Blind test avec Tristan Garcia - épisode 3

22/07/2014, par | Autre chose |
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On continue d'explorer avec l'écrivain Tristan Garcia ses goûts musicaux, après un épisode 2 déjà copieux.

Moose – “Soon Is Never Soon Enough”

 

Un groupe que tu cites dans ta nouvelle “Les Rouleaux de bois”, dans une phrase où tu évoques également The Auteurs…

Moose ? C’est sur “…XYZ” ? Je ne reconnais pas la chanson. Contrairement à The Auteurs, que j’ai continué à aimer, Moose, c’est un groupe que je me suis un peu forcé à aimer, pour être honnête… Pour moi c’est vraiment le groupe de seconde zone… Y a tout un tas de choses que je préfère, qui ressemblent à ça mais en mieux, non ?

C’est typiquement le genre de groupe mineur mais "de bon goût", avec toujours d’excellentes références….

Oui c’est vrai, et c’est une chose qu’on aimait beaucoup dans l’indie pop : les filiations. Même chez des groupes très mineurs, toute interview comprenait au moins trois ou quatre noms de groupes qu’on pouvait aller écouter… On était reconnaissants envers ceux qui citaient, on voyait se dessiner les arbres généalogiques… qui d’ailleurs se sont brouillés dans les années 90, pour plein de raisons, qui sont dues à l’idée même de « mix », à la redécouverte d’autres musiques, au fait de volontairement croiser, de façon postmoderne, tout ce qui a fini en bastard pop : ce désir de faire communiquer de force des musiques qui n’avaient rien à voir, alors que jusque-là régnait l’idée de se fabriquer des généalogies : c’était normal que Belle and Sebastian citent les Pale Fountains, et que les Pale Fountains citent Love, c’était logique. Mais d’un seul coup apparaissait l’idée de vouloir relier Isaac Hayes, Pierre Henry, Bruno Niccolai, le jazz éthiopien et Joe Meek, célébrer la fusion, mélanger des choses qui n’avaient rien à voir historiquement : pourquoi pas, mais c’est un plaisir très narcissique d’auditeur-DJ qui façonne sa playlist et se conçoit comme le curateur de musée, qui ordonne son exposition… En tout cas, ça a rompu les généalogies qu’on aimait dans l’indie pop, et qui ne sont plus claires du tout... Tant pis.

Lou Reed – “Halloween Parade”

 

(Morceau de “New York” choisi en raison de son texte, une élégie – plutôt allusive – des années sida, rapport à l’un des thèmes principaux du premier roman de Tristan, “La meilleure part des hommes”. Mais finalement, nous n’avons pas évoqué le sujet)

Lou Reed… Il y a eu un moment où j’aimais beaucoup “New York”, et où je voulais croire à cette histoire du « retour en grâce », vers 89-90. De la même façon on nous a dit qu’il fallait aimer “Freedom” ou “Ragged Glory” de Neil Young, ou “Oh Mercy” de Dylan… Et en fait, avec le recul, je suis beaucoup plus attaché à des albums plus imparfaits, ou de moins bon goût, de Lou Reed, et j’ai plus d’attachement même pour “Legendary Hearts”, qui est un très bel album mais qui n’est pas censé être « crédible » comme New York, alors que New York a un peu vieilli… C’est drôle, mais il y a eu ce moment où on a voulu que tous les génies perdus des sixties refassent un album de « classic rock », et je trouve que ce sont finalement ces disques qui ont le plus mal vieilli, qui sont un peu sans goût, ces albums « dignes » de 89-90... Moi, je préfère “Trans” ou une chanson comme « Inca Queen » de Neil Young à “Freedom” ou à “Ragged Glory”… Ah, les choses produites par Lanois ou Don Was ! À choisir, je préfère “Instinct” à “Brick by Brick” (d'Iggy Pop, ndlr). C’est un peu le moment où ils ont compris ce qu’on attendait d’eux… Bon, Lou Reed, j’aime quand même bien “New York”, il y a de très belles chansons et les textes sont très beaux, mais d’un seul coup il est conscient de ce qu’il doit faire, alors que dans les années 80 il y a encore des moments magiques où il tâtonne… Après, les dernières belles chansons qu’il compose, ce sont celles qui sont liées à la mort : j’aime beaucoup “Sword of Damocles” sur “Magic & Loss”… Et quand même, “Songs for Drella” …. Il fallait que des amis meurent pour qu’il écrive encore des belles chansons… Vraiment un beau disque : “Trouble with Classicists”, “Smalltown”, “Hello it’s me”… Et c’est la dernière chose de bien qu’ils ont faite tous les deux… J’aime énormément Cale, largement plus que Lou Reed, mais John Cale, depuis… Bon le single, là, “Perfect”, c’était mal produit mais c’était pas mal… Si on met à part les Stones et les Who, et Ray Davies aussi, à peu près tous se sont repris, dans la légende officielle, entre 88 et 92. McCartney fait “Flowers in the Dirt”, qui a subi les outrages du temps mais bon, il y a les collaborations avec Costello, c’est quand même mieux que “Give My Regards to Broad Street”… À partir de « Hope of Deliverance », il redevient passionnant à suivre, c’est presque le seul. John Cale, lui, ce sera les musiques pour Garrel. C’est un moment que rétrospectivement, je trouve un peu triste, où après les excès des années 80 les dieux des sixties cessent de prendre le risque du ridicule et deviennent les vieilles barbes de la jeunesse.

