Blind test avec Tristan Garcia - épisode 2

15/07/2014, par et Mikaël Dion | Autre chose |
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Tristan Garcia

Après avoir évoqué dans le premier épisode les cas de Foxygen, Jacco Gardner, Vincent Delerm, Arnaud Fleurent-Didier ou encore Stockholm Monsters, nous élargissons le champ musical avec la house (et les autres musiques électroniques), la pop anglaise teintée à divers degrés d'engagement politique, et même le rap actuel.

(Un blind-test réalisé et retranscrit par Mikaël Dion et Vincent Arquillière, puis repris et augmenté par Tristan Garcia.)


Phuture – Phuture Jacks

Bon, c’est de la house de Chicago, mais après, qui ça peut être… (sourire ; on lui dit). Ce que j’ai adoré, c’est plutôt la deep house, mélancolique, pas très dansante, à la Larry Heard. Ça annonçait déjà l’"intelligent techno", c’était le cœur avant le cerveau… Vers le milieu des années 90, quand j’avais une quinzaine d’années, j’ai aimé sincèrement tout ce qui arrivait, la house garage, l’EBM, Warp, Bristol, Mo’Wax, Metalheadz, le hip-hop, même français : peu importe, tout ce qui venait.

Qu’est-ce qui te touche dans la musique électronique ?

(Il réfléchit) Toute la part de la musique qui peut être sans sujet, délestée d’une subjectivité, qui peut donner des émotions, exprimer des sentiments sans personne, seulement à travers le rythme. C’est-à-dire la possibilité d’un monde sans sujet, alors que le monde de la pop et du rock te promet un sujet extrêmement incarné, présent, frontal, auquel tu peux t’identifier. Pour moi, ce n’est pas lié à la danse, à la découverte du corps, c’est plutôt que ça accomplit une possibilité que la pop n’honore pas toujours, celle de décrire, notamment des états d’âme. L’expérience que l’on a tous vécue à l’adolescence, par exemple, c’est celle du voyage derrière la vitre, du train, du bus ou de la voiture, et c’est pour ça qu’“Autobahn” de Kraftwerk est un morceau aussi important. C’est une musique qui correspond exactement à la sensation de défilement du paysage, d’absentement de soi ; à cet instant où on est encore en âge de se laisser conduire, et où on sent s’imposer entre soi et le monde l’épaisseur du verre transparent. On n’est pas tout à fait dans le monde, mais pas vraiment hors du monde non plus. Une certaine electro décrit cet état de demi-sujet, devant des paysages et des objets.

On pourrait faire un parallèle avec le Nouveau Roman en littérature ?

Oui, peut-être, mais j’ai toujours eu beaucoup plus de difficulté à embrasser une littérature de l’absentement du sujet. On pourrait plutôt évoquer l’histoire de la peinture, avec la distinction fuguratif/abstrait. Avec le même risque pour l’electro, d’ailleurs : celui du décoratif, du pur motif… En littérature, j’ai très vite rejeté le Nouveau Roman et “l’écriture blanche”, l’école Minuit. En revanche, adolescent, j’aimais la poésie “objectiviste” américaine de Zukovsky, Rakosi, William Carlos Williams, que j’associais plus volontiers à mon goût pour l’objectivité sonore, celle de Brian Eno par exemple. Eno est quelqu’un d’extrêmement cultivé, et je suppose qu’il éprouve une fascination pour ce genre de littérature. Il est conscient que la musique ambient, dont il est le pionnier, est très proche de la “musique d’ameublement” de Satie, chez qui on trouve l’idée d’effacement du sujet – même si c’est ironique.

Tu apprécies aussi le Brian Eno chanteur ?

