Dälek - Interview

28/09/2007, par Sylvain Bertot | Interviews |
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Tu dois savoir qu'en France, beaucoup de gens ne comprennent pas tes paroles. C'est un problème pour toi ? J'imagine que ce doit être un peu frustrant.

Il est clair que j'accorde beaucoup d'importance aux paroles. Mais au-delà même des paroles, une chanson peut toujours t'apporter quelque chose. Les gens en perçoivent le sens, même s'ils ne comprennent pas les paroles. Et puis il faut savoir que nos paroles sont disponibles sur notre site web et sur nos pochettes. Les gens finissent par y venir quand ils aiment le son qui les accompagne. Au fur et à mesure des écoutes, tu finis par en comprendre quelques bribes. C'est ça le génie de la musique : tu peux l'aborder sous différents angles. Même si ce n'est pas ta langue natale, petit à petit, tu finis par la comprendre. Nous avons joué au Japon, en France et en Allemagne. Partout ! Tout ne dépend pas des paroles. La musique est quelque chose d'extrêmement primaire et naturel. Ça connecte les gens indépendamment de leur passé et de leur langue. Ça te fait bouger la tête, ça te fait ressentir des choses.

Tu as parlé du hip hop de ton enfance. Quel est ton diagnostic sur celui d'aujourd'hui ?

La musique est en mouvement perpétuel. Mais elle en revient toujours à son passé. Je ne suis pas le genre d'artiste underground qui va cracher sur le mainstream. Ce serait une perte d'énergie. Et c'est très naïf. Etre underground, ce n'est pas un gage de qualité. Il y a des tas de trucs ignobles dans l'underground comme dans le mainstream. Mais une partie du hip hop mainstream tient bien la route.

A qui penses-tu ?

Il y a des travaux de production très intéressants dans le mainstream, si tu te réfères à des producteurs comme Timbaland ou comme Diplo. Ce qu'ils font est génial en termes de musique. C'est beaucoup plus intéressant que tout ce qui se passe dans d'autres genres. C'est plus intéressant que ce qui se passe dans le rock de nos jours.

En fait, ce qui manque au mainstream, ce sont les MC's de qualité, même si je généralise un peu. L'album n'est plus très récent, mais Jay-Z a montré qu'il rappait bien sur son Black Album. Il reste possible d'avoir du mainstream qui soit bon tant en matière de paroles que de musique, mais c'est rare. J'espère que l'art du emceeing fera son grand retour. Pour moi, quelqu'un comme Immortal Technique est brillant. Ce qu'il fait est incroyable. Le rap continuera à évoluer et avec un peu de chance, les paroles retrouveront de l'importance. Ce sera autre chose que de simple "party rhymes". Je ne dis pas que tout doit être social ou politique, mais où est le Bob Dylan du hip hop ? Où est son Leonard Cohen ? Le hip hop est encore jeune, il n'a que 30 ans. On peut faire encore tant de choses avec lui. Je suis sûr qu'il va grandir encore, qu'il évoluera.

Tu as aussi des influences rock. Comment quelqu'un comme toi qui as grandi avec le hip hop s'est mis à écouter du Faust ou du My Bloody Valentine ? La plupart du temps, tu grandis avec un genre ou l'autre.

Ce n'est pas toujours vrai. Le hip hop, ça vient de la culture DJ. Et être un DJ, ça consiste à écouter de tout. Quand le hip hop a été créé dans les années 70 et 80, il n'y avait pas de hip hop. Il fallait l'inventer. Tous les grands producteurs écoutaient de tout. Afrika Bambaataa écoutait du Kraftwerk. Et écoute donc les premier album de Boogie Down Productions. Il y a des samples de rock.

Certes, mais la plupart écoutaient plutôt des musiques black comme la soul ou le jazz.

Boogie Down Productions a samplé "Smoke on the Water". Manifestement, ça ne vient pas d'un groupe de noirs. La culture DJ, ça consiste à écouter de tout et à assembler ce qui fait sens pour toi. C'est évident que la plupart des groupes hip hop n'ont pas grandi avec le Velvet Underground, My Bloody Valentine ou Faust. Mais nous, nous sommes hip hop dans le sens le plus pur du terme. Nos oreilles sont restées ouvertes. Ce qui nous a inspiré est large et varié. Le génie du hip hop, ça a toujours été l'expérimentation. Ecoutes Public Enemy, A Tribe Called Quest, De La Soul, NWA, BDP, EPMD. Ils ont tous un son différent. Le hip hop englobe tellement de sons. Ca n'est que récemment qu'il s'est homogénéisé.

D'ailleurs, je n'ai jamais pensé que ce que je faisais était le seul hip hop possible au monde. Ce n'est que mon interprétation du genre, ce qui me convient. Mais dans le même temps, je peux très bien apprécier d'autres genres de hip hop. Il n'y a aucune raison pour que chaque style de hip hop n'ait pas sa place. Mon seul problème, c'est que tout l'argent va dans ce qui n'est qu'un genre de hip hop. Et tout le reste est considéré comme underground. De là vient l'injustice. Si tout le monde était représenté équitablement, y compris le rap mainstream, chacun s'en porterait mieux.

Tu penses vraiment que la seule raison de tout cela, ce sont les choix de l'industrie du disque ? N'est-ce pas tout simplement parce que le hip hop mainstream est plus accessible que ce que tu fais ?

Tout est une question de cycles. A un moment précis, c'est un certain son qui reçoit tout l'argent nécessaire et qui est diffusé à longueur de temps. Forcément, cela finit par devenir le format prédominant dans le hip hop. N'importe quel gosse qui cherche à être signé va vouloir sonner comme ça. Puis les choses changent. Le gosse finit par se lasser de ce son. Il veut quelque chose de neuf. Certaines personnes ne comprennent pas que le hip hop ait envie de changer, de devenir quelque chose d'autre. Tu ne peux tout de même pas le mettre dans une boîte et dire : "OK, le hip hop c'est rien que ça et pas autre chose". Le hip hop n'a jamais supporté ce genre de contraintes. Plus tu essaies de faire ça, et plus ça change, plus tu provoques des réactions.

Nous allons devoir clore l'interview. Un message final à la France ?

Chaque fois que nous nous rendons en France, nous sommes bien accueillis. Je voudrais juste que les gens comprennent à quel point nous apprécions leur soutien, le fait qu'ils aiment ce qu'on leur propose, le fait qu'ils continuent à venir à nos concerts. Pour moi, c'est lourd de sens.

Propos recueillis par Sylvain Bertot

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