Cat's Eyes - Interview

20/05/2016, par et | Interviews |
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Entretien avec un couple très charismatique : Rachel Zeffira, brillante chanteuse soprano et Faris Badwan, leader du groupe garage punk psyché The Horrors, forment le duo Cat's Eyes. A l'heure où paraît leur nouvel opus "Treasure House" (sortie le 3 Juin), on a devisé sur les passerelles entre Haendel et Procol Harum, le miracle des voix chantées, les happenings de palais et bien d'autres sujets. Un délicieux moment passé en leur compagnie, avec rires en cascades et fausses confidences à la clef.

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Comment vous répartissez-vous le travail de composition et comment décidez-vous qui chante quel morceau ?

Rachel Zeffira : Nous n’avons pas de règle. Ça varie pour chaque chanson. Parfois nous nous mettons ensemble autour d’une table pour écrire des paroles, ou bien je m’en occupe seule.

Faris Badwan : Quand tu écoutes un disque pour la première fois et tu tombes sous son charme, tu penses qu’arriver à un résultat d'une telle qualité cache forcément un process mystérieux. Alors qu’en réalité, lorsque tu composes, tout part d’une idée très simple. Tu construis ta chanson autour de celle-ci en y ajoutant des couches successives. Certes, ça demande beaucoup de travail mais tout arrive initialement sous une forme basique.

Vos cultures musicales et votre apprentissage de la musique diffèrent sur certains aspects. Pensez-vous que c’est ce qui fait la force du groupe ?

R.Z. : Clairement. Musicalement, nos univers sont opposés. C’est pourquoi nous travaillons si bien ensemble. Mes forces sont ses faiblesses et vice versa. Nos cultures musicales divergent, même si nous avons quelques points communs. Par exemple, si je m’occupe d’aller enregistrer une section de cordes à Abbey Road et que je suis admirative devant la beauté du résultat, lorsque je rentre à la maison, Faris va s’emparer de l’enregistrement et littéralement le ruiner en le repassant par des amplis et en le bidouillant avec des pédales d’effets jusqu’à ce qu’on ne reconnaisse plus le son initial. Sur le premier album j’avais réussi à chanter une note très difficile à atteindre et il a trouvé le moyen de la faire sonner comme du Theremin (rires). Mais collaborer tous les deux nous permet de faire évoluer nos goûts. Je suis issue du monde de la musique classique dans lequel tout tourne autour de la perfection.

F.B. : Oui mais la musique classique tourne autour de la pureté.

R.Z. : Pas toujours. Évoluer dans le monde de la pop et du rock m’enlève un poids car personne ne me reprochera d’avoir mal interprété une note. Je me laisse beaucoup plus aller.

F.B. : Quand je parlais de pureté, je pensais plutôt à une sorte d’ambiguïté.

R.Z. : Non plus. Tu préfères la musique d’avant-garde et moi le baroque, on ne peut pas évoquer l’ambiguïté à leur sujet.

F.B. : Pourtant, les sons ambigus sont ceux auxquels tu peux rattacher des images. Si un son est trop facilement identifiable, il rentre par une oreille et sort par l’autre, sans rien t’évoquer.

Entre les deux albums du groupe, vous avez composé la musique d’un film, “The Duke Of Burgundy”. Quel impact cet enregistrement a-t-il eu sur “Treasure House”

F.B. : Absolument aucun impact. Nous avions commencé à enregistrer “Treasure House” trois ans avant de se mettre au travail sur “The Duke Of Burgundy”. Cela nous a demandé un an, puis nous avons enfin pu terminer le nouvel album. Cette coupure a été bénéfique car, une année s’étant écoulée, nous avons pu mettre en perspective ce qui fonctionnait ou pas dans nos chansons. Soudainement, “Treasure House” a pris une tournure plus humaine, avec un son plus vivant. Nos chansons étaient trop plates et manquaient d’âme. Elles sonnaient comme deux personnes qui jouent dans un studio et s’enregistrent.

R.Z. : Enregistrer une bande originale de film demande une approche complètement différente. Tu composes pour quelqu’un d’autre. Il faut parvenir à connecter tes émotions à celles de personnages fictifs. Tout à coup, le fait qu’un titre ne te satisfasse pas à 100 % n’a plus d’importance. Il doit seulement convenir au réalisateur du film.

