BERTRAND BURGALAT
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L'idée de backing band, pour le label, tu l'as abandonnée avec l'émancipation d'AS Dragon ?
Ca s'est tellement bien passé que c'est devenu plus qu'un backing band. Si je refais de la scène, je ne le referais pas avec les Dragons, on s'entend toujours super bien, mais je n'oserais pas leur demander de refaire ça. En plus quand je les vois, ils sont passés à une vitesse supérieure depuis trois mois, ils font quelque chose de tellement intense, tellement compact alors que ma musique sur scène est plus basée sur l'improvisation. Je ne tiendrais pas du tout le choc. Mais ça m'intéresserait de monter une autre équipe à côté, pas forcément basse-guitare-batterie. Et pas tout de suite en tout cas. Moi le prochain album, je veux le faire, mais après on verra. Je ne sais pas si j'aurai le courage de tourner pendant deux ans comme j'ai fait la dernière fois. Mais pour la scène, ce sont les Dragons qui sont au top en ce moment. Je n'aimerais pas passer après eux dans un festival. Ce qui leur a donné un gros coup de fouet, c'est le concert du Bol d'Or. J'étais méfiant, mais le concert des Stooges était d'une beauté fabuleuse, dans ce contexte de motards bourrés, un peu Mad Max, c'était splendide, d'une telle pureté.
Tu as des projets de remix ou de production ?
Je n'ai pas de commande en ce moment, on ne me demande rien. Tant mieux, je ne serais pas très preneur pour de la prod.
Pourtant tu as fait des projets très singuliers, comme avec Jad Wio par exemple...
Oui, mais tu sais, quand tu ne cartonnes pas... si demain je faisais un truc qui cartonne, pendant trois ans je serais demandé. Regarde un gars comme Benjamin Biolay, qui est sûrement un mec très sympa et talentueux, l'industrie le met à toutes les sauces en ce moment. Ils ne lui rendent pas service, ils vont le rendre exsangue. Les mêmes qui le veulent partout en ce moment seront les premiers à dire qu'il est fini dans deux ans. Le fait de ne pas être producteur à la mode, ce n'est pas si mal, même s'il y a bien entendu des gens avec lesquels j'aimerais travailler. Mais des gens avec lesquels je pourrais apprendre quelque chose, des gens comme Bowie.
Bowie ?!? Même actuellement ?
Oui, parce que je trouve qu'il garde une qualité d'écriture. Pourtant c'est très difficile pour des mecs de cette génération là, qui ont fait des trucs sublimes, de se renouveler, de ne pas s'auto-caricaturer. Le pire c'est quand il cède au jeunisme, comme avec le mec de Nine Inch Nails, ça c'est assez pathétique. Mais je pense que c'est un mec avec lequel j'apprendrais beaucoup. Je ne suis pas très sensible aux annonces à la télé, aux annonces des morts et tout ça, mais quand Nougaro est mort, j'ai eu beaucoup de peine. C'est quelqu'un avec lequel j'aurais bien aimé travaillé également. Ce n'est pas que je ne trouvais pas génial ce qu'il faisait ces derniers temps, mais quand même je trouvais ça assez fascinant qu'il ait eu son plus gros succès avec son pire disque, c'est perturbant. Alors que ce qu'il a fait avec Eddy Louis, la Locomotive d'Or, tout ça, c'était incroyable, c'était sublime. Je le trouvais super touchant. Dans le genre, il y a un mec avec lequel j'adorerais travailler - je dis ça tant qu'il est en vie - c'est Pierre Vassiliu, il a fait quelques chansons à tomber. Nougaro, je l'avais rencontré, j'avais un peu gaffé. Il allait sortir ce qui devait être son dernier album. Il avait été très sympa : "on m'a dit que vous étiez très gentil" (avec l'accent toulousain), moi je lui avais répondu "oui, alors vous préparez un nouvel album ?". Lui, très fier : "Oui, je travaille avec Yvan Cassard, vous connaissez ?". Et moi je ne connaissais pas Yvan Cassard, et ça l'avait un peu vexé...
Quand on écoute tes travaux de productions ou tes remixes, on a souvent l'impression d'une sorte de trame commune, de dénominateur commun...
