Bill Ryder Jones - Interview

31/10/2015, par | Interviews |
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Pour son troisième album en solo, "West Kirby County Primary"  Bill Ryder Jones s'est décidé à électrifier les guitares, ce qu'il n'avait pas fait depuis son départ de The Coral. Le résultat est une fois de plus à la hauteur de nos espérances. Il revient pour nous sur la genèse difficile de l'album, son enregistrement dans sa chambre d'enfance et ses méthodes de création. Interview co-réalisée avec Olivier Rocabois.

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J’ai cru comprendre qu’une première tentative d’enregistrement en studio ne t’avait pas satisfait, ces séances ont été mises de côté. Que s’est-il passé ?

Ces enregistrements n’étaient pas si mauvais. James Ford, le producteur avait fait un super travail de production. Les titres sonnaient bien, mais il manquait malgré tout quelque chose aux chansons. Je ne me suis peut être pas assez concentré sur le disque. Je sortais pas mal à l’époque et je ne me suis pas suffisamment focalisé sur ce que j’aime faire le plus, documenter ma vie à travers mes chansons. J’ai contacté Domino, ma maison de disque pour leur dire que je ne souhaitais pas publier l’album. Ils m’ont accordé du temps supplémentaire pour enregistrer d’autres titres jusqu’à ce que je sois satisfait du résultat.

Seules "Satellites" et "Daniel" sont rescapées des sessions post Bad Wind : entendra-t-on un jour le fruit de ces démos?

En fait "Satellites" et "Daniel" ne font pas partie des rescapées. Ce sont les premières chansons que j’ai composées à la suite de mon deuxième album. Je les ai fait écouter à plusieurs personnes de mon entourage et leurs réponses étaient enthousiastes, mais sans plus. Je les ai donc mises de côté. Au moment de me remettre au travail suite à l’album non retenu, je me suis souvenu de ces deux titres que j’aimais beaucoup. J’ai alors commencé ce nouvel enregistrement avec des versions retravaillées de "Satellites" et "Daniel". Concernant les autres titres, il y a quelques chansons que j’aime beaucoup mais qui n’auraient pas eu leur place sur ce disque. J’en retravaille un autre avec Liam du groupe By The Sea. D’autres pourront m’être utiles quand on me demandera de composer la musique d’un film et que je serai trop fainéant pour écrire de nouveaux titres (rires).

Parmi les chansons de l’album, lesquelles ont été composées en premier ?

"Daniel" et "Sattelites" ont été composés en premier, mais ce n’est pas avant "Catherine" & Hutskisson” que j’ai commencé à avoir une idée de la direction que je souhaitais donner au disque. Il m’aura fallu un an pour en arriver là. "Catherine & Hutskisson" est un titre que j’ai composé en septembre 2014 et dont je suis plutôt fier. J’ai ensuite retravaillé “Daniel” et “Satellites”. Puis en moins d’un mois, début 2015, "Tell Me You Don’t Love Me Watching", "Two to Birkenhead" et les autres titres ont été composés avec une facilité déconcertante. Je composais chez moi le soir, puis le lendemain j’allais enregistrer les morceaux dans ma chambre d’enfant chez ma mère. C’était un vrai soulagement après cette période de doute pendant laquelle je me disais que je n’avais plus rien d’intéressant à proposer.

Tu as enregistré l’album dans ta chambre d’enfant chez ta mère à West Kirby. Avais-tu besoin de te ressourcer après cette première tentative d’enregistrement ?

C’est juste qu’après avoir dépensé tout le budget alloué sur l’album qui n’a pas été retenu, je n’avais pas trop le choix. J’ai un studio de fortune avec tout mon matériel installé là bas. J’y avais déjà enregistré une partie de "If" et de "A Bad Wind Blows My Heart". J’y ai également collaboré  avec By The Sea et The Wytches, deux groupes que je produis. Finalement c’était très bien comme ça car j’avais besoin de me retrouver seul, sans producteur et loin des beaux studios d’enregistrement dans lesquels je trouve que mes titres sonnent moins bien. Je suis maintenant persuadé que c’est le mode de fonctionnement qu’il me faut. J’ai joué et enregistré presque tous les instruments seuls, dans cette pièce à l’acoustique que je trouve formidable.

On aurait pu s’attendre à un enregistrement plus low-fi, plus dépouillé musicalement avec ces morceaux enregistrés à la maison. Au contraire, sur plusieurs titres les guitares sont de sortie, apportent même des sonorités 90’s. T’es-tu replongé dans les disques que tu écoutais dans cette chambre à l’époque et ont-ils eu une influence sur le son du disque ?

