The Clientele - La géométrie du bonheur

09/10/2005, par Guillaume Sautereau | Track by track |
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THE CLIENTELE

Malgré une floppée de singles mirifiques, une compilation et un premier album, The Clientele reste toujours inconnu dans nos contrées. On espère que la sortie de "Strange Geometry", nouvel album du groupe d'Alasdair McLean, James Horney et Mike Keen, arrangé par notre Louis Philippe national, ainsi qu'un premier - enfin ! - concert français dans le cadre de nos POPparties changera durablement la donne. En guise de mise en bouche, Alasdair nous a fait l'honneur de présenter par le menu les morceaux qui composent "Strange Geometry".

En 1997, j'ai reçu une lettre de mon ami Julian : je n'avais pas enregistré de disque, mais j'allais commencer mon premier, et il imaginait le son parfait pour mon groupe, le son des banlieues, qu'il envisageait comme "un endroit impregné de ce sentiment magique de départ imminent, des grues à l'horizon, l'écho dans les rues, la vue sans fin sur l'autoroute, comme un décor pour les rêves, l'amour, l'espoir, les factures de blanchisserie, l'écriture de lettres, la lecture de livres à la bibliothèque. La réalité s'efface dans l'atmosphère privée d'air, nourrie par des rêves sans espoir, l'ennui hypnotique et des panneaux publicitaires passés aux couleurs de chewing-gum. Maintenant imagine comment cela serait d'être amoureux dans un endroit si irréel !".


J'ai écrit une série de chansons, finalement compilées sous le nom de "Suburban Light", autour de ces impressions, et je voulais retourner vers les mêmes territoires avec "Strange Geometry", mais à ce moment-là, cela faisait huit ans que je vivais à Londres, j'avais beaucoup voyagé, et je savais que cette magie était également à l'oeuvre ailleurs. Cet album a été décrit comme triste et fantasmagorique, et je pense qu'il l'est. Finalement, je pense que c'est un album qui évoque la ville, comme le Paris de Philippe Soupault dans "Les dernières Nuits de Paris" ou la mélange d'Edimbourg et de Londres dans "The City of Dreadful Night" de James Thompson :

"The moving moon and stars from east to west
Circle before her in the sea of air;
Shadows and gleams glide round her solemn rest.
Her subjects often gaze up to her there:
The strong to drink new strength of iron endurance,
The weak new terrors; all, renew'd assurance
And confirmation of the old despair."

Since K Got Over Me
Je me souviens avoir lu que la folie de l'écrivain Mary Lamb avait été annoncée par des vertiges, "comme si quelqu'un avait creusé un trou dans son crâne et y avait insufflé de l'air tiède". C'est une chanson qui parle du fait d'arpenter les rues sans destination précise. Qu'est-ce qui nous attend au coin de la rue ? Pourquoi ne pouvons-nous pas décider où aller ?

(I Can't Seem to) Make You Mine
Une chanson, un rêve fébrile à propos de la Belle et la Bête, quand le quatuor à cordes laisse place au piano, c'est comme si minuit sonnait : le carrosse va bientôt se transformer en citrouille, les lumières des bureaux collectifs vont s'allumer, le métro va se mettre en marche, l'aventure d'une nuit va s'effacer progressivement de la mémoire. Le monde va redevenir identifiable - mais pour un instant de beauté et de terreur, nous ne savions plus où nous étions.

My Own Face Inside the Trees
"In those moments when everything slides into place
Above the hum of wheels
And the garden slides past, through a window of dust
Receeding alone and unreal"
(David Lygon - Paradise Gates)
Alors que tu es à bord d'un bus, tu aperçois un portail au milieu de pins agités par le vent - est-ce qu'il s'agit de l'entrée de Dante vers le "bois noir", ou bien d'un accès à autre chose ? Comment faire pour affronter les semaines, les mois qui passent ?

* * *
Nous avons maintenant affaire à un collage sonore qui débute par un cliquetis bref tiré de "L'Apocalypse de Jean" de Pierre Henry, se poursuit par un enregistrement réalisé à l'intérieur d'une église parisienne, et se termine par une sorte d'orage électrique, comme si l'on était en train de régler une radio lointaine, une radio d'une ville éloignée lessivée par la pluie, vieille de dizaines d'années, ou du futur. Vous écoutez maintenant la programmation de cette station - que des hits !

K
C'est une chanson pour les survivants, pour les naufragés, marchant sur les pistes d'une plaine hantée, qui sonne comme la note éternelle de tristesse qu'évoque Matthew Arnold dans son poème bouleversant "Dover Beach".

E.M.P.T.Y.
Je pense que c'est la chanson la plus sombre de l'album. Amertume, désorientation, hallucination, et le sentiment cauchemardesque que rien n'a de valeur. Les arrangements de cordes de Louis Philippe donnent à cette chanson une beauté baroque qui dissimule presque son coeur de ténèbres.

