Circuit des yeux, l'éblouissement

18/04/2018, par | Interviews |
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Assise dans un coin de la petite loge très roots de l’Espace B (Paris 19e), au-dessus du bar, Haley Fohr se montre tantôt concentrée, tantôt distraite face aux questions – pas toujours passionnantes, certes – de son intervieweur. L’Américaine, connue sous le nom curieux et francophone de Circuit des yeux, reste néanmoins aimable et professionnelle. Aux Etats-Unis, elle chante plutôt devant 300 ou 400 personnes, attirant un public fidèle dans sa ville de Chicago. Attachée à la qualité de la sono, elle garde un bon souvenir de sa première partie de Julia Holter (qui a suivi un peu le même parcours qu’elle, de débuts plutôt underground à une reconnaissance plus large), à la Gaîté-Lyrique, en novembre 2016. Tourner en Europe (avec cette unique date en France), dans des salles modestes comme celle-ci, la ramène à ses débuts do-it-yourself, il y a une dizaine d’années, nous dit-elle. Haley apprécie de partager le van avec d’autres musiciens, mais souhaite continuer à se produire en solo comme elle l’a toujours fait, « dans de longues pièces a capella. Pour l’instant, c’est essentiellement à Chicago, dans un esprit plus proche de la performance. Ça me laisse une grande liberté. »

La musique de Circuit des yeux n’aurait peut-être pas pu s’épanouir ainsi ailleurs que dans la “Windy City”. Haley a quitté Bloomington, dans l’Indiana, il y a six ans pour s’y installer. « Au-delà des excellents labels qui y sont basés, j’estimais que Chicago était l’endroit idéal pour pouvoir m’exprimer comme je l’entendais, même si ça a pris un peu de temps. La scène musicale est extrêmement riche et variée, il y a facilement cinq bons concerts chaque soir, souvent gratuits ou pas très chers. Plein de grands musiciens jouent avant tout pour le plaisir et la beauté du geste… Je m’y plais vraiment beaucoup. »

Si l’art de la comète Haley se veut un peu plus accessible que naguère, il ne flirte pas pour autant avec le mainstream. Faisant suite à “In Plain Speech” (2015), le fascinant “Reaching for Indigo”, sorti en fin d’année dernière chez Drag City, n’offre pas grand-chose qui rappelle l’ordinaire de la pop, du rock ou de la chanson (“Black Fly” et “Geyser”, peut-être un peu). On y entend une fois encore une voix exceptionnelle, couvrant plusieurs octaves, qui charrie un torrent d’émotions. Intranquille, imprécatrice, presque menaçante parfois, elle est pourtant étrangement addictive. Sa puissance, sa maîtrise jusque dans les moments les plus extrêmes et déstabilisants ont au fond quelque chose de rassurant : c’est l’expression la plus pure d’un être en quête plutôt qu’en perdition, qui se cherche et finalement se trouve à travers le chant.

« Le chant, c’est mieux que n’importe quelle drogue !, affirme Haley Fohr. Parfois je peux être nerveuse, anxieuse, mais tout cela disparaît dès que je me mets à chanter. Je me sens en confiance, j’ai l’impression de me réaliser pleinement. Même si ma voix peut mettre certaines personnes mal à l’aise car ils la trouvent sombre, trop intense, voire démoniaque. Les gens n’osent pas toujours me le dire, mais ça ne me dérange pas, au contraire : je suis contente de susciter des réactions, quelles qu’elles soient. » Sur YouTube, sous l’une de ses anciennes vidéos, un internaute a écrit qu’elle devrait apprendre à accorder sa guitare… « Il a peut-être raison ! Mais l’important, c’est que le résultat soit intéressant. » Quand on lui dit que sa voix a aussi parfois quelque chose d’androgyne, Haley répond qu’elle en a conscience. « Quand j’étais enfant, on me disait déjà qu’elle ressemblait à celle d’un homme. Mais la question du genre n’est pas très importante. Quand on écoute le chant d’un oiseau, ou le cri des baleines, tel qu'on peut l'entendre sur quelques disques, on se moque de savoir si c’est un mâle ou une femelle ! »

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Davantage encore que les albums précédents de Circuit des yeux, plus ou moins faciles d’accès, “Reaching for Indigo” offre en moins de 35 minutes une belle variété d’ambiances musicales, parfois tourmentées, jamais totalement sereines. Les instruments (piano, guitare folk, cordes pincées, cuivres…) peuvent rester à l’arrière-plan, simples soutiens de la voix, quand, à d’autres moments, ils semblent chercher à saturer l’espace sonore, à l’unisson de la glossolalie de la chanteuse – un maelström encore plus puissant en live. « Souvent, à l’origine, il y a un défi que je m’impose, par exemple écrire un morceau rythmique à partir de la voix. Je bâtis alors la composition autour de cette idée, en m’entourant d’autres musiciens. Parfois, je leur chante la mélodie des parties qu’ils doivent jouer, comme un arrangement de cordes, d’autres fois je leur dis simplement de laisser libre cours à leur imagination, pour voir où ça nous mène. »

Au détour d’une inflexion, d’une structure répétitive ou d’un accord étrange, on est tenté de dégainer des références plutôt avant-gardistes : les inquiétantes sonorités d’outre-monde des derniers Scott Walker, les moments les plus aventureux de Tim Buckley, les emballements rythmiques d’Akron Family, les compositeurs minimalistes (et surtout Meredith Monk, à l’écoute des intros de “Philo” et “Paper Bag”)… Si Haley Fohr s’anime quand on lui parle de l’extraordinaire Diamanda Galas, à qui elle voue une grande admiration, elle préfère, au chapitre des possibles influences, nous ramener à une écriture plus classique – mais aucunement académique – des seventies. « En concevant l’album, j’ai pensé à des gens comme les Bee Gees, Lee Hazlewood ou Nick Drake : des compositions sophistiquées, avec des arrangements orchestraux. Même si je devais composer avec un budget limité… »

Des limites qui semblent stimuler sa créativité, comme pour ses clips fauchés, toujours intrigants. Elle s’y met parfois en scène, à l’instar de “Do the Dishes” (ci-dessus) où elle n’hésite pas à se montrer dans le plus simple appareil, courant sur un tapis roulant d'appartement, au milieu d’une maison de desperate housewife vide de toute autre présence. Des plans furtifs qui semblent avoir échappé à la censure de YouTube… « Oui, c’est étonnant d’ailleurs. Ils n’ont jamais essayé de cacher par des “flags” ces parties de mon anatomie ! » Au-delà de la mise à nu qu’on peut voir comme une métaphore de sa pratique vocale et musicale, on ne peut pas dire que cette course statique lui ressemble beaucoup : à l’évidence, Circuit des yeux regarde loin devant elle, et n’aime guère le surplace. Tant mieux pour nous.

 

 

Photos : Julia Dratel.

La prochaine tournée européenne de Circuit des yeux passera par Lyon (Grrrnd Zero), le 2 mai.

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