|
|
|
BJORK
[page précédente]
Comment as-tu réussi à mener de front lenregistrement de Selma Songs et le début de Vespertine, deux projets très différents ?
En fait, jai commencé à travailler sur Vespertine avant de faire la musique de Dancer in the dark. Pour moi, en quelque sorte, le premier morceau de Vespertine, cest le dernier de Homogenic, « All is full of love ». Je voulais faire une musique où je puisse me laisser porter, une musique qui nexige pas trop de moi, comme une récréation. À ce moment, javais le sentiment davoir tout ce dont javais besoin. Donc je nai pas vraiment commencé à écrire des chansons. Ensuite, quand on ma proposé décrire les chansons pour le film, sur une femme aveugle, introvertie, qui sexprime à travers des chansons écrites pas dautres, ça correspondait tout à fait à ce que je recherchais, à la route que je voulais suivre. Si on mavait proposé de refaire quelque chose comme Homogenic, ça ne maurait pas intéressé parce que je lavais déjà fait. Donc, ce nétait pas un problème de mener les deux projets de front. Ils étaient liés, pour les deux projets je devais chercher des centaines de sons, de rythmes
qui traduisent ce que lon entend dans sa tête, son monde intérieur. Vespertine et Selma Songs sont à la fois opposés et complémentaires : le premier est très personnel, tandis que le second exprime les sentiments dun personnage, et pas les miens. Bien sûr, le fait que je joue également dans le film a apporté encore plus de travail : il fallait se lever tôt le matin, parler avec des centaines de personnes. Je devais faire des compromis, passer outre dans certains cas. Le soir, je fermais ma porte et je me retrouvais seule. Je pouvais alors faire ce que je voulais. Et tous ces différents travaux se combinaient très bien ensemble.
Tu disais que Vespertine était un disque à écouter chez soi, avec un bon livre. As-tu des suggestions à nous faire sur ce point ?
Ce serait plutôt à vous de men faire ! Cela fait des années que je nai pas mis les pieds dans une librairie. Je travaille tellement. Heureusement, la plupart de mes amis, particulièrement en Islande, sont des passionnés de livres, de littérature, et pas seulement de musique. Donc, parfois, ils me mettent un livre entre les mains, et je les en remercie.
Mais je ne me sens pas tellement coupable. Je vais sans arrêt chez les disquaires pour découvrir des nouveautés. Mes amis qui tiennent ces magasins me disent que je devrais écouter telle ou telle chose, ils me décrivent très précisément la musique, et finalement me disent : « ce disque, cest absolument ce que tu cherches ». Il faut être patient. Là, je cherche encore le bon livre, celui qui me conviendra parfaitement. Je reviens à des choses que je lisais quand jétais adolescente, des classiques. Jaimerais que lon écrive encore des choses comme ça aujourdhui. Jen ai un peu marre du XXème siècle ! En fait, ce serait super si quelquun pouvait me recommander de nouveaux livres
Merci davance.
Tu as travaillé avec de nouveaux musiciens sur ce disque. Comment les as-tu dirigés ? Et quattendais-tu deux ?
Pour chaque album, je fais moi-même le premier travail, je jette les bases. Je minstalle avec des programmeurs, nous cherchons des sons, enregistrons beaucoup de rythmes. Pour Homogenic, nous avons fait ça pendant un an ; Et nous archivons tous ces échantillons. A partir dune distorsion, nous pouvons créer 100 ou 200 rythmes. Ensuite, une fois les chansons écrites, je cherche lequel de ces rythmes échantillonnés pourraient aller avec. Cest comme construire une mosaïque.
Une fois cette base posée, avec aussi les arrangements de cordes composés aux claviers, je peux me dire : « bon, lalbum est là ». Il y a les arômes. Alors, je me mets à chercher des gens qui peuvent faire les mêmes choses, mais mieux que moi. Je leur fais écouter ce que jai déjà réalisé, et ils me disent si ça les intéresse de participer au projet.
Le plus souvent, je préfère prendre des gens dont japprécie vraiment le travail, et les laisser faire ce quils veulent. Moi-même, je naime pas trop que les gens me disent quoi faire. Pendant des années, jai joué dans des groupes sans véritable leader, ou personne ne disait aux autres ce quils devaient faire. Evidemment, on nest pas obligé dêtre daccord, mais ça semble bien marcher comme ça. Par exemple, pour Vespertine, jai travaillé avec les programmeurs Valgeir Sigurdsson et Jake Davies pendant deux, presque trois ans. Nous avons élaboré environ 80 % des rythmiques de lalbum, et jai composé les arrangements de cordes aux claviers. Et puis quelques churs, avec aussi dautres personnes, notamment Guy Sigsworth.
A ce stade, jai demandé à Mark Stent de simpliquer dans le projet, bien que 80 % des rythmes soient déjà là. Je lui ai dit : « tu peux venir et faire ce que tu veux derrière la table de mixage ». Le dernier mois, pendant le mixage, dautres personnes sont encore apparues, comme Matthew Herbert. Cest un très bon ami, il est juste passé au studio dire bonjour, il nétait même pas censé travaillé. Je lui ai donné un rythme, il est retourné à son propre studio et est revenu quelques heures plus tard avec un DAT. Le résultat était parfait. Cétait pareil avec Marius de Vries qui nest venu que le dernier mois.
Au mixage, on sest donc retrouvé avec 50 ou 60 pistes de rythmes, de beats sur certains morceaux, avec jusquà 9 personnes impliquées dans la création. Nous navons dû en utiliser que 10 ou 20 %, mais cet écrémage était indispensable. Donc 80 % du disque, cest mon travail et celui des programmeurs, et le reste ce sont tous ces collaborateurs.
Je navais jamais travaillé comme cela auparavant. Vu que jai écrit la plupart des chansons toute seule, dans la solitude, et que jai beaucoup aimé cela, quand jai fait appel à dautres personnes, je voulais garder le contrôle sur mes chansons - et en même temps, il fallait leur laisser une certaine liberté, quelles puissent éclore et fleurir. Cela demande du courage, cest une prise de risques. Cest comme une tournée : sur les premiers concerts, tout nest pas encore tout à fait au point, achevé. Il faut laisser une grande place au hasard, aux petits accidents, à toutes les choses qui peuvent arriver.
Et on est toujours récompensé ? je ne suis pas un fanatique du contrôle. Il faut laisser aux gens avec lesquels on travaille la possibilité dêtre ce quils sont. Et mes collaborateurs sont tous fantastiques. Désolé pour cette longue réponse mais, pour moi, ces choses ne sont pas simples
[suite]
|