Craig Finn – Interview

14/03/2012, par | Interviews |
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Craig Finn, le chanteur de The Hold Steady (formation américaine plutôt prophète en son pays, très admirée outre-Manche, mais jusqu'ici réservée à quelques happy few en France), n'a jamais caché ce qu'il devait à de glorieux aînés ayant réussi à marier l'excitation primale du rock à la profondeur de l'écriture et du storytelling. Nous avons donc profité de la sortie de son premier album solo "Clear Heart, Full Eyes" (Pias), enregistré en marge des activités de son groupe (qu'il n'a pas abandonné pour autant), pour le soumettre à un petit blind-test. L'occasion pour le fin Finn, qui ressemble plus à un candidat "normal" à la présidentielle qu'à une rock star, de se raconter et d'évoquer, à travers des artistes qui l'ont inspiré et des chansons aux thématiques proches des siennes (Jésus, solitude et gueules de bois, en gros), son rapport passionnel à la musique et aux mots.

 

Craig Finn 3

 

THE REPLACEMENTS - Color Me Impressed

(Au bout de quelques secondes) "Color Me Impressed" par The Replacements, mon groupe préféré. Quand j'avais treize ans, je pense, je jouais au tennis avec un ami fan comme moi des Ramones. On parlait musique, et il m'a dit que sa sœur connaissait un gars qui avait un groupe, The Replacements, que je devrais aller voir en concert. Après une seule chanson, j'étais complètement abasourdi, je voulais absolument jouer dans un groupe moi aussi. Ils étaient vraiment cool, ils ressemblaient à des gens que je connaissais, que je côtoyais quotidiennement, pas à des rock stars. Pour moi, cette normalité a été une grande révélation. Les Replacements sont devenus instantanément mon groupe préféré. Leur album "Hootenanny" (dont ce morceau est tiré, ndlr) est le premier disque que j'ai acheté. J'allais les voir en concert aussi souvent que je pouvais, leurs chansons signifiaient beaucoup pour moi – c'est toujours le cas, d'ailleurs. Elles ont un côté bravache et agressif, mais on y sent aussi une grande vulnérabilité, il y a beaucoup de moments intimistes. Pour moi, c'est juste le groupe de rock idéal, un quartette bien équilibré, avec une parfaite symétrie, comme les Beatles. En novembre dernier, on a participé à un concert-hommage et on a justement joué ce morceau.

C'est un beau hasard, alors ! J'avais aussi choisi les Replacements pour comparer la situation de leur chanteur Paul Westerberg, qui a commencé une carrière solo après le split du groupe, avec la tienne, qui est un peu différente puisque tu sors un album alors que The Hold Steady est toujours en activité et marche bien.

Oui, c'est différent, mais en fait les derniers albums des Replacements ressemblaient plus à des albums solo de Paul Westerberg avec le nom du groupe sur la pochette. En tout cas, j'aime beaucoup sa carrière solo, ça reste du très bon songwriting.

 

JOHNNY THUNDERS – So Alone

(Il écoute longuement.) Johnny Thunders. C'est tellement bon… C'est drôle, à leurs débuts les Replacements avaient une chanson sur lui, "Johnny's Gonna Die", un truc assez brouillon, brut de décoffrage. Ce que j'aime avec ses morceaux, c'est cette impression que tout est en train de s'écrouler, ça rajoute encore une force émotionnelle. Il ne trichait pas.

La solitude est aussi l'un des thèmes de ton album, même si elle est parfois considérée de façon plus positive.

Je suis une personne que la solitude ne dérange pas. En tournée, j'aime bien aller me balader sans les autres, ce sont des moments dont j'ai besoin chaque jour pour m'imprégner de ce qui m'entoure. Ma copine est infirmière et travaille beaucoup la nuit, donc l'un comme l'autre nous passons une partie de la journée seuls. Pour moi c'est donc une solitude choisie, que j'apprécie, mais dans le disque je parle également d'une solitude subie : nous venons au monde seuls, nous le quittons seuls aussi, que nous le voulions ou non. Ce n'était pas quelque chose de conscient quand j'ai commencé à écrire les chansons, mais quand je les regarde maintenant je me rends compte que le thème est en effet très présent.