F.B. : Je trouve que les meilleures bandes originales sont celles que tu ne remarques presque pas, elles sont un peu en retrait par rapport à l’action du film. Elles t’affectent encore plus de cette façon.

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L’album navigue en effet entre des influences cinématographiques et des sonorités plus sixties (Ronettes, Shangri-La’s, Scott Walker…) utilisées de manière différente comparées au premier album. L'humeur du disque oscille volontiers entre des visions oniriques et des sujets plus terre-à-terre : était-ce délibéré quand vous avez arrêté le tracklisting ?

R.Z.: Je pense qu’un album dicte lui même l’ordre de ses chansons.

F.B. : Quand tu écoutes un disque chez toi, tu arrives à faire la différence entre des enchaînements naturels ou pas, s’il y a une relation entre chaque titre.

R.Z. : Tu as souvent besoin d’un moment pour respirer si tu écoutes plusieurs titres à la suite avec le même tempo, dans la même tonalité. Un break s’impose naturellement dans une succession de morceaux.

Le single “Chameleon Queen” sonne comme un grand classique de la fin des 60’s (Aphrodite’s Child, Procol Harum). Faut-il y voir un hommage ?

F.B. : L’influence vient plutôt de la musique classique.

R.Z. : C’est vraiment surprenant car parfois, la musique pop de cette période semble être construite sur des bases de musique classique, comme du Bach, “Air On A G-String” par exemple. Quand nous composions “Chameleon Queen”, nous écoutions une pièce baroque de Haendel que nous adorions tous les deux et nous avons voulu lui rendre hommage.

F.B. : Je n’en parlerais pas comme d'un hommage, mais plutôt d’une recherche de la même atmosphère. Je n’avais jamais entendu un titre aussi étrange. Il faut dire que je ne m’y connais pas beaucoup en musique classique. Pourtant, je n’ai absolument rien contre. J’ai juste une aversion pour les vibratos trop poussés dans l’opéra.

R.Z : Oui et pourtant tu aimes ce morceau car c’est du Haendel, il date donc de la même époque que le mouvement baroque. Bref, au fur et à mesure que nous avancions dans l’écriture, nous nous sommes aperçus que “Chameleon Queen”  ressemblait à d’autres titres 60’s ayant puisé les mêmes inspirations. Je comprends donc ton point de vue, mais pourtant nous nous sommes inspirés à la source.

La palette de voix utilisée est beaucoup plus vaste par rapport au premier album, particulièrement pour toi Rachel. Est-ce volontaire ?

F.B. : C’était une décision pour Rachel, pas pour moi. Elle en avait assez de chanter calmement. C’était un choix stylistique sur le premier album qui collait parfaitement avec les paroles et la musique. Me concernant, je n’ai jamais appris à chanter. J’ai rejoint un groupe par accident. Je ne peux donc que progresser, mais surtout, je prends du plaisir à réaliser des performances vocales.

R.Z. : Il est devenu un très bon chanteur. Je suis toujours fascinée quand j’écoute “Strange House”, le premier album de The Horrors, car il ne chante pas vraiment. C’est pourtant un de mes disques préférés.

F.B. : J’adore crier autant que chanter.

R.Z. : Il est autodidacte et pourtant, plusieurs années après ce premier disque, il chante merveilleusement avec une voix superbe. Il progresse sans cesse.

F.B. : (visiblement touché) Merci beaucoup. Nous travaillons mieux ensemble après toutes ces années. Il nous est plus facile d’adopter les tonalités qui se marient mieux à nos voix. Expérimenter en ce sens est un véritable plaisir.

R.Z. : Contrairement à moi, il ne chante jamais sans micro. Moi, si. A la base, nous avons donc techniquement une façon différente de nous connecter avec les gens. Je chante d’une façon très physique, à tel point que je sécrète plus d’endorphines. Dans un opéra, tu dois te projeter au-delà de l’orchestre et du public. Une fois que tu as connu ce type d’expérience, tu prends beaucoup moins de plaisir à chanter doucement dans un micro.

