Blind test avec Tristan Garcia - épisode 6

13/08/2014, par et Mikaël Dion | Autre chose |
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chris bell

Notre blind test fleuve avec l'écrivain Tristan Garcia se termine en compagnie de Taxi Girl (l'occasion d'évoquer les rapports entre Paris et la province), Black Box Recorder (l'un des projets de Luke Haines, une figure importante pour lui) et Chris Bell repris par This Mortal Coil (ou la fascination pour les perdants magnifiques de la pop).

Taxi Girl – “Paris”

“Paris” ! J’aime beaucoup le livre de Benoît Sabatier, “Nous sommes jeunes, nous sommes fiers”, qui a compté pour moi, où il raconte l’histoire de Taxi Girl, et dont la partie centrale est consacrée à l’année 1984. Je crois que c’est ce que je préfère de Taxi Girl. Dans le phrasé, il y a ce mélange de morgue et d’innocence...

Quel est ton rapport à Paris ? Tu es un provincial à la base, je crois…

À l’adolescence je vivais à Chartres, qui est le modèle du Mornay de "Faber”, donc Paris était assez proche, on y allait avec mes parents le week-end. J’ai beaucoup de bons souvenirs. Mais c’est drôle, je n’ai jamais eu de fascination pour Paris, j’y suis arrivé à un moment où la ville avait déjà perdu sa magie. Certainement qu’elle fascine beaucoup moins aujourd’hui. À l’inverse, je me représente la province comme un Eden et un paradis perdu, c’est l’image cristalline de l’enfance et j’aimerais capter quelque chose de ça, de cette demi-vie… C’est un sentiment souvent raté dans la littérature française, pour de nombreuses raisons : la province est généralement liée à la médiocrité, à la classe moyenne, donc à une vision satirique de la vie moyenne, que ce soit chez Flaubert, Houellebecq ou Jauffret. Parce qu’il subsiste ce préjugé dans la culture française, lié à l’importance du romantisme en France, qui associe le moyen au médiocre, donc la classe moyenne à la médiocrité : plutôt le haut (l’aristocratie) ou le bas (le prolétariat). On ne brûle jamais par le milieu.

On sent que tu as cherché ça dans “Faber”, dire une vérité sur la province…

J’ai essayé de le faire en rendant grâce à la dimension existentielle de la province. Il y a une dimension provinciale de l’existence dont rend parfaitement compte le fait d’être enfant ou adolescent dans une petite ville... C’est “Everyday is like Sunday” : vivre là où ça ne se passe pas, exister où le monde n’a pas vraiment lieu, attendre, contempler, imaginer… Tout ce que j’adore dans le rock indé, ça exprime le sentiment de l’existence dans la classe moyenne provinciale. C’était l’art qui pour moi reflétait ces images de jeunesse : balades à vélo, nuits étoilées en banlieue pavillonnaire, les champs pas très loin, et en même temps la petite ville, quelques rues commerçantes, un seul disquaire... La proximité, parce que tu connais presque tout le monde, et la distance, parce que le vrai monde t’ignore.

Black Box Recorder – “Kidnapping an Heiress”

Black Box Recorder. Tu as quand même mis du Luke Haines ! Ça fait partie des gens qui m’ont accompagné dans mon provincialisme. Je n’avais pas acheté le premier album des Auteurs, j’étais trop jeune quand c’est sorti, en revanche j’ai écouté After Murder Park quand c’est sorti, et je suis resté fidèle. À part à un moment, quand il a sorti “The Oliver Twist Manifesto” qui n’est vraiment pas terrible, mais sinon il y a toujours… Sur Das Capital, par exemple, il y a une chanson qui s’appelle « Satan Wants Me », acoustique, avec des cordes, super belle. “21st Century Man”, bien aussi, très Denim, pour le coup. Et Black Box Recorder, c’est un des plus beaux groupes des années 2000.

Cette chanson, c’est typiquement anglais : la façon détachée qu’il a de raconter cette histoire très brutale d’enlèvement (vraisemblablement celui de Patty Hearst, ndlr)… Avec cette formule pour résumer la séquestration : « Strange way to make new friends ». Tout est dit, avec un mélange de cynisme et d’empathie qui rappelle un certain cinéma anglais, comme “Alfie” avec Michael Caine, ou “The Collector” avec Terence Stamp.

Oui, c’est pour ça sans doute que Black Box Recorder fonctionne si bien. Même si on aime The Auteurs, on ressent parfois une impression d’étouffement dès que Luke Haines chante ses propres textes. On retrouve ce côté pervers qui le conduit à faire chanter à Sarah Nixey, avec sa voix très douce, des choses très dures, mais il laisse aussi une place à sa subjectivité à elle. Elle n’est pas juste une chanteuse objet, elle est présente, elle est le sujet qui parle : quand elle incarne des enfants, des êtres fragiles, des femmes dépressives, elle est vraiment ça. Donc, par ce biais, il arrive à trouver un équilibre, qui apaise son regard extrêmement cru et cynique sur le monde. Un regard qui parfois, dans ses œuvres solo, peut être lassant, parce que trop systématique. Je trouve les trois albums de Black Box Recorder magnifiques, pas seulement le premier…

Luke Haines a d’ailleurs renforcé ces dernières années son côté noir. Il cultive toujours davantage sa fascination/répulsion pour l’Angleterre et sa culture insulaire, de façon de plus en plus explicite, et en cela il rejoint beaucoup Lawrence.

