Blind test avec Tristan Garcia - épisode 1

08/07/2014, par et Mikaël Dion | Autre chose |
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Tristan Garcia

Révélation de la rentrée littéraire 2008 avec La Meilleure Part des hommes, Tristan Garcia est peut-être le jeune écrivain le plus en phase avec la "pop culture" au sens large : docteur en philosophie, ce trentenaire passionné de BD, de science-fiction, de séries télé ou de sport, ne peut s’empêcher de tout analyser brillamment, de mettre en contexte, de faire des rapprochements. Mais la musique occupe une place de choix dans son panthéon : dans son dernier roman, Faber (2013), on trouvait de multiples allusions, aussi fugaces que précises, à l’indie pop qui l’a bercé. Harmonieusement intégrées au récit, elles accompagnaient l’adolescence des trois personnages, même si l’auteur semblait aussi par moments se faire plaisir en "name-droppant" ses artistes fétiches, des Nits à New Order en passant par House of Love. Il n’en fallait pas plus pour nous donner l’envie de le rencontrer, et de l’interroger sur son rapport intime à la pop. Le blind-test qui suit fut l’occasion de disserter pêle-mêle sur l’ambient, la province, le postmodernisme, la grandeur de Manset ou l’élégance de Bowie, les aléas du goût… mais aussi de redécouvrir cette évidence, loin des idées : la pop est un réservoir inépuisable d’émotions, de la joie naïve des Housemartins à la tristesse endémique de Felt, de l’amertume de Ray Davies à la profonde mélancolie de Big Star.

Magnéto Serge !

(Un blind-test réalisé et retranscrit par Mikaël Dion et Vincent Arquillière, puis repris et augmenté par Tristan Garcia.)

 

Arnaud Fleurent-Didier – France Culture

(Il cherche). C’est Michniak ? Je crois que c’est quelque chose que je n’aime pas du tout… Fleurent-Didier ? Agnès (sa compagne musicienne, ndlr) aime bien certaines chansons, mais j’ai écouté l’album une fois et j’ai détesté. Pourquoi j’aimais Diabologum et pas lui ? C’est compliqué. Parfois, c’est parce qu’il y a trop de signes sociologiques, de références qui ramènent à ce qu’on est, et personne ne veut se voir, s’entendre… C’est peut-être trop proche de ce que je suis, au fond. Pourtant, je peux être très sensible au name-dropping et au parlé-chanté en français. Quand c’est Diabologum ou Jean-François Coen, j’aime bien. Mais là, j’ai l’impression d’un entre-soi qui m’étouffe, qu’on est vraiment entre nous, et j’attends plutôt de la musique qu’elle me libère de ma classe, de mon genre. Pourtant, si je faisais de la musique, avec mes moyens limités, ça ressemblerait peut-être à ça ! (rires) Ce qui m’embête aussi, c’est le côté "musique trentenaire", alors que chez Diabologum il restait la rage adolescente, la naïveté. Là, c’est très conscient de soi.

Et Delerm ?

Là aussi, je fais un rejet massif alors que je pourrais pourtant aimer, car on a sans doute des références communes, les Kinks par exemple. Ou alors c’est justement ça le problème. Ado, ce que j’aimais dans Diabologum, c’était leur volonté innocente, notamment dans leurs samples, d'aller vers d’autres genres, comme le hip-hop des années 90, même si leurs influences principales étaient plus noise. Je me souviens qu’ils samplaient Polnareff, Charlie Haden, et parlaient de Public Enemy. C’était voué à l’échec, bien sûr, ils ne pouvaient pas être des rappeurs, mais au moins il y avait quelque chose de tragique dans le fait de vouloir être autre chose qu’eux-mêmes. Chez Delerm, je ressens une sorte de contentement un brin mélancolique : on n’essaie pas d’être autre chose culturellement, socialement, esthétiquement. Lorsque Polnareff rêve d’être les Hollies, c’est beau. Quand tu cherches à être ce que tu aimes, souvent tu le rates mais tu arrives à te transformer, ce qui est intéressant. Mais bon, je n’ai écouté l’album de Fleurent-Didier qu’une fois, donc je suis probablement injuste (sourire).