Oui, bien sûr : "I’ll come running", "Diamond head", "Spinning away", "This"… Mais ce que j’aime dans ses disques ambient, où guette toujours le risque de dérouler de la musique au kilomètre, c’est la possibilité de décrire le “monde sans soi”. C’est ce que je préfère dans la musique électronique : soit parce qu’elle efface l’humain, au risque de la naïveté, en se dirigeant vers le robotique, le monde machinique ; soit parce qu’elle devient de l’ordre du paysage. C’est par ce biais que je parvenais à entrer dans la techno, avec un disque comme “Landcruising” de Carl Craig, qui est un peu son “Autobahn”. Dès que les gens de Detroit cherchaient quelque chose de plus efficace, ça m’intéresse moins. Ce genre de musique me soulage, en quelque sorte ; je serais incapable d’écouter tout le temps Bowie ou les Zombies. Bon, pour Bowie, il y a la deuxième face de “Low”, mais même là, il triche : ce qu’on attend, c’est l’irruption de sa voix dans “Warszawa”, ses vocalises dans je ne sais quelle langue, le slovène, je crois. Surtout, il y a le fait que je ne parviens pas à travailler sans musique, et que travailler en écoutant de la “grande pop”, c’est impossible. Ou de la musique en français, mais là, je crois que c’est cognitif, l’attention à la langue ne peut pas se scinder en deux.

Quand tu travailles, la musique t’aide à t’isoler de l’extérieur ?

Oui, tout à fait, et je n’ai pas de mépris pour ce rôle-là. La musique peut avoir une fonction d’accompagnement d’une autre activité, ce qui ne m’empêche pas de l’écouter vraiment. Je pense qu’elle peut influencer ce que j’écris. Cette musique électronique instrumentale et plus ou moins ambient joue sans doute pour moi le rôle que joue le classique pour d’autres.

McCarthy - We Are All Bourgeois Now

Attends, attends… (rires ; il ne trouve pas, on finit par lui dire ce que c’est). Ça fait longtemps que je n’ai pas réécouté McCarthy.

C’est un des rares groupes qui a réussi à marier un truc pop très accessible avec des textes politiques "premier degré", même s’il y avait de l’ironie… Les Housemartins également.

Oui, j’aime énormément les Housemartins… Alors que l’indie anglaise est devenue morose : the XX, Alt-J…, il y avait une clarté et une joie dans cette musique : la conviction que la pop indé pouvait être une protestation politique de l’individu contre l’individualisme... Contre l’individualisme naissant du libéralisme qui s’installait dans les années 80 ; ça pouvait passer par la projection d’identité, comme par exemple le fait d’aimer la soul noire à la Smokey Robinson, ce n’était pas une protestation articulée ou programmatique, mais juste une sorte d’expression spontanée de l’individu refusant l’individualisme, en chantant à tue-tête et sans synthés. C’était facile, parce que l’individualisme était alors assimilé au mainstream consumériste : c’était simple d’avoir un ennemi, il y avait “Material Girl”…

Oui, c’est ce qui rend d’ailleurs, rétrospectivement, la posture des Smiths presque ridicule, le côté « nous contre le reste du monde », le fait de ne s’affirmer que dans la négation…

... « hang the DJ »…

… un peu infantile finalement… Aujourd’hui on n’a plus cette vision binaire, manichéenne des choses, et on redécouvre des trucs qui à l’époque étaient mal vus parce que c’était l’ennemi : le mainstream, le rock MTV…

Peut-être que tu dis ça contre les Smiths parce que dans l’univers indé, il y avait deux façons possibles de résister à ce qui naissait dans les années 80 : il y avait une résistance par la tristesse, et une résistance par la joie, et ce qui a gagné dans l’indie c’est la résistance par la tristesse, qui s’est figée en pose qu’on connaît tous : complaisante, de mélancolie comme commerce… Morrissey a gagné, finalement…

À l’inverse, un groupe comme Cure s’en est sorti par le haut, en ouvrant sa musique…

Oui, mais du coup dans l’esprit de beaucoup de gens il en résultait une forme de trahison, par exemple dans “Kiss me kiss me kiss me”, dont le son est affreux, malgré la beauté de "Catch" ou "How beautiful you are"…

Ou les Jesus and Mary Chain, également issus de l’indé, mais qui n’avaient aucune posture de puristes. Les Smiths se sont toujours construits dans le conflit, en étant en opposition, par exemple à la new wave synthétique qui les avait précédés : accusée d’être fausse, mensongère. Aujourd’hui ces oppositions nous paraissent dérisoires : on revendique aussi bien les tubes new wave que les Smiths…