Je ne sais pas du tout comment ça peut s'expliquer. Je change souvent de contexte de travail, je prends les instruments qui me tombent sous la main. Ce qui caractérise la plupart de ces trucs-là, je ne dirais pas que c'est le fait que ça ne marche pas, mais comment dire... je me demande si inconsciemment je ne m'empêche pas de rendre les choses plus directes parfois. Je ne me sens en tout cas pas du tout passéiste, je n'ai aucune nostalgie pour les années 70 et 60, mais j'ai un certain goût pour l'anachronisme, ça oui. En même temps, je ne sais pas comment travaillent les autres en studio, mais pour moi il y a beaucoup d'improvisation, je joue beaucoup et j'efface, et je réfléchis assez peu à ce que je vais faire. Je vais improviser une partie de guitare, et puis je vais en garder cinq mesures. Le côté hasard et accident, y compris le manque de moyens, joue beaucoup. J'ai l'impression d'année en année d'avoir de moins en moins de moyens pour faire des disques et finalement ça me gène de moins en moins. Ca ne m'a jamais vraiment gêné, mais maintenant je trouve que c'est un bon excitant. Je pense aussi que j'attends des disques a changé. A l'époque de Jad Wio, je faisais vraiment des disques par procuration, je n'osais pas moi-même faire de la musique. Donc je changeais beaucoup la musique, je réarrangeais énormément la composition de départ et c'était très frustrant, peut-être parfois pour l'artiste mais surtout pour moi. Si c'était mauvais, ils allaient dire que c'était de ma faute, et si c'était bien, ce n'était pas ma musique. Je pense que maintenant j'ai fait suffisamment de projets pour ne plus être interventionniste, de ne plus y mettre d'ego. Je fais le disque que j'ai envie d'entendre, bien sûr, mais je ne me dis pas que je vais faire du Burgalat.
Et ce côté anachronique ?
Quand j'ai une influence, j'essaie de ne surtout pas la cacher, et en même temps, je la cache d'autant moins que j'en fais totalement autre chose. Je n'aime pas ce qui souvent est un trait de notre époque et qui est, et pas seulement dans la musique mais aussi dans la mode, de tout pomper dans le passé et de faire comme si ce n'était pas le cas, de le moderniser à tout prix. Je cite souvent cet exemple mais je trouve que le rapport au passé idéal, c'est celui du ska à la fin des années 70. C'est-à-dire prendre une musique, la citer explicitement, mais en même temps, comme des groupes comme les Specials ou Madness en faire vraiment autre chose tout en rendant hommage aux gens qui l'ont initiée. Des chansons comme "Ghosttown" ou "My House" ont vraiment dépassé l'influence de départ. Le rapport au passé, c'est quelque chose que j'ai toujours ressenti. Kraftwerk, on disait que c'était un groupe kitsch au début des années 70. Le glam-rock, c'était un retour aux années 50, le punk, c'était Eddie Cochran. C'est un truc qui me fait marrer aujourd'hui, c'est le design années 70. A l'époque, c'était pour les médecins, des vieux pleins de frics qui achetaient des trucs comme ça. Les gens qui s'intéressaient au rock dans les années 70, ils habitaient dans de vieux meubles, avec des vieux habits. Le design années 70, c'étaient pour les professions libérales. Alors quand je vois des gens qui veulent faire des clips années 70 avec des meubles 70, ils se rendent pas compte à quel point c'est une idéalisation. Moi je suis assez effaré quand je vois les trucs néo-eighties, mais je me dis que des mecs qui connaissent bien les années 60 et la période yé-yé ont dû halluciner en écoutant April March. En même temps, dans les yé-yé, des filles comme Christine Pilzer ou Jacqueline Taieb étaient assez jolies, avaient de jolies paroles, très charmantes. Sinon moi les années 80... pour moi le cauchemar, c'est à partir de Thriller, avant Thriller il y a encore de beaux disques, après ça se raréfie, à part des trucs comme Talk Talk. Les années 80, c'est à la fois le son plus sophistiqué et le plus creux. Quoiqu'aujourd'hui il y a encore des trucs comme ça...
La conversation continue doucement ensuite, on échange des plans sur les disques du moment (Outkast, Daniel Darc, les Shins), on essaie de s'incruster dans la conversation des grand-mères d'à côté sur les mérites comparés de Sardou, Gainsbourg et Régine sur scène (en vain). Voilà qui met un terme à la plus longue interview jamais réalisée par POPnews (jusqu'à la prochaine). Merci Bertrand !
propos recueillis par Sacha et Guillaume.
Photo par Sacha.
Merci à Marion.