Colleen - Interview

22/08/2007, par | Interviews |
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J'allais te demander si tu avais déjà vu tes propres albums en médiathèque ?

Non, puisque ça doit faire plus d'un an et demi que je n'y suis pas allée, et je ne pense pas en plus qu'il y en ait dans toutes les médiathèques parisiennes, même si des amis m'ont dit en avoir vu. Cela dit, je pense que ça me ferait un choc, une petite émotion.

Colleen

Une émotion positive, sûrement. Justement, en étudiant un peu ton "parcours" artistique, il paraît finalement assez unique, voire remarquable, surtout pour quelqu'un comme moi qui n'est pas beaucoup sorti du monde de la pop. Mais on a toujours l'impression que tu nourris un certain "complexe", ou une timidité, par rapport notamment à la technique. Est-ce que tu te considères toujours comme une outsider dans les différents univers que tu traverses, ou ne penses tu pas avoir finalement "inventé" un style personnel, même si tu trouveras peut-être dans chaque domaine des gens que tu considèreras comme meilleurs que toi ?
C'est intéressant, cette histoire de complexe. Mais par exemple, quelque chose qui me tue, dans le sens positif du terme, c'est lorsque je prends une leçon avec ma professeur de viole. Il y a des fois où l'on joue des choses extrêmement simples. Lorsque je les joue, ça reste des trucs simples. Lorsqu'elle en joue, c'est de la musique, interprétée. En me frottant un peu plus à ce monde de la musique classique, je commence à me rendre compte de ce qu'est un bon interprète. Il peut vraiment transfigurer la musique, sans que ce soit réduit à une question de technique. C'est aussi savoir transmettre de l'émotion. Souvent elle me parle de raconter une histoire avec la musique, et c'est vrai qu'avec elle, ça prend vraiment une autre dimension. C'est un choc renouvelé à chaque fois, mais ça m'inspire vraiment. Je me dis que c'est vraiment intéressant pour moi d'essayer de devenir un peu plus "interprète" au sens classique, et de m'en servir dans ma propre musique pour faire vivre davantage les choses. Cela dit, les interprètes de viole de gambe ne composent pas, donc je me situe aussi ailleurs. J'essaie de ne pas être obnubilée par la technique, même si c'est un moyen d'exprimer des choses. Par exemple, je viens de composer une musique pour une pièce de danse, qui s'appelle "Série", créée par Perrine Valli, une chorégraphe franco-suisse. La voir s'entraîner, voir la discipline qu'elle a avec son seul instrument, c'est-à-dire son corps, m'a vraiment donné envie de travailler ma technique, qui est indissociable de ce que l'on veut exprimer, surtout dans le genre de musique que je fais en ce moment. Plus que pour la pop, où la technique de guitare est sans doute moins exigeante.

Tu joues de tous les instruments sur tes albums. Est-ce que tu n'as pas imaginé faire appel à d'autres musiciens plus expérimentés ?
Peut-être que ça me dérangerait que des gens ne fassent qu'interpréter ce que je fais. En plus, je ne supporte ni le compromis, ni le conflit. Le travail en solitaire a toujours été une manière de ne pas avoir à faire face à ce dilemme-là. J'ai aussi une vraie joie à apprendre les choses, comme un enfant qui se mettrait au piano en faisant un peu n'importe quoi, même si j'essaie d'aller plus loin. En fait, je n'aurais pas du tout le même plaisir à inviter quelqu'un à jouer sur mon disque, que de le faire moi-même. J'ai aussi une certaine fierté, pour moi, pas par rapport aux autres, à me dire, voilà, il y a deux ans je n'avais jamais touché une clarinette, et j'en ai joué sur mon album, et ma foi, ça n'est pas trop mal. Et les musiciens, il faut les trouver. En plus trouver des gens qui acceptent de jouer gratuitement, lorsqu'ils sont vraiment doués, ce n'est pas vraiment le cas. Il faut aussi avoir un endroit où les faire enregistrer. Et moi, mes albums, j'aime bien les créer sur le moment, il y a des choses que j'improvise, et donc c'est complètement moi. Si je faisais venir un autre musicien, cela deviendrait autre chose. Et cela dit, ça m'intéresse, je n'y suis pas complètement fermée. Mais ce ne serait plus du Colleen, ce serait autre chose où chacun aurait sa part, parce que je ne me vois pas dire à quelqu'un : "là, tu fais un mi..."

On a parlé d'austérité tout à l'heure. Maintenant, si on dit "rêveuse" ou "contemplative" ça te paraît plus adapté ?
Je trouve ça déjà plus joli qu'austère... Oui (hésitation...). Je peux dire que je suis quelqu'un qui dort énormément, même si je fais plein de choses et j'aime bien être active. Et en même temps, quand je me repose, j'aime bien me poser complètement, comme s'allonger quelque part à la campagne ou à la plage. Donc si ça peut amener à ce genre d'état, je le prends très bien. Comme lorsque les gens me disent qu'ils s'endorment sur ma musique. Parce que si j'écoute quelque chose que je n'aime pas, ça m'énerve plutôt, et je ne peux absolument pas m'endormir.

Tu vas peut-être avoir besoin d'énergie pour gérer la suite. Tu commences à avoir une petite notoriété. D'ailleurs, tu disais que tu étais invitée à jouer à New York dans une salle réputée. Est-ce que tu es plus connue aux Etats-Unis qu'en Europe ?
Oui. La France ne doit représenter qu'un dixième des disques que je vends. Je vais aussi bientôt "fêter" mon centième concert, et j'ai dû en faire au maximum une quinzaine en France. Sinon, ce sont les Etats-Unis, le reste de l'Europe, et le Japon. Je retourne en Asie l'année prochaine, je fais une tournée aux Etats-Unis en septembre pour une tournée. Et là j'essaie de trouver des dates en France, mais c'est difficile. D'ailleurs, ça me fait plaisir d'avoir plusieurs interviews aujourd'hui, parce que des fois je me demande ce qui se passe avec la France. Peut-être qu'à un moment où on m'a fait des offres pour jouer ici, ça commençait vraiment à décoller ailleurs. Ou quand j'essaie de prendre des contacts en France, on s'aperçoit que telle association a été dissoute, ou n'a plus les moyens d'organiser un concert. Et comme je ne fais pas de la pop ou de la musique électronique, il n'y a pas énormément de lieux. Il y a quand même des artistes américains qui font une tournée européenne et ne passent pas par Paris, ou alors juste pour une date dans une librairie - galerie que je ne vais pas nommer, où ils ne peuvent pas avoir de cachet et doivent faire passer un chapeau. Ce n'est quand même pas idéal. Ce qui me peine un peu, c'est de voir que je peux jouer à l'étranger en étant bien payée, dans des lieux magnifiques en jouant pour - au hasard - 150 personnes, alors que je vais aller en province pour jouer devant 40 personnes. Difficile à expliquer. Je ne veux pas jeter la pierre aux Français, même si je pense que l'on est peut-être un peu fermé sur nous-même. Je préfère les petits pays comme la Belgique ou le Portugal où les gens ont une plus grande capacité à rire d'eux-mêmes et à s'intéresser aux autres.

Photos par Julien Bourgeois [site]

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