When I Came Home From the Party
Mais nos amis morts marchent à nouveau, nous tapent sur l'épaule alors qu'on titube, ivres, jusqu'à chez nous. Je pense que cela vient de la terrifiante vision de gens qu'il considérait comme spirituellement morts en train de traverser le London Bridge par T.S. Elliott dans "The Wasteland", alors que mes morts sont des amis absents, qui semblent plutôt moins amicaux maintenant. Ils errent à travers les rues de la ville et on les aperçoit au milieu de la foule et des pas de porte, dans la lumière déclinante. Ils finissent par se fondre dans la foule, parmi les nombreux visages éclairés par le soleil et à ta grande horreur tu ne peux plus distinguer les morts des vivants.

Geometry of Lawns
Le sentiment étrange - un léger soupçon - que les formes du monde sont un petit peu trop esthétiques, un petit peu trop géométriques. Sommes-nous, au sens qu'a donné Borges à ce terme, perdus, errant autour d'un détail mineur d'une oeuvre d'art plus vaste, ou sommes-nous les signes de ponctuation d'un langage inimaginable ?

Spirit
"Forget about the bitterness of life" ("Oublie l'amertume de la vie"), chantent les Wild Swans sur "Bitterness". J'aime l'humanité de ces paroles, et je voulais écrire quelque chose de semblable. Mais c'est devenu très pessimiste et plein de découragement, finalement. De manière évidente, les paroles et la mélodie font allusion à "Disorder", de Joy Division. Maintenant que j'écris ce texte, je suis assez consterné d'avoir écrit autant de chansons dépressives pour ce disque.

Impossible
Mallarmé a écrit :
"Mais, chez qui du rêve se dore
Tristement dort une mandore
Au creux néant musicien"
Il me semble qu'il décrit quelque chose d'impossible - "le musicien au creux néant".
Nous sommes donc de retour à la périphérie de la vie, en train d'assister à l'impossible. C'est seulement dans ces impasses de pavillons de brique rouge, au milieu des tas de gravats, des bulldozers, de bouquets de ternes rhododendrons que nous pouvons vraiment passer de l'autre côté du miroir. De l'herbe rare d'un terrain vague, gelée sous la dernière lueur de janvier, Roland, le chevalier maudit du poème de Robert Browning, jaillit à l'intérieur de l'album. J'aurais aimé que nous ajoutions du cor de chasse à ce passage !
' ... Names in my ears
Of all the lost adventurers my peers,--
How such a one was strong, and such was bold,
And such was fortunate, yet each of old
Lost, lost! one moment knelled the woe of years.
There they stood, ranged along the hillsides, met
To view the last of me, a living frame
For one more picture! in a sheet of flame
I saw them and I knew them all. And yet
Dauntless the slug-horn to my lips I set,
And blew. "Childe Roland to the Dark Tower came.'
 
Robert Browning  - "Childe Roland to the Dark Tower Came"

Step Into the Light
Une simple chanson d'amour, qui m'évoque le fait d'errer sur l'Embankment, au bord de la Tamise, de se promener toute la soirée. Quand Louis m'a joué ses arrangements de cordes, les larmes me sont venues aux yeux, ils sonnaient en quelque sorte parisiens. Je suis assez fier du jeu de guitare sur ce morceau.

Losing Haringey
J'ai écrit cette histoire il y a des années, sous l'influence de Julio Cortazar, le grand poète de l'impossible. A l'origine, je voulais que ce morceau soit un instrumental, mais j'avais ajouté bêtement une piste de voix, que je détestais. Malheureusement, tous les autres ont insisté pour la garder. Je savais qu'il me faudrait user d'arguments assez agressifs pour les faire changer d'avis, donc j'ai décidé de lire cette histoire. Louis Philippe l'a entendue, et a insisté pour lui ajouter des cordes. Finalement, c'est la chanson-clef de l'album, et peut-être même de notre carrière jusqu'à maintenant, tant elle met en relief et explicite tous les thèmes que nous avons explorés.

The Six of Spades
"The Six of Spades" est une supplique, une prière afin que le poids de l'existence tombe de nos épaules, qu'on y échappe pour seulement un instant. Certaines parties ont été inspirées par le beau poème de Robert Graves, "The White Goddess". J'espère que cela clôt l'album sur une note plus positive.
"All saints revile her,
and all sober men,
ruled by the god Apollo's golden mean,
in scorn of which we sailed to find her,
In distant regions likeliest to know her,
She whom we desired above all things to know,
Sister of the mirage and the echo,
....
Green sap of spring in the young wood astir,
will celebrate the mountain mother,
and every songbird shout a while for her,
but I am gifted,
even in November, rawest of seasons,
with so huge a sense,
of her nakedly worn magnificence,
that I forget all cruelty and past betrayal,
heedless of where the next bright bolt may fall."

Propos recueillis et traduits par Guillaume.

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