombreux que discrets, par le caractère parfois errant, presque déconstruit, de la phrase vocale de Gibbons qui passe d'une tonalité à l'autre sans effort ("Resolve"). Alors que les recherches musicales de Portishead tendaient à ranimer l'esprit de la soul music dans des expérimentations sur le son, le beat, la profondeur des basses, les boucles électroniques, le parcours suivi par la chanteuse et son acolyte impeccable s'absente volontairement du monde du sound-writing pour s'enivrer de son propre classicisme et s'affirmer de plage en plage comme une des plus émouvantes contributions artistiques de l'année. Seul "Rustin Man", le dernier morceau, bricolage singulier et aussi éloigné qu'on puisse l'être de l'immaculée "Show", la plus belle chanson de Gibbons depuis "Glory Box", rappelle que nos deux rêveurs mélancoliques ont aussi les yeux grand ouverts sur le futur.

David

Mysteries
Tom The Model
Show
Romance
Sand River
Spider Monkey
Resolve
Drake
Funny Time of Year
Rustin Man

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