Bibio - Interview

29/04/2011, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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On doit à Bibio un des plus beaux albums de ce début d'année, le chamarré "Mind Bokeh". Dans l'ambiance pas très raccord d'un très bruyant PMU du 11ème arrondissement, rencontre avec Stephen Wilkinson, qui nous explique tout (ou presque), mais ne veut absolument pas qu'on le prenne en photo. Même flou. Pfff.

Stephen Wilkinson Bibio

Le titre de ton nouvel album contient une référence à la photographie, tout comme peut-être celui d'un tes précédents albums ("Vignetting the Compost")...

Oui, le bokeh, c'est un terme japonais qui désigne la partie floue d'une photo. Pour moi ça peut décrire aussi un état de conscience où l'on n'est pas réellement concentré, où l'on n'est pas "focus". Parfois, quand j'écris ou quand j'enregistre, je me sens dans un état proche de la méditation. Les choses m'arrivent, presque naturellement. Et d'ordinaire, ce sont les meilleurs moments, quand les choses arrivent juste les unes après les autres. Je trouve ça plus intéressant que de se reposer sur la logique et la conscience. La façon dont l'esprit fonctionne, l'influence de la culture sur la façon dont notre cerveau fonctionne m'intéressent. Beaucoup de ce que j'ai appris au cours des dernières années vient de la lecture d'Alan Watts, un philosophe anglais qui a popularisé le bouddhisme et la culture orientale en Occident. Son esprit fonctionnait "à l'occidentale", mais il s'interrogeait sur notre façon de fonctionner, nos symboles, nos codes, notre vision de notre place dans l'univers, notre habitude de nous appuyer sur notre conscience, alors que l'esprit oriental a plus tendance à privilégier l'expérience de l'instant présent. Donc "Mind Bokeh" fait référence à cette perte de focus de l'esprit. En fait il y a plein de significations différentes, je laisse à l'auditeur le soin de les découvrir ! Il y a aussi une connection avec le terme photographique bien sûr. Certains des morceaux, et particulièrement "Mind Bokeh", font naître toute une imagerie mentale pour moi, faite de taches de lumières. Plus généralement la musique est très évocative d'images pour moi, ça joue un rôle très important dans mon travail.

Au delà du titre de ton disque, tu as envie de connecter davantage ta musique à d'autres formes d'expression, et particulièrement la photographie ou la vidéo ?

Oui, récemment j'ai travaillé sur une vidéo avec le réalisateur Mark Robinson, qui vit aux États-Unis. Il a fait le gros du travail, mais c'était une collaboration tout de même, et j'ai vraiment apprécié de jouer avec les lumières, les caméras. J'aimerais faire plus de vidéo, et pas seulement des vidéos pour illustrer des morceaux, mais aussi des courts-métrages, des bandes originales de films, des choses plus expérimentales. Ou encore écrire de la musique puis réaliser un film qui colle à cette musique. Dans le futur, j'espère pouvoir me lancer là-dedans.

Tu as grandi dans les Midlands, est-ce pour cela qu'il y a quelques éléments plus exotiques, des instruments, des ambiances, dans ta musique, pour lui donner un côté dépaysant ? Les West Midlands, ça n'a pas l'air très exotique...

Effectivement (rires). Peut-être bien que les West Midlands, ou n'importe quelle région industrielle, c'est exotique pour quelqu'un qui vient d'Hawaï. Mais oui, je viens d'un coin très industriel, très ouvrier, très très britannique. J'aime utiliser la musique comme une échappatoire, comme une façon d'apporter de la couleur à mon monde. Il y a aussi le fait que j'aime la musique de différentes origines ; j'aime comment les différences culturelles se traduisent en musique, c'est fascinant. Il y a pas mal d'influences brésiliennes et africaines dans ma musique. J'écoute beaucoup de musique turque et bulgare en ce moment. Peut-être que ma musique sera plus "orientale" à l'avenir. La musique est un langage qui peut connecter tout le monde. Tu n'as pas à venir d'un endroit pour comprendre sa musique. Même la musique avec des paroles dans une langue étrangère que je ne comprends pas, j'apprécie. Ici j'aime écouter les gens s'exprimer en français, même si je ne comprends rien, j'aime la sonorité des conversations, cela devient de la musique en quelque sorte. Et pourtant cela n'a pas de sens pour moi.

A propos de paroles, il y a de plus en plus de parties chantées dans ta musique. Est-ce que tu t'attends à ce que les auditeurs y prêtent attention, essaient de les comprendre, ou est-ce que c'est juste la musicalité du chant qui t'intéresse ?

Oui, j'aimerais qu'ils y prêtent attention. Mon intention avec les paroles sur cet album était de conférer un côté pop à certaine chansons. Mais en même temps, je voulais qu'elles aient une signification forte. Par exemple sur "Take Off Your Shirt". Les paroles sont importantes pour moi. Je ne considère pas que les paroles de chansons soient de la poésie. Ce ne sont pas seulement de beaux mots, de belle expressions, cela doit aussi s'harmoniser avec la musique, sonner correctement. Parfois des mots ou des constructions simples sonnent mieux dans une chanson que des constructions plus intellectuelles ou académiques. Mais tu peux exprimer des pensées profondes avec des mots simples. Sur "Take off Your Shirt", je voulais faire sonner les paroles comme celles d'un morceau rock mais leur signification est tout de même plus profonde, elles sont très influencées par le bouddhisme. Je ne sais pas si les auditeurs vont être sensibles à cet aspect, cela serait intéressant de le savoir.

C'est un morceau un peu à part sur l'album, le plus rock, le plus catchy...

Oui, Il est très différent. Ce morceau est lié à mon enfance. Quand j'étais enfant, j'ai écouté du heavy metal pendant longtemps. Occasionnellement, j'écoute encore du rock, moins que quand j'étais jeune. Ça restera probablement mon seul morceau rock. Mais c'est une part de ce que je suis, donc je n'ai pas hésité à le sortir.

Tu ne t'es pas posé la question de la cohérence de l'ensemble de l'album tout de même ?

Oui, il est vraiment différent du reste. Mais en fait c'est une bonne chose. J'écoutais "Sergent Pepper's" des Beatles l'autre jour, et c'est un album très hétéroclite, il y a par exemple un morceau psychédélique à la sitar qui n'a rien à voir avec le reste. Les gens qui font de la musique dite expérimentale sont parfois les plus conservateurs, parce qu'ils n'aiment qu'un genre de musique. Je pense que ce morceau sera apprécié par des gens qui n'aiment pas forcément le reste de ma production, et vice versa. Mais moi je l'aime, et c'est ce qui compte. Ma musique se doit de refléter qui je suis, et ce morceau est un aspect de moi.

Il y a un aspect très nostalgique dans ta façon de faire de la musique électronique, par le choix des tonalités, des sons, à l'opposé d'un certain modernisme radical...

La nostalgie m'intéresse. C'est une chose qui a à voir avec une expérience personnelle, alors que l'électro est davantage connectée à la sphère publique, à la mode... C'est facile de déclencher un sentiment de nostalgie chez quelqu'un, y compris à l'aide de quelque chose de moderne. Tu peux prendre une partie de guitare, la retraiter, et en faire quelque chose de nostalgique. La musique électronique, pour moi, ce n'est pas futuriste, cette idée me paraît ridicule. D'ailleurs à chaque fois qu'on a essayé de prédire le futur, les prédictions étaient immédiatement ringardes ! Ou au moins très naïves. Dans les années 50, quand on imaginait les voitures du futur, elles ressemblaient à des voitures des années 50 !

 

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