Stockholm Monsters – All at once

(Il cherche, on lui dit que le groupe est cité dans “Faber” ; il trouve au bout de quelques dizaines de secondes.) Alors, mon histoire avec les Stockholm Monsters… (rires). Je crois qu’on a tous une affection infinie pour des groupes dont on sait au fond qu’ils ne sont pas très bons. Là, c’est sans doute parce qu’ils sont la répétition du groupe que j’ai le plus aimé à l’adolescence : New Order. On a tous tendance à aimer un groupe parfait et une réplique imparfaite de ce groupe. Et parfois, le truc imparfait nous touche plus, parce que c’est plus humain. Idem avec The Wake. Les Stockholm Monsters étaient moins au point techniquement que New Order (qui pourtant n’était pas forcément une référence de ce point de vue-là…), c’est moins bien produit. Pour en venir à New Order, ce qui est fascinant avec eux, c’est l’alliance entre, d’un côté, des gens techniquement moyens, comme Barney qui n’est pas un excellent guitariste et qui savait à peine chanter au début, Gillian qui découvre les claviers, et de l’autre, des musiciens beaucoup plus au point, Peter Hook à la basse et Stephen Morris à la batterie. Mais on sent qu’ils savaient absolument ce qu’ils voulaient faire, "Low-Life" ou "Brotherhood" sont des albums peu foutraques et très "cadrés". Les choses sont pures et claires. Et pourtant, ils restaient très amateurs dans leur fonctionnement, écrivaient et expérimentaient beaucoup en studio… C’est un groupe de "semi-techniciens ", comme mon autre groupe préféré, les Beatles. Bon, il faudrait nuancer, McCartney est évidemment un bon musicien, mais là aussi le résultat est souvent génial alors que les types sont loin de la virtuosité. Pour en revenir aux Stockholm Monsters, j’ai dû découvrir ce groupe à 12-13 ans parce que le père d’un ami était abonné aux Inrocks et avait reçu en cadeau un CD sampler du coffret "Palatine" de Factory. Je me souviens d’un remix de Section 25, des interludes très courts de New Order qui n’ont jamais été réédités ailleurs, "Partyline" des Stockholm Monsters, et puis Northside, si vous vous souvenez de ce groupe… Vraiment les losers de Factory, quoi (rires). Bon, j’avais un peu oublié les Stockholm Monsters, mais comme Benoît Sabatier (de Technikart) en parlait souvent, j’ai fini par acheter les rééditions.

Foxygen – San Francisco

(Il trouve très vite.) Il y a trois morceaux que j’aime énormément sur l’album : celui-ci, "Shuggie" et "In the Darkness". Le reste est bien moins consistant. Alors que je l’aimais moins au départ, j’ai fini par préférer l’album de Jacco Gardner, qui me semble plus solide et régulier. Jonathan Rado (chanteur de Foxygen, ndlr) a aussi sorti un album solo totalement fait à la maison, que j’ai essayé d’écouter… (sourire). C’est vrai que je les cite au début de ma nouvelle "Les Rouleaux de bois". L’un des personnages, pour convaincre les autres qu’il se passe encore des choses excitantes, évoque Foxygen, alors que c’est une musique qui est à la fois fraîche et totalement défraîchie (rires). Quelque chose qu’on a déjà entendu mille et une fois… et qu’on est certes très contents de réentendre. Je ne les ai pas vus en concert, mais d’après les vidéos, le chanteur a du potentiel, du charisme, il ressemble à une rock star, ou à ce qu’on voudrait que soit encore une rock star… Et puis bon, "San Francisco", c’est un joli morceau.

Jacco Gardner, tu ne trouves pas que c’est un simple décalque de groupes des sixties ?

J’en parlais récemment avec Agnès et on s’est rendu compte que la plupart des musiciens qu’on connaît ne supportent pas Jacco Gardner, parce qu’ils voient la formule, ils savent ce qu’il décalque, les Zombies, Nirvana (le groupe homonyme des 60's, ndlr), Left Banke, Blossom Toes… Personnellement, je n’ai aucun souci avec l’idée que des gens jeunes redécouvrent et se réapproprient une mythologie d’avant leur naissance, parce que c’est comme ça que se transmet la pop. Après tout, j’aime passionnément toute la période indie que je n’ai pas vécue.

 

Merci à Tristan Garcia pour sa disponibilité. A suivre...

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