Je n’ai juste écouté que deux ou trois disques pendant l’enregistrement. Tous étaient des disques de Gorky’s Zigotic Mynci. En fait, à force de jouer live avec mon groupe, notre son s’est durci avec le temps car une confiance s’est installée. Pareil pour ma voix, je savais qu’après la dernière tournée, je pouvais la pousser un peu plus. Contrairement à l’album précédent sur lequel tu pouvais à peine m’entendre sur certains titres. Contrairement aux précédents, l’album a été composé à la guitare. Après avoir quitté The Coral, pour lesquels je jouais de la guitare, j’ai voulu prendre les gens à contre pied avec des chansons composées au piano. D’où le son de mes premiers disques solo, qui était pour moi une façon de m’éloigner de mon ancien groupe. Pour "West Kirby County Primary" je me suis senti plus libre, et j’ai ressorti les guitares. Cette liberté s’entend bien sur un titre comme "Let’s Get Away From Here".

Tu as accompagné les Arctic Monkeys à la guitare sur leur dernière tournée. Est-ce une des autres raisons pour lesquelles les guitares sont plus en avant sur ton album ? Avais-tu une approche du live différente en tête ?

Non pas du tout. Je ne pense jamais en termes d’album. Pour moi il y a deux étapes. La première est d’écrire des chansons, d’arriver à saisir l’instant. Puis il y a l’étape de l’enregistrement, et c’est à ce moment précis que je commence à réfléchir au son à donner à l’album. C’est justement parce que j’ai trop réfléchi en amont sur le son du live, aux chansons susceptibles d’être jouées en radio, que j’ai écarté les sessions précédentes. C’était une perte de temps et d’énergie car à l’arrivée ces titres ne sonnaient pas honnêtes.  

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"Tell Me You Don’t Love Me Watching" qui ouvre l’album me fait penser à "Candy Says" du Velvet qui lui même ouvrait leur troisième disque. Faut-il y voir une coïncidence ?

Non pas du tout, je ne l’avais pas réalisé mais tu as raison !  J’aime beaucoup "Tell Me You Don’t Love Me Watching". Je fais toujours écouter mes chansons à quelques amis proches. Tous étaient quasi unanimes pour dire que c’était un bon titre pour ouvrir un album. C’est ma chanson préférée du disque, c’est pourquoi je voulais qu’on puisse l’écouter en premier.

A l’opposé, as tu des doutes sur un titre du disque ?

J’ai encore des doutes sur "You Can’t Hide a Light In The Dark". Il y a toujours un titre pour lequel tu ne peux t’empêcher de te dire que si tu avais eu quelques semaines de plus il aurait pu être parfait. En tant que fan j’aime quand les chansons fonctionnent bien ensemble, que l’on sente une unité. Je pense avoir réussi ce type d’album avec le précédent. Mais pour celui-là, j’ai encore quelques doutes. Individuellement, je suis extrêmement fier de chacun des titres, mais je n’arrive pas à savoir si "You Can’t Hide a Light In The Dark" et "Seabirds" ont leur place sur le disque en terme de cohérence globale. Mais tu sais, j’ai déjà changé d’opinion à ce sujet des dizaines de fois (rire).

Tu aimes que les paroles soient en contraste avec la musique, que des paroles tristes se mélangent aux accords majeurs. Pourrais-tu nous en dire plus ?

On a pour habitude de vous enseigner à l’école que les accords mineurs sont tristes. C’est ce que j’apprécie chez des artistes comme Lou Reed, avec des chansons comme “Candy Says” ou “Sunday Morning” que je trouve incroyablement tristes et pourtant elles sont jouées sur des accords majeurs. Si tu peux faire une chanson triste sur une gamme majeure, tu véhicules un truc positif, plein d’espoir. Leonard Cohen est l’un de mes héros des accords mineurs, on est dans la pure désolation mais j’adore. Mais sur le disque, je voulais aborder les choses sous un angle plus optimiste.

A l’inverse, des paroles optimistes sur des accords mineurs, qu’en penses-tu ?

Je n’en sais rien ! (rires)

Tes paroles sont très intimes, tu arrives pourtant à créer une proximité avec l’auditeur sans que cela soit impudique. Le disque donne l’impression que tu domptes tes angoisses pour atteindre un point d’équilibre qui rend ta musique réconfortante. Qu’en penses-tu ?

