Bodies of Water - Interview

10/12/2008, par Julian Flacelière | Interviews |
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Maintenant je comprends à quel point ma question est difficile et étrange... Bien. Cela demande une réponse argumentée. Je me suis toujours demandé pourquoi les Beach Boys venaient de LA et Joy Division de Manchester, par exemple, et pas le contraire. C'est dur de répondre parce que nous n'avons pas vraiment la possibilité de comparer la musique française avec celle qui se fait aux USA par exemple. La France est une sorte de no-man's land musical depuis quelques décennies. Il ne s'y est pas passé grand-chose d'excitant hormis certaines choses comme Noir Désir, Jacques Brel, Boulez ou quelques obscurs folkeux. C'est pourquoi nous sommes si avides de musique anglo-saxonne et africaine, notamment. La France est trop petite.
Je ne crois pas que la France soit un no man's land musical. J'aime beaucoup la musique électronique française - M83, Daft Punk, Air, etc. Et que dire des choses plus vieilles ? Jean-Claude Vannier, Serge Gainsbourg, Jean-Michel Jarre, Magma - il y a beaucoup de choses géniales. Même si la musique française s'était arrêtée à Erik Satie, c'est suffisant pour en être fier. Le vingtième siècle commence avec lui.

Les musiques les plus "dansantes" viennent des pays chauds, globalement. Les choses les plus groovy viennent d'Afrique de l'Est, du sud des Etats-Unis, d'Amérique du Sud... Le Jazz, la soul, le gospel viennent tous de là (à condition de ne pas penser que TOUT vient de J.S. Bach). Pourquoi ? Je cherche encore... et je pense que c'est une question trop complexe pour y répondre en quelques lignes. Mais voici une réponse superficielle. Imagine que tu sois dans ton arrière-cour, tenant une guitare, sentant la brise sur ta peau, ou le soleil assécher tes lèvres, il me semble que tu es davantage capable (dans l'humeur) d'écrire quelque chose de plus libre, de plus dansant et d'emphatique. Imagine maintenant que tu sois enfermé dans une pièce, de sombres nuages à ta fenêtre, se déployant sur l'horizon, tu te sentirais certainement oppressé et écrirais quelque chose de plus noir, en accords mineurs. Ce n'est absolument pas une règle, mais c'est une tendance qui s'est vérifiée pas mal de fois. Tu es dehors, ta musique va où elle veut ; tu es enfermé, ta musique se déplace jusqu'à heurter le mur. C'est un peu cliché, mais je suis certain qu'il y a du vrai. Ce n'est pas un hasard si ce qu'on appelle le Post-Rock est né dans les cités post-industrielles, le punk dans les banlieux dévastées par le chômage, si des groupes comme les Stooges viennent d'endroits sordides comme le Detroit des années 60... Nietzsche évoque ce sujet dans un de ses livres, comparant Bizet à Wagner d'un point de vue géographique, arguant qu'un Allemand n'aurait pas pu composer l'opéra "Carmen", que seul un Français vivant sous notre ciel, parmi nos paysages, etc, en est capable, par exemple.
Ce sont des idées intéressantes. Nous savons maintenant que le climat et la géographie affectent la chimie de notre cerveau (et si Nieztsche est d'accord, alors ça doit être vrai. Ha!)

De plus, aux Etats-Unis, vous êtes habitués à chanter ensemble, dans les paroisses, c'est presque un processus d'intégration sociale dans certains parties du pays. Pas en France ou en Angleterre. L'art est quelque chose de plus collectif en Amérique ; plus individualiste ici (ce n'est pas un hasard non plus, si chez nous la figure du "poète maudit", vivant sa vie hors ou contre la société, s'est développée en France, également). Je pense que c'est beaucoup moins naturel de se rassembler et de chanter par ici. C'est même un peu ridicule, il me semble. Ce n'est pas dans notre culture (si tu vas dans une église en France, tu ne verras que rarement toute une assemblée chantant en choeur, très enthousiaste... ça sent plutôt le chrysanthème).
J'ai toujours suspecté que réaliser de la musique "communutaire" soit une activité inhérente à l'expérience américaine (j'ai grandi dans une église où tout le monde chantait ensemble, ce qui semblait plutôt normal), mais je n'ai pas passé beaucoup de temps en Europe, et je ne suis pas allé en France depuis quelques semaines, donc je ne suis pas vraiment une autorité sur le sujet. Es-tu venu à notre concert parisien ? Ce fut le meilleur concert de toute la tournée - j'ai adoré y jouer. Nous n'avons pas pu y rester longtemps. Heureusement la prochaine fois sera différente.

Je suis un passionné de R.E.M. et fus très surpris par votre reprise de "Everybody Hurts". Y a-t-il beaucoup de groupes récents que vous écoutez et qui vous inspirent ?
Karl Blau, Smog, Daft Punk, Will Oldham, Kazumi Nikaidoh, Antony Hegarty, Animal Collective, Ariel Pink, No Little Kindness, Deerhoof, Young People.

"You do not need to own guitars/You do not need a set of drums/All you need is your throat and mind/To lift noise up to God" chantez-vous dans "Our Friends Appear Like the Dawn". On n'a pas besoin de beaucoup pour vivre, seulement de la foi en quelque chose et de construire à partir de cette base. Il semble que ces lignes pourraient être le manifeste de Bodies of Water.
Je me méfie des manifestes - ils sont le fruit d'un esprit dogmatique. Je suis d'accord avec la paraphrase que tu fais de notre texte, cependant, et ça semble être un bon manifeste pour n'importe qui.

Propos recueillis par Julian Flacelière



A lire également, sur Bodies of Water :
la chronique de "A Certain Feeling" (2008)
la chronique de "Ears Will Pop and Eyes Will Blink" (2007)

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