C’est marrant que tu dises ça : c’est aussi l’époque où on disait déjà que les Stones étaient trop vieux pour faire des tournées, qu’ils devaient arrêter… Et ça paraît fou maintenant parce qu’ils avaient à peine 45 ans ! En fait, c’était les premiers musiciens de rock à atteindre cet âge-là : ils étaient là depuis le début de l’histoire. Or aujourd’hui, à 70 ans, ils sont encore là… Et maintenant, on trouve ça presque normal, mais à l’époque tu n’avais pas le droit de vieillir dans le rock, c’était interdit.

Paul Quinn & the Independent Group – “Stupid Thing”

Ah, Paul Quinn ! J’aime énormément. On a tous des cordes intimes, et pour moi tout ce qui va vers Roy Orbison ou Scott Walker, ça marche… Richard Hawley, ça marche avec moi par exemple, même si je sais que ce n’est pas un génie… Et Paul Quinn c’est très beau, le groupe qui l’accompagne, ce qu’il est devenu … “Will I Ever Be Inside of You”, c’est vraiment un de mes morceaux préférés, que j’écoute très souvent… On est plus ou moins sensible à ça, mais cette démesure dans la production… J’adore l’album de Cohen avec Spector, par exemple. J’adore le moment où une voix se trouve débordée par une sorte de démesure instrumentale. Et chez Paul Quinn, il y a une alchimie, que je trouve très rare, entre ce qui vient du rock indé, et quelque chose de scott-walkerien ou de quasiment wagnérien sur certains morceaux, ou “roy orbisonesque”, totalement premier degré, et en même temps des synthés un peu cheap par moments. C’est une alliance que je trouve très émouvante chez lui, sans parler du fait qu’il est vraiment du côté des oubliés, des perdants … Ça tient sur une ligne très, très fine, sa voix… Je connais des gens qui détestent : ça pourrait être de la mauvaise soul blanche années 80, ça pourrait presque être Boy George par moments, ça pourrait tomber du côté Culture Club dans la voix, ou d’ABC, et en fait non.

Morrissey – “We Hate It When Our Friends Become Successful”

 

Mon album préféré de Morrissey ! (“Your Arsenal”, ndlr). Production de Mick Ronson, les chansons sont parfaites, glam… et le texte est génial : "We hate it when our friends become successful"... Et le fait que ce soit produit par Ronson, c’est très beau également, parce qu’il retrouve une de ses influences fondamentales. Morrissey, j’aime absolument tout, même les choses supposées très mauvaises, même le solo de batterie “Southpaw Grammar”, même “Maladjusted”. Sur “Maladjusted”, il y a cette chanson du ressentiment absolu, “Sorrow will come in the end”… Et puis je chéris ce mélange de lucidité et de manque absolu de lucidité que provoque l’amour pour certains artistes : moi ça me le fait avec Morrissey, avec Dylan aussi, où pour des raisons obscures tu aimes autant, voire plus, leurs très mauvais disques, leurs chansons ratées, que les bonnes, parce qu’au moins tu as l’impression que ça t’appartient, que tu peux te moquer des « faux fans » qui n’aiment que le moment où ils ont fait quelque chose de respectable… C’est facile d’aimer “Blonde on Blonde”… Par contre, aimer les albums chrétiens, c’est déjà un peu plus dur ! Et Morrissey pareil : aimer “Vauxhall and I” c’est évident, alors que les demi-teintes de “Kill Uncle” c’est plus compliqué… Je l’ai vu en concert et j’ai été déçu : je sais que son groupe n’est pas bon, que les musiciens sont des tâcherons, mais sur “Your Arsenal”, le choix d’assumer complètement le glam, pour une fois, ça lui va comme un gant, et Boorer et Whyte font ce qu’ils savent faire de mieux. Je trouve que cet album n’a pas vieilli : « National Front Disco », un classique. La ballade reprise par Bowie.... “Tomorrow”, belle chanson aussi…

Michel Houellebecq – “Présence humaine”

 

Houellebecq/ Burgalat… Y a des gens qui adorent cet album !