Bien sûr, le recul historique permet toujours d’aplanir les contradictions. Le propre du temps qui passe, c’est qu’il désamorce les conflits esthétiques et rend éclectique. On peut aimer Felt et Duran Duran maintenant, mais sur le moment c’est presque impossible car si tu veux être fidèle à une idée, tu es obligé de choisir… Et c’est ça aussi qui fait le présent : tu dois choisir. Alors, comment faire ? Tout aimer par avance, ou continuer à ne pas tout aimer ? Dans le rapport à la pop, on peut dire qu’il y a deux attitudes possibles : le moderne est celui qui se force à la mélancolie ; et le postmoderne, celui qui se force à la joie. Pour le postmoderne, tout ce qui arrive doit être nouveau, doit être intéressant, quitte à forcer son affect : même quand il sent bien qu’en fait ça ne l’enthousiasme pas plus que ça, il FAUT donner raison au présent, à tout ce qu’il y a de neuf…

Justement quelle serait ton attitude, si tu devais choisir entre les deux ?

J’aime imaginer – et c’est à mon sens une posture "classique" – qu’on peut se tenir à égale distance de la joie forcée comme de la tristesse forcée : accepter le fait que tu as une "ligne de goût", et donc que tu peux passer à côté de choses qui auraient dû t’enthousiasmer, mais aussi accepter que certaines œuvres peuvent te changer, alors que tu ne voulais pas les entendre, que quelque chose en toi leur résistait. Je déteste les gens qui se forcent à la joie : par exemple quand tu vois des gens qui ont 40 ans et qui s’enthousiasment démesurément pour Fauve, tu sais qu’ils se forcent, ce n’est pas possible autrement, tu sais qu’ils pensent que les gamins de 13 ans doivent aimer ça, qu’eux-mêmes aimeraient peut-être ça s’ils avaient 13 ans, etc. Mais c’est vraiment ce que j’appelle se forcer à la joie… Comme au moment où Placebo est apparu, les gens de 40 ans devaient bien se forcer pour dire « ah mais quand même, c’est le glam d’aujourd’hui »… Je déteste ces positions-là. Mais j’ai peur aussi d’une position où tu n’es plus fidèle qu’à ta ligne de goût, où tu n’es plus capable de te laisser traverser par d’autres choses… Tu meurs de trop savoir ce que tu aimes, et de ne plus écouter que ça. Par exemple, pendant dix ans je n’ai plus écouté de hip-hop, j’étais totalement fermé, et à un moment je me suis dit que c’était idiot. Cette année j’ai donc décidé d’y revenir, sans me forcer, en essayant simplement d’écouter Kendrick Lamar, Danny Brown ou A$AP Rocky pour voir ce que c’était, sans faire semblant de m’enthousiasmer parce que je devais le faire, que c’était l’album hip-hop de l’année, etc., mais en jouant encore ce jeu dont on parlait, qui est important dans le rock, de pouvoir être quelqu’un d’autre via la musique, même si cette musique ne s’adresse pas à moi, si elle ne parle pas de ma vie. Et en l’occurrence ça marche, je trouve que Kendrick Lamar c’est parfait. Je suis donc capable aussi de trahir certaines positions de ma ligne de goût, qui est en train de se figer, pour la garder quand même suffisamment malléable, sinon tu n’es plus sensible à la singularité d’une œuvre, tu n’es plus sensible qu’à la particularité du genre : tu n’entends plus tel ou tel morceau, tel artiste, tu n’entends plus que « du hip-hop »… Au fond il y a deux types de mort esthétique : l’une parce que tu te fermes tellement à tout ce qui peut te traverser que c’est la mort par dépérissement, par nécrose du cœur esthétique ; et à l’opposé, la mort par ouverture, où tu te laisses traverser par tout, tu n’offres plus aucune résistance à rien, donc tu n’as plus de goût… On en connaît tous, on voit ça dans les journaux…

On ne citera pas de noms !

Ça m’avait marqué avec WU LYF, je n’y ai pas du tout cru : j’écoutais, j’essayais d’y croire…

Merci une fois de plus à Tristan Garcia.

(A suivre…)

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