 

GLEN CAMPBELL - Jesus (reprise du Velvet Underground)

(Il trouve au bout de quelques secondes.) Je suppose que tu as choisi cette chanson parce que je parle beaucoup de Jésus sur mon disque (sourire). Plus que sur ceux que j'ai enregistrés avec The Hold Steady, sans doute, même s'il y a des allusions. C'est vrai que je suis plus à l'aise… (il hésite) pour aborder le sujet sur un disque personnel que sur ceux de mon groupe, parce que les autres musiciens ne partagent pas forcément ces préoccupations. J'ai reçu une éduction catholique, je suis allé dans une école religieuse, mais ce n'était pas non plus trop strict. Je pense en tout cas que ça a influencé ma façon de voir les choses, ma réflexion sur la morale, le pardon, la rédemption. Le sacrifice de Jésus sur la croix est quelque chose qui m'a marqué. Mais j'aime aussi l'idée que Jésus, si l'on croit en lui, est un homme parmi les hommes tout en étant le fils de Dieu. Dans la chanson "My Friend Jesus", j'imagine une relation amicale avec un Jésus très humain.

 

Craig Finn 1

 

FAITH NO MORE – Midlife Crisis

Oh, je connais cette chanson, c'est puissant… (Il écoute encore une vingtaine de secondes.) "Midlife Crisis". J'ai eu 40 ans en août dernier, c'est donc un titre parfaitement à propos. C'est drôle, parce que quand j'avais 29 ans, je flippais à l'idée de passer le cap de la trentaine. J'ai fondé The Hold Steady à cette époque. Aujourd'hui, le groupe marche bien et je me dis que j'ai beaucoup de chance d'être le chanteur d'un groupe de rock, c'est un super boulot ! Donc la quarantaine m'inquiétait moins, finalement. Même si c'est toujours étrange de se retrouver à faire ce travail à cet âge-là ; je me demande souvent si c'est vraiment convenable… Mon album solo était justement l'occasion d'aborder des thèmes plus adultes, de ne pas écrire que sur l'adolescence, sur des gamins de dix-neuf ans qui se baladent dans une décapotable… Ces chansons parlent surtout de gens qui arrivent à un moment de leur vie où ils se sentent frustrés. Ils savent ce qui ne va pas dans leur existence, mais n'arrivent pas à changer les choses. C'était un défi intéressant de faire des chansons "adultes", qui avait déjà été relevé par des artistes que j'admire comme Dylan, Springsteen ou Neil Young.

 

LLOYD COLE & THE COMMOTIONS - Are You Ready to Be Heartbroken ?

(Au bout de quelques secondes.) C'est Lloyd Cole, mais je ne connais pas cette chanson. Je ne dois avoir qu'un disque de lui, en fait.

Comme toi, c'est quelqu'un qui, à ses débuts, utilisait beaucoup de références littéraires dans ses chansons. Certains trouvaient cela prétentieux, mais lui expliquait que cela lui permettait de planter un décor et d'exprimer des idées à travers quelques noms.

Pour moi, c'est quelque chose de naturel car je lis constamment et je trouve beaucoup d'idées dans mes lectures. Parfois, j'ouvre un livre, je lis quelques lignes, et je me rends compte que j'ai déjà ressenti la même chose que le personnage, mais que je n'avais jamais réussi à le formuler. Ça peut me fournir le point de départ d'une chanson. Et c'est vrai aussi qu'on peut résumer, expliquer beaucoup de choses avec une simple référence. Par exemple, Huckleberry Finn et Tom Sawyer, Lolita, Holden Caulfield… Tout un univers est attaché à leur nom, c'est d'une extrême richesse.

 

 

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