Bertrand Burgalat - Interview - partie 2

21/04/2004, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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Mais d'un autre côté, cette scène "triste" et son pendant engagé, ils remplissent les salles en province, les gens vont aux concerts...
Oui c'est vrai, mais ce qui est chiant dans la musique, plus que dans le cinéma ou la littérature, c'est qu'il y a un effet d'habitude, on peut s'habituer à tout. Chaque chose met du temps. Je n'y avais jamais pensé avant, mais ce qu'on voit exploser là, c'est ce qu'a tenté de faire Lithium il y a dix ans. Lithium ils ont fermé, le mec en a bavé, ils se sont faits piquer Dominique A par Virgin. C'est-à-dire qu'à chaque fois il faut des gens qui paient les pots cassés. C'est Lithium qui aurait dû recevoir une Victoire cette année. Moi ce n'est pas ma tasse de thé, mais je respecte tout ça. Je suis toujours négatif : tous les trucs dont je rêve, ça finit toujours par se réaliser, mais jamais de la façon dont j'en rêve. Ca fait quatre ans, y en avait que pour les DJ's, on se disait "putain ils commencent à nous faire chier, ça serait bien qu'il y ait des groupes normaux, des gens avec des guitares". Et puis ça se passe aujourd'hui, et ça nous fait chier tout autant, parce que c'est fait avec le même côté systématique, Il y a quatre ans, si on n'avait pas un bouc et un sac Rough Trade, on passait pour un bouffon, et maintenant c'est si on ne fait pas du rock ou de la nouvelle chanson française...
Derrière tout ça, il y a une recherche dans le public qui est intéressante, bien sûr. Si on savait comment toucher ce public-là, si on en avait les moyens, ça serait bien que le public adolescent qui découvre le rock en ce moment le découvre en partie avec AS Dragon. Je pense que le public du groupe, ce n'est pas du tout le public 30-40 ans, dont je fais partie, qui lit Magic ou les Inrocks. Mais pour toucher ce public-là, on n'a pas les moyens. Je pense qu'idéalement, les Dragons devraient plutôt être en concurrence avec Kyo qu'avec Autour de Lucie. Je n'ai rien contre Kyo, mais bon...

J'en entends beaucoup parler, il va falloir que j'écoute ce groupe...
Oui, c'est important, parce qu'il y a un Y et un O dans le nom. Actuellement, en France, c'est ce qui marche : Tryo, Kyo, Mickey 3D y'a un Y aussi... Ca fait plus celtique, plus Raffarin...

Plus "terrain"...
Oui, "rock terrain" !...

Tiens, à propos de gens qui pleurnichent, en tant que patron de label, que penses-tu du discours alarmiste à la Pascal Nègre, sur la fin des vaches graisses ?
Pascal Nègre, il ne pleure pas, il a passé son temps à dire que tout allait bien. Ce qui a foutu la merde en France, c'est quand Libé a titré il y a huit mois "le CD est mort". Dans l'industrie, ça a été une déflagration. Pour les grosses boîtes, ça a été une catastrophe vis à vis des actionnaires, mais même pour les indépendants, vis à vis des banquiers : "ah bon, mais vous êtes dans le disque, vous, j'ai lu dans Libé que c'était fini non ?". Donc aujourd'hui, le discours de Nègre est plutôt contre la piraterie, mais il est obligé d'en minimiser à mort les conséquences. Moi qui suis assez pessimiste, je me fais mal voir de mes collègues. Evidemment qu'on va payer cher le fait qu'en France ils aient fermé les yeux sur ce qui se passait. Evidemment le reflux va être pire qu'ailleurs où les gens sont plus lucides depuis plus longtemps. Moi ce que je ne comprends pas, c'est le discours comme quoi il y aurait une crise de l'offre, parce que pour moi c'est quelque chose d'un peu vague, je ne vois pas ce qu'ils veulent dire. Je ne vois pas comment l'industrie va pouvoir avoir un discours qualitatif, ce n'est pas son rôle. Bien sûr il y a et il y aura des beaux disques, mais bon.

Ils ne font pas référence au manque de relais médiatique, au fait qu'il y ait peu de moyens d'accéder à la totalité de l'offre pléthorique de musique qui existe en dehors des artistes qui ont les moyens d'avoir de la promo ?
Oui, mais je crois que tout le monde, et pas uniquement le public, a tellement pris l'habitude d'être pris en main par le marketing. Même dans la presse, on voit rarement des gens qui se prononcent sans histoire de réseau, d'influence. Il y a une profession qui ne devrait pas exister, c'est celle d'attaché de presse. Je n'ai rien contre les attachés de presse en tant que personne, mais leur existence est la preuve d'une grande fainéantise. Moi si je devais chroniquer des trucs, je demanderais à ce qu'on me les envoie sans pochette, sans bio, sans rien, pour pouvoir me prononcer en faisant le plus possible abstraction de mes préjugés, parce qu'on en a toujours. Y'a des trucs je me dis "ah zut, je croyais que c'était de la merde, finalement, ce n'est pas si mal que ça". Ca m'énerve, mais bon. En musique, je trouve qu'on devrait pouvoir écouter les disques sans savoir d'où ça sort. Moi quand j'entends les mecs qui disent "oh, les disques sont trop longs, on écrit trop de livres..." Qu'est-ce que ça veut dire que ces conneries ? Si on parlait pas de disques de merde, il y aurait de la place pour les autres. Ce boulot-là, il doit être fait à tous les niveaux. Il y a quelque chose qu'on ne met jamais en cause en France, ce sont les magasins de disques, les chaînes comme la FNAC. Personne n'ose jamais mettre en cause la FNAC, parce qu'on en a peur, évidemment. Ils sont en pur oligopole, en pur abus de position dominante. On est là, à parler d'Internet, etc. Mais ça fait plus de dix ans que Pinault et la FNAC sont en train de pourir la musique dans ce pays. Ils ont liquidé les disquaires indépendants et en même temps, ils ont droit de vie ou de mort sur les disques, dès qu'on est un peu en marge. Si on faisait des trucs hyper commerciaux, on se dirait "bon, la FNAC veut pas de nous, on va aller chez Auchan". Mais pour les indépendants, si la FNAC ne veut pas de nous, il n'y a pas d'alternative. Un peu de Starter, de Megastore, mais la FNAC, c'est 70% du chiffre d'affaires des indépendants. Ces gens-là prennent des pourcentages énormes pour ne rien foutre. Aujourd'hui, si je cherche un disque et que ce n'est pas le dernier Lorie, ou si c'est un disque de plus de deux mois, je ne vais pas aller à la FNAC, je vais aller l'acheter chez Amazon. Le pire c'est que ces connards le savent, ils sont en train de gérer la fin du CD comme la fin de la VHS, mais ils ne veulent pas que le public le sache, car le public vient encore chez eux à cause du CD. Mais c'est un mensonge, on ne trouve pas tout à la FNAC. Et ce n'est pas un problème de place, s'ils ne mettaient pas des statues de Garou dans tous les sens, il y aurait plein de place dans leurs magasins. Dans la plus petite FNAC, il y a plus de place que dans le plus gros des disquaires indépendants à la FNAC. Moi mon rêve, ce serait qu'il y ait juste un classement classique, jazz et moderne, et là tout le monde aurait sa chance. Ce qui fout tout en l'air, c'est la PLV, le facing, les trucs comme ça. Nous, même si on a cinq disques qui se morfondent dans une FNAC, on est invisible. Personne n'ose s'attaquer à la FNAC... sauf moi (rires). Je m'en fous, au point où on en est, je les emmerde.

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