Je les aime énormément tous les deux, et pourtant il y a quelque chose qui me rend triste, dans le fait qu’ils sont probablement les derniers de cette lignée classique, qui court de Ray Davies à Jarvis Cocker (à moins de compter Mike Skinner ou Alex Turner) : le fait qu’ils n’aient jamais eu de succès a nourri en eux une amertume, qui existait chez Ray Davies (“The Moneygoround”, “Money & Corruption”), mais qui était adoucie chez lui par le fait qu’il avait eu du succès. Ce qui est admirable chez Ray Davies, c’est que dans sa dérision il reste une part de show, d’entertainment : « Everybody’s in showbiz », on entend ce côté music-hall, sans que ce soit rongé par le ressentiment, l’amertume, même si Ray Davies est souvent très amer. Or chez Luke Haines et Lawrence, parce qu’ils arrivent trop tard, cet équilibre très fin, anglais, entre empathie et distance, devient rongé par une part de folie, quand même, particulièrement chez Lawrence, qui transforme la musique en symptôme d’une pathologie. J’aime beaucoup Luke Haines mais parfois c’est horrible, il devient simplement un vieux con dans ses jugements ! Je pense que le succès, dans la pop, permet de se défaire de certaines questions, et en partie, bizarrement, de se débarrasser de soi et d’atteindre une universalité très rare, cette universalité qui fait que tu peux écrire “Waterloo Sunset” ou “Lola”. Je soupçonne que Luke Haines avait la puissance de faire une œuvre dont il aurait été heureux dix ans après, de produire une chanson qui serait restée dans l’imaginaire collectif, quelque chose de très fort qui dise la vérité des années 90, plutôt que “Girls and Boys” (de Blur, ndlr). Si on avait eu, à la place de “Girls and Boys”, un truc “luke-hainesien” absolu, qui l’aurait débarrassé du ressentiment qui le pousse ensuite à se renfermer sur lui-même, à remâcher ses échecs (magnifiques)… Il lui manque peut-être le succès, qui n’est pas consubstantiel à la pop, qui permet de trouver la grâce d’être libéré de soi, et d’écrire pour tout le monde. “Wrote a Song for Everyone”, chantait John Fogerty…

Luke Haines a quand même fait des miniatures dignes de Ray Davies, des choses comme “Unsolved Child Murder” (sur “After Murder Park” de The Auteurs), par exemple…

Certes, mais je pense qu’il n’est jamais parvenu à cette puissance d’universalité de Ray Davies, qui pouvait faire les vignettes à la “Two Sisters”, mais aussi “Sunny Afternoon” ou “Waterloo Sunset”, qui atteignent un degré supérieur. Quand on aime la pop, on aime aussi ce moment où quelqu’un trouve la ressource en lui d’atteindre ça, cet instant où ça sort de nous et où tu sais que n’importe qui dans le monde connaît la chanson. En France, pour les Kinks, c’est compliqué parce que ça n’a jamais eu un tel retentissement, mais en Angleterre, tu sais que ça existe. Quand tu es dans un bar et que tu entends le riff de “Lola”, tu es content, comme tu es content d’entendre “Teenage Kicks” au stade, et tu sais que tu ne pourras jamais être content comme ça pour Luke Haines… ou même Lawrence. C’est la limite de l’indie. “Penelope Tree” (de Felt, ndlr), tu l’entendras dans certains bars mais tu sais que tout le monde ne l’entendra pas. Alors tu dois continuer de défendre cette chanson : elle dépend de toi, l’auditeur, l’amateur, pour exister. La pop absolue, c’est quand la chanson ne dépend plus de personne pour exister : elle est là, parmi nous, elle le sera toujours, ou en tout cas très longtemps, et elle nous survivra. J’ai ce sentiment avec les Beatles, Simon… Ou récemment, en entendant “Bizarre Love Triangle” dans un supermarché américain, je me suis dit que ça y est, c’était fait pour New Order : ça vivra encore quand on sera morts.

This Mortal Coil – “I Am the Cosmos” (reprise de Chris Bell)

J’aime l’album de Chris Bell mais ce n’est qu’à moitié bien quand même (rires). Il manque l’autre moitié, la meilleure, c’est Alex Chilton. S’il y a une personne que j’aurais voulu voir en concert dans ma vie, c’est lui. C’est le dernier qui résiste au mythe adolescent que j’avais, de préférer « ceux qui auraient pu » à « ceux qui l’ont fait ». Big Star, je trouve leur échec splendide. Même si j’ai plus de méfiance pour cette fascination-là maintenant... Mais ça me fait aussi ça un peu ça avec Badfinger et les Flamin’ Groovies : j’aime ceux qui ont ce rapport à la réussite absolue de la pop que représentent les Beatles. Chez Badfinger ça me touche encore, parce que c’est un groupe qui aurait vraiment pu, parce qu’ils étaient concrètement proches des Beatles, dans les mêmes studios, parce que ces derniers leur ont écrit des chansons ou ont joué de la guitare sur leurs albums, parce qu’ils les ont produits, parce qu’ils avaient tout pour faire la même chose, et ça n’a pas marché, et ils finissent pendus… Chez les Flamin’ Groovies ça me touche aussi, parce que toute leur musique pose cette question très naïve, je me souviens dans une interview, je ne sais plus si c’est Chris Wilson ou Cyril Jordan qui dit : « Deux ans après [les Beatles, ndlr], on avait les mêmes fringues, les mêmes guitares, on avait des chansons aussi bonnes, pourquoi ça n’a pas marché ? » (rires). Oui, pourquoi ? C’est la grande question pop : voilà deux belles chansons. Pourquoi l’une marche ? Pourquoi l’autre pas ? C’est injuste. J’ai toujours aimé la pop pour comprendre cette injustice, comme si elle était la clef de notre société, et pour m’inventer une justice idéale, où toutes les bonnes chansons gagnent à la fin.

Un immense merci à Tristan Garcia… pour tout.

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