Vous affirmez parfois passer longtemps avant de trouver la bonne formule pour une chanson. Est-ce la raison pour laquelle vous avez fait appel à Steve Osborne à la production, pour aider à faire le tri dans vos idées ?

R.Z. : Oui, il est excellent.

F.B. : Même s’il y a plus d’espace sur ce disque, on aime bien superposer pas mal de couches, ajouter ou retirer des pistes. Et si on enregistre 10 versions différentes d’un même titre avec tel ou tel instrument en lead, il saura laquelle on doit garder. De toutes les personnes avec lesquelles j’ai travaillées, Steve est le meilleur mixeur. Il sait exactement comment faire ressortir tel ou tel élément.

R.Z. : Il est obsédé par la batterie.

F.B. : Oui, par le rythme : il est bien meilleur que nous deux côté rythme.


R.Z. : C’est un musicien exceptionnel, multi-instrumentiste : il joue du trombone par exemple. Beaucoup de producteurs aujourd’hui sont excellents, mais ne maîtrisent que leur ordinateur. Lui est un vrai musicien, il est très talentueux.

A-t-il joué de certains instruments sur le disque?

R.Z. : Steve joue tout le temps sur le disque! Batterie, basse, trombone, claquements de main, synthés : il sait tout faire! Et il chante aussi?

R.Z. & F.B. en choeur : non, c’est bon, il s’en tient là (rires)

Des titres ont-il été conçus pour Cat's Eyes et publiés sur side-projects/par d'autres artistes et vice-versa?

F.B. : Nous avons écrit des chansons inachevées pour d’autres... (Ils réfléchissent de conserve). Rachel apparaît sur le dernier Primal Scream (NDLR : le magnifique “Private Wars”)

R.Z. : Je ne crois pas que l’on ait écrit pour d’autres artistes. J’ai l’impression d’oublier une collaboration importante (rires)

Les textes du groupe parlent souvent de vos vies. Au regard de la scène de vie présentée dans la promo de “Drag”, j’espère que ce n’est pas le cas de vos vidéos. Pourriez-vous nous en dire plus sur celle-ci ?

R.Z. : Vous l’avez vu me taper avec le paquet de Pringles en arrivant ! (rire général) (affamés, ils mangeaient des Pringles en guise de petit déjeuner avant et pendant l’interview ndlr)

F.B. : L’idée de départ pour cette vidéo était de s’amuser en la tournant. C’était un clip fun à tourner car on nous a appris à faire de mini-cascades, à simuler. C’était une première.

R.Z. : D’habitude, on ne se comporte pas comme ça (rires).

F.B. : On voulait raconter une histoire en détournant un peu le sens des paroles de la chanson. On ne voyait pas l’intérêt de se moquer de sujets sensibles. Nous souhaitions présenter une version exagérée de..

R.Z. : (Lui coupant la parole) C’est ce qu’on se disait hier : il n’y a pas de victime, on est totalement égaux dans une situation pareille.

F.B. : Oui, il n’y a pas de victime dans cette confrontation. Ce sont juste deux personnes qui..

R.Z. : C’est une histoire inventée, on se contente de jouer avec les paroles : “The things we do when we're together If they ever knew They would keep us apart”. On s’amuse des gens qui spéculent, du style : “que font-ils donc quand ils sont ensemble?”

F.B. : Les gens s’imaginent toujours un tas de trucs sur une relation, se demandent ce qui peut bien se passer, en parlent entre eux.

R.Z. : Oui, ils s’interrogent sur les belles choses et les sales trucs qui arrivent dans un couple car on ne sait pas ce qui se passe en privé. Les paroles font référence à tout ça, il s’agit d’une histoire montée de toutes pièces. Si vous regardez les filles qui échangent des ragots au début du clip : “mais que font-ils quand ils sont ensemble?”. Nous ne sommes pas les personnages de la vidéo, c’est juste une histoire!

Avec du recul, cela paraît incroyable que pour un groupe qui sort son premier album, vous ayez eu l’opportunité de jouer votre premier concert au Vatican. Avez-vous d’autres concerts dans des lieux exceptionnels en tête pour la tournée de “Treasure House” ?

