Deerhunter - Rainwater Cassette Exchange EP

16/06/2009, par Julian Flacelière | Single |
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DEERHUNTER - Rainwater Cassette Exchange EP
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DEERHUNTER - Rainwater Cassette Exchange EPPremière remarque d'importance : absolument aucun des titres de cet EP n'aurait trouvé sa juste place sur "Microcastle", encore moins sur "Weird Era Cont." L'une des raisons pour lesquelles Deerhunter tient une place considérable et particulière dans l'histoire musicale de la décennie est, à mes yeux, qu'ils ne cèdent jamais au facile appel du single coup de poing, préfèrant concentrer leurs efforts à la réalisation de véritables albums, dont la cohérence interne s'avère aussi complexe qu'apparemment chaotique. Leurs disques sont travaillés dans l'optique d'être écoutés de la première à la dernière note d'une unique traite, sous peine de passer complètement à côté de leurs noyaux. J'ai souvent pensé qu'une des fascinations qu'exerce le groupe sur moi réside dans le fait qu'un de leurs titres demeurent souvent une énigme jusqu'à ce qu'un autre offre la réponse, les chansons s'influant du souffle les unes aux autres pour créer une respiration commune, comme une machine complexe dont retirer une pièce serait fatale à son bon fonctionnement. Je n'ai accepté où "Never Stops" semblait m'amener à contre-coeur qu'une fois avoir adopté le tryptique final de "Microcastle", par exemple. L'apprentissage de Deerhunter s'acquiert par degrés subtils, retours, violences sur soi. Le survol ne marche pas. Il faut s'y enfoncer comme dans un marais, s'y laisser engluer et longtemps y demeurer pour comprendre en quoi leur environnement est spécifique. Le plus déroutant étant probablement que l'alchimie que l'on pénètre au bout d'un certain temps d'immersion semble cependant accidentelle. Même lorsque le groupe sabote une composition, ou enchaîne courtes pièces expérimentales et schizophréniques, il existe un fil rouge habilement dissimulé derrière les montagnes de distorsion, de feedback et des diverses agressions sonores : une redoutable sensibilité pop.

L'intérêt et la beauté de cet EP est qu'il met clairement en avant cette sensibilité, que l'on pouvait entrevoir sur deux des meilleurs titres de "Microcastle", "Agoraphobia" et "Nothing Ever Happened", et qu'il peut carrément être apprécié à sa juste valeur, non seulement à la première écoute, mais, encore plus étonnant, par quelqu'un n'ayant auparavant jamais écouté le groupe américain. Deerhunter semble avoir supprimé tous les éléments susceptibles de perturber la course d'une mélodie : pas d'interludes au clavier, de ponts schizophréniques coupant la chanson en deux à tel point qu'on ne la reconnaît plus - Je ne dis absolument pas que l'EP est fade, plat et sans surprise, bien au contraire, mais qu'il poursuit un même but, les différentes chansons ne se téléscopant pas. Il y a là une fluidité et une évidence inédite dans la discographie du groupe. Le chant de Bradford Cox demeure la clé de voûte de la machine. Même étouffée par l'écho et rendue par moments moins lisible, la vulnérabilité et la mélancolie de sa voix transperce les assauts de guitares, sa douceur file droit, habitant parfaitement des textes toujours aussi ambigüs et elliptiques. Ces derniers sont toujours de la même veine que celle de "Microcastle", observation lucide et presque psychiatrique de ses propres sentiments : "No one ever walked with me/I got so tired on my feet/I lay drunk on the bowery/Time never meant much to me/As soft as a strangers hand/I counted every grain of sand/I walked every inch of land, I know." ("Game of Diamonds").

Nous ne saurons pas avant quelques mois si cet EP est un exercice de clarté, même si les moments ultimes de "Circulation" laissent croire qu'il ne s'agit que d'un talentueux intermède avant de nouvelles expérimentations. Exceptionnel pour tous fans de la formation, "Rainwater Cassette Exchange" permettra certainement aux auditeurs moins familiers d'ouvrir aisément la porte d'un sanctuaire auparavant réservé aux plus persévérants.

Julian Flacelière


A lire également sur Deerhunter :
La chronique de "Microcastle"

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