Quand est-ce que toi, tu fais ton disque ? (rires)

(Rires) Il y a eu d’autres précédents : Deleuze et Pinhas qui font “Le Voyageur” de Nietszche, et Dashiell Hedayat (alias Jack-Alain Léger, ndlr), qui est mort récemment… Il subsiste un lien profond, français, très ancien, entre le fantasme de la musique, de la philosophie et de la littérature, dont Rousseau est l’inventeur. Rousseau écrit un opéra (« Le Devin du village »), en étant philosophe et écrivain. Sartre écrit une chanson pour Gréco, il veut être Stendhal et Spinoza ou rien (suivant la célèbre phrase de jeunesse rapportée par Beauvoir)… Houellebecq a voulu être Baudelaire et Jean-Louis Aubert, et finalement, il y est parvenu !

Et toi, tu n’as jamais eu cette tentation d’écrire un texte pour la chanson ? Souvent, c’est un fantasme des écrivains : par la chanson ils deviennent véritablement universels….

Tu penses à Modiano pour Françoise Hardy ? Je suis très méfiant vis-à-vis des passages d’un art à un autre. Je crois à la distinction des formes… Du coup, j’ai du mal avec les actrices qui chantent (rires). De même que les écrivains qui passent au cinéma, c’est agaçant. Chaque art suppose un commencement absolu : celui qui commence à faire du cinéma ne peut pas se prévaloir d’être déjà écrivain.

Sans parler de compétence, tu pourrais simplement avoir l’envie, de façon un peu primaire…

Non, je ne pourrais pas… et puis je serais tétanisé. Il y a deux arts qui ont vraiment compté pour moi, c’est la bande dessinée, pendant l’enfance, et puis le rock à l’adolescence. Et même si je fais de la philosophie, de la littérature, que je peux imaginer écrire pour le cinéma (mais au fond, ce sont des arts qui ont un peu moins compté), je serais tétanisé à l’idée de faire de la bande dessinée par exemple, étant beaucoup trop conscient : je sais que je suis plus cultivé dans ces arts que je ne le suis par exemple en littérature et ça me ferait très peur, car j’aurais alors le sentiment de parler directement à l’enfant que j’étais, pour la BD, ou à l’adolescent que j’étais, pour le rock… ce que je n’ai pas du tout l’impression de faire en tant qu’écrivain. J’aime l’idée, si tu t’attaches à un art, d’essayer de « repartir de zéro » : de ne jamais court-circuiter ta forme en te prévalant de l’expérience d’une autre forme … Je pourrais accepter l’idée de faire de la musique si je partais de zéro, si j’apprenais à jouer de la guitare, en recommençant au degré absolu de naïveté et d’innocence.

Est-ce qu’en même temps il ne faut pas une petite distance, un détachement vis-à-vis de ton propre art, pour « faire œuvre » ? Quand tu crées tu dois avoir un regard sans distance, et simultanément un regard critique, qui analyse et donne forme à l’œuvre en train de se faire…

Comme simple amateur et spectateur aussi : si la musique produit un effet plus fort sur moi que la littérature, c’est sans doute parce que je tiens à conserver le fait que je ne sais pas exactement comment ça se fait, qu’il y reste une part de mystère technique qui m’autorise à la sacraliser encore. Ce qui n’est pas le cas de l’écriture pour moi : je sais comment ça se fait, y compris les œuvres que j’admire beaucoup…

Tu veux dire que ton admiration en est un peu entamée…

Oui, et c’est aussi le cas de tous les musiciens qui finissent par comprendre leur art. Quand tu lis les interviews de grands guitaristes, tous évoquent ce moment où leur écoute est devenue analytique, et où ils ne parviennent plus à ressentir un plaisir mélodique immédiat. C’est le cas dans l’autobiographie de Pete Townshend, Keith Richards le dit aussi… Il est évident que pour parvenir à un degré appréciable de maîtrise dans un art, il y a un prix à payer…  

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