Bertrand Burgalat - Interview - partie 1

14/04/2004, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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C'est un peu le nerf de la guerre, le passage radio...
J'ai l'impression qu'il faut un peu tout. Nous il nous faut de la presse parce qu'on n'a pas de marketing, on n'a pas les moyens. La presse, c'est le marketing du pauvre aujourd'hui. Ca m'avait énervé, c'est pas de sa faute, au moment où Cantat a tué Marie Trintignant, je me souviens avoir lu dans un journal une phrase du style "ouais un mec d'une grande intégrité, il ne donnait que très peu d'interview". Mais ce n'est pas un signe d'intégrité, c'est le signe que sa maison de disques a beaucoup de blé pour faire du marketing. Les gens qu'on voit maintenant dans les émissions de télé, ce sont les gens qui vendent peu. Les autres ils font trois interviews ou alors ils s'engagent pour une cause humanitaire parce qu'ils se font de la pub à bon compte. Moi je n'ai jamais vu un artiste dire à sa maison de disques de ne pas faire de pub ou de marketing, ça, ça serait fort. Nous pour les Dragons, on en est à peu près à 10000 albums aujourd'hui. On estime que ce n'est pas assez car on pense que plein de gens pourraient apprécier ce groupe tellement il est bon, mais on se dit que 10000 albums avec zéro budget marketing, c'est plutôt pas mal, parce qu'il y a plein de nouveaux artistes qui sont sortis à grands frais et qui ne vendent pas 10000 albums.

Quel est le rôle d'internet dans ce marketing justement ?
On a la chance d'avoir quelqu'un, Yannick, qui est formidable et qui nous aide énormément. Le fait est qu'il n'y a pas de retombées directes au sens où les ventes de disques en direct restent marginales et c'est un peu dommage, parce que pour nous, plus ces choses évoluent, plus j'aimerais qu'on renforce un côté un peu autarcique. Aujourd'hui même les gens qui sortent des disques très commerciaux ont du mal à avoir de la visibilité en magasins, alors pour nous, c'est extrêmement difficile. Donc on se dit que quitte à faire des ventes assez faibles, on a peut-être intérêt pour certains projets à les sortir en direct, parce que dans certains cas, ce qui nous coûte le plus cher, c'est de les placer dans le circuit commercial traditionnel, de s'assurer qu'ils sont dans les FNAC, d'en faire la promotion. La solution, ce serait de sortir des vinyles en édition limitée, mais moi je trouve ça complètement contre la logique de la musique, je trouve que la qualité de la musique ne doit pas venir de sa rareté. Nous on s'est toujours battu pour faire des disques pas chers et ça nous a souvent desservis. Les gens se disaient : "oh ils vendent le disque d'Etienne Charry 90 balles, c'est presque deux fois moins cher que le dernier Cabrel, ça doit être deux fois moins bien.". C'est pour ça que le débat sur le prix du disque, ça me fait rigoler, ça fait des années que plus un disque est populaire en France, plus il est cher. Je ne sais pas où l'on va, mais pour des gens comme nous, il n'y a jamais eu de bonnes périodes, ça n'a jamais été facile et je sens que ça va être encore plus difficile. Il y a toujours beaucoup de méthode Coué, c'est-à-dire qu'il y a toujours des gens dans les maisons de disques qui disent : "oui, il va se passer de nouveaux trucs", on ne sait jamais trop quoi, des armes secrètes, des codes de protection. Il y a plein de discours que je ne comprends pas, par exemple celui sur la crise de l'offre. De la mauvaise musique, il y en a toujours eu.

Et le côté dématérialisé que prend de plus en plus la musique, avec la vente en ligne, la vente de MP3...
Moi je ne suis ni pour ni contre, de toute façon si j'étais pour ou contre, ça ne changerait rien. Je ne vois pas pourquoi tout d'un coup la musique deviendrait une activité rémunérée en fonction de ses coûts. Il y a d'autres trucs qui n'ont plus aucun rapport avec la réalité économique : les billets d'avion à 19 euros, les téléphones à 1 euro... De la même façon que la valeur d'une action à la bourse n'a plus aucun rapport avec ce que fait vraiment l'entreprise, la façon dont elle est gérée. Je ne vois pas comment le public va reprendre l'habitude de payer pour de la musique. A partir du moment où l'on est rentré dans l'ère numérique, ça a des avantages, mais ça a des inconvénients aussi : dès qu'on est en numérique, on est copiable à la perfection. Il n'y a aucune autre activité économique qui est comme cela clônable à la perfection pour le moment. Dès qu'on achète le dernier Madonna, on achète le master du disque de Madonna, pour 20 euros. Les gens disent "ça va être génial pour les artistes qui tournent". Mais c'est pareil, il y aura les mêmes hiérarchies dues au marketing. Pour attirer les gens dans les salles, il faut des moyens et de la même façon qu'il y a des artistes bidons qui sortent des disques, il y a des artistes bidons qui remplissent des salles. Ce qui est bizarre dans tout ça, c'est que le progrès technique est en train de réduire l'intérêt du travail en studio. La qualité d'écoute n'a vraiment pas progressé en 30 ans. Au mieux, on écoute sur des minichaînes pourries, au pire sur des ordinateurs. Sur le papier il y a une qualité technique incroyable, soi-disant grâce au numérique, mais tout ça finit en MP3 pourri. Le numérique a ses avantages, on n'est plus tributaire du souffle, on peut prendre plus de risque, on peut enregistrer pour moins cher aussi. Mais il y a très peu d'arrière-plan dans la musique aujourd'hui, tout est compressé à mort, tout ce qu'on entend dans un taxi ou à la radio, on l'entendra si on l'écoute sur une super chaîne, sans rien de plus, car il faut que ça séduise à la première écoute. Je pense que ça ne joue pas en ma faveur, parce que j'essaie justement de faire en sorte qu'il y ait des choses à découvrir en arrière-plan, et ça déconcerte. L'autre jour je regardais les Victoires de la Musique, il y avait très peu de chansons qui avaient un pont, c'est couplet-refrain-couplet-refrain, parce qu'il faut aller directement à la cible. Même des gens dont on sait qu'ils ne sont pas mauvais musiciens, on sent qu'ils s'autocensurent. Même des mecs très forts comme Gainsbourg... Je suis pour un certain minimalisme, mais il y a un systématisme là-dedans, et cela fait des musiques très prévisibles.

Toi dans ta musique, que ce soit en tant qu'artiste, arrangeur ou producteur, tu es attaché à une notion de complexité ?
Ce n'est pas vrai pour tous les morceaux, mais moi je trouve que c'est bien qu'on soit un peu surpris, qu'on ne sache pas ce qu'il va se passer à la mesure d'après. C'est mon problème par rapport à Mozart par exemple : bon, ok, il est très fort, un génie, mais c'est une musique qui ne me parle pas, car j'ai l'impression qu'on entend déjà la prochaine mesure dans celle qu'on est en train d'entendre. En même temps, il y a des choses que j'aime dans la musique qui sont très hypnotiques, le rock un peu stoogien par exemple. Mais bon, quand on fait du couplet-refrain, autant que ce soit un peu chiadé. Là quand j'entendais des trucs à la Brassens aux Victoires de la Musique, je trouvais ça un peu triste quand même.

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