R.Z. : C’est déjà fait (rires). On a joué à Buckingham Palace. Vous l’avez vu ? D’où votre question ! (rires). Buckingham, ce fut délicat. Beaucoup plus que le Vatican. Jusqu’au moment où nous y avons joué, on se disait que ça ne se ferait pas..

F.B. : On n’en avait parlé à personne.

R.Z. : On n’en avait pas parlé à nos parents, ni aux managers. Personne. D’une certaine manière, le Vatican, c’était beaucoup plus simple à organiser. Il y avait un orgue sur place, on n’avait pas à passer des instruments en douce. J’y avais déjà chanté et je connais la messe, la liturgie. Il suffisait de faire croire que nous étions un ensemble vocal, c’était plutôt simple. Mais Buckingham, ce fut autrement plus compliqué ! Le Palais avait une version, les invités (essentiellement des diplomates) en avaient une autre, les musiciens encore une autre..En fait, les musiciens ne savaient rien de ce qui se tramait. Je me faisais du souci à leur sujet. "S’ils découvrent le pot aux roses, ils ne voudront plus jouer : ils ne veulent pas avoir de problèmes". Ce fut la partie la plus stressante ! Globalement, ce fut une séquence très éprouvante !

Une belle expérience à la fois ?

R.Z. : Oui, en effet. Quand on a commencé à jouer, on s’est sentis soulagés.

F.B. : Ce genre de performances, c’est la recherche de l’extrême. Du fun et de l’adrénaline autant que possible.

R.Z. : On veut toujours vivre ce genre d’événements hors du commun, censés nous procurer de l’amusement. On n’a pas envie de faire toutes les choses rituelles qu’un groupe est supposé enchaîner : vous sortez l’album dans 4 mois, la presse, la vidéo, un concert, etc...Selon nous, la musique doit être expérimentale. Nous aimons relever des défis, repousser les limites, briser les règles. Briser les règles à la façon des compositeurs. Tant que l’on se tiendra à cette éthique, en se dépassant, en tentant de nouvelles choses, on s’amusera.

F.B. : Quand un groupe ne prend pas de plaisir, ça se voit généralement.

R.Z. : Ce n’est plus drôle, ça devient un travail.

F.B. : On ne va pas toujours faire la même chose, on ne voit pas l’intérêt.

Après le Vatican et Buckingham Palace, j’imagine que vous n’allez pas jouer dans des endroits insolites tout le temps?

R.Z. : Si si, la prochaine fois, ce sera le Pentagone. Choix numéro 1 (rires)

F.B. : Ne le mentionnez pas dans l’article, hein!

R.Z. : Ils ne nous laisseront jamais entrer de toute façon, mais ne le mettez pas dans l’article quand même ! (rires)

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Saviez-vous qu’une DJ Française qui a la particularité de jouer de la flûte pendant ses mixes portait le nom de Cat’s Eyes ?

R.Z. : En a-t-elle seulement le droit ? L’utilisation du nom !

F.B. : Nos avocats vont être informés (rire).

R.Z. : Depuis combien de temps tourne-t-elle ?

F.B. : Cela doit être récent.

Vous devriez jouer avec elle au Pentagone !

R.Z. : Oui ! Elle aurait pu jouer de la flûte à Buckingham Palace. Je ne l’aime pas (rires).

Vous sortez l’album sur votre propre label, alors que le précédent était sorti sur une major. Est-ce un moyen pour vous de mieux contrôler tout ce qui tourne autour du groupe ?

F.B. : Pas exactement. Kobalt Label Services va distribuer le disque. La façon dont l’industrie musicale fonctionne maintenant n’a pas vraiment de sens pour les groupes. En procédant ainsi, on garde le contrôle sans que l’on nous dise quoi faire, c’est plus facile. Par exemple, si vous dites ça au label, il ne vous laisse pas faire Buckingham Palace ou le Vatican : ils auraient voulu s’en mêler et auraient tout fait foirer.

R.Z. : Oui, en voulant tout changer, ajuster à leur goût. “Vous allez jouer le single à Buckingham Palace”. On ne leur en avait pas parlé.

Crédit photo : James D Kelly

Merci à Thomas Rousseau

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