Dominique A – Interview

25/03/2015, par et | Interviews |
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Rencontre avec le toujours aussi souriant et affable Dominique A qui, trois ans après le succès de “Vers les lueurs”, se rapproche encore un peu de la lumière avec "Eléor", un nouvel album qui devrait confirmer sa place centrale dans le paysage musical français.

 

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Dans plusieurs interviews, dont celles qu’il nous a accordées (une à chaque album depuis "Tout sera comme avant" en 2004), Dominique A avouait que pendant longtemps, il avait enregistré chaque nouveau disque en se disant que ce serait peut-être le dernier, que le