Magnifique, c’est idéal ! Ce n’est que votre avis mais je suis d’accord. Je suis certainement beaucoup plus détendu que je ne l’étais au moment du précédent album. En vieillissant, je prends plus volontiers du recul. Les sujets des chansons sont plus ou moins les mêmes mais les mots ne me viennent plus de la même façon. C’est probablement une des conséquences de l’âge, espérons ! Je vis des trucs positifs récemment et j’ai souhaité les retranscrire dans les chansons de l’album. Les paroles sont censées être drôles ou bizarres, elles le sont déjà dans ma tête. Je ne voulais pas que ça sonne trop dramatique et comme n’importe quel songwriter, je souhaite que mon travail soit soigné. Je ne suis pas intéressé par l’imagerie dans les textes, je préfère les choses réalistes, la vie de quartier, rien de trop sexy ou dangereux. J’aime donner des exemples précis, en évitant de prêcher ou enfoncer le clou. A l’exception de “Daniel” où le texte est volontairement direct mais pour le reste, j’essaie d’utiliser des mots qui n’excitent pas trop l’imaginaire. Juste assez pour que les gens s’interrogent, mais pas trop tout de même, pour qu’ils restent concentrés sur ce que je chante ! C’est un truc d’enfant unique (rires)

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Tu le mentionnes dans le titre "Tell Me You Don’t Love Me Watching"

Je ne parlais pas vraiment de moi. La chanson est plus à propos de cette facette que l’on retrouve chez tous les mecs qui ont du mal avec les mecs un peu arty comme moi ; cette part d’eux-mêmes qui veut toujours gagner quelque chose. Mais dans ce titre, il est question d’un garçon avec qui j’étais à l’école, il voyait les filles comme des trophées. Dans la chanson, il dit “regarde ce que tu portes et dis-moi que tu n’aimes pas que je regarde”. Il se comporte comme un con, selon moi. Il reproche à la fille sa façon de s’habiller et justifie son comportement envers elle par le fait qu’elle a un style vestimentaire qu’il interprète comme aguicheur. Certaines filles aiment faire attention à leur style. Ce n’est pas une raison pour les traiter comme de la merde… Je veux me distinguer de ces personnes car il y a toujours un moment quand tu flashes sur une fille où tu subis la concurrence de ce genre de gros lourds. C’est pas très joli, personne n’aime ça mais ça existe.

La musicalité des mots te guide-t-elle quand tu écris les chansons ?

Je fais ça souvent : je me mets à la guitare ou au piano quand j’ai une mélodie. Je prends mon téléphone, appuie sur “play” et je chante les choses comme elles viennent sur la mélodie. Je laisse reposer, me fais couler un bain et je commence à écrire les paroles. Je sors du bain, j’essaie les paroles avec la guitare, alors que j’ai écrit un truc plutôt soigné, cohérent au niveau des paroles. Je teste et je décide de garder l’idée ou pas. Mais quelques mots peuvent suffire, comme pour “Put It Down, Baby”, par exemple.

Pour caler la mélodie par exemple?

Non, non, on a déjà la mélodie, on garde le premier jet. J’ai écrit une histoire un peu détaillée et quand je la chante, elle n’a pas la musicalité que je recherchais ; je retourne donc au premier enregistrement quand j’essayais juste de retenir la mélodie et à partir de là, je choisis les mots car ils sont intimement mêlés à la formation de la mélodie, la façon dont ils résonnent, c’est précisément ce que je veux. Comme le dit Euros Childs des Gorky’s Zygotic Minci, c’est dur mais j’abandonnerai toujours de bons lyrics s’ils ne transmettent pas correctement le sens de la mélodie. Parfois, tu as des super paroles qui ne fonctionnent pas avec la mélodie, ça gâche quelque chose. Donc oui, la musicalité des paroles. Et ce qu’elles donnent écrites, sur papier.

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La pochette ressemble à une photo de famille reproduisant une scène de ton enfance.

Oh, vous êtes terriblement romantique ! (rires) Mais ce n’était pas du tout le cas.

Elle me faisait penser à un clin d’oeil nostalgique, un regard sur tes jeunes années.

Dans la vie, oui, je suis très nostalgique. Mais la photo, pas le moins du monde : j’étais justement dans la baignoire, j’écrivais les paroles de “Put It Down, Baby”. Je me souviens l’avoir écrite ce jour-là. Je me suis fait couler un bain et j’ai appelé mon colocataire, Andy, le batteur de By The Sea, pour qu’il me prenne en photo. Il est entré dans la pièce et s’est exécuté. C’est pourquoi j’ai utilisé cette photo pour la pochette, ceux qui me connaissent le savent, j’écris quand je suis triste et je le fais car ça me propulse dans un lieu où je me sens bien. Et quand je me sens bien, je n’écris pas. Et je ne suis pas vraiment comme ça, j’aime aussi passer du bon temps, aller au foot, me marrer. Ceux qui me connaissent le savent, j’aime ça et cette photo de moi à moitié à poil dans la baignoire le prouve. Et quand les gens disent “Pauvre Bill, il doit être encore triste”. Et je crois que ça fonctionne.

Remerciements à Jennifer Gunther

Crédit photos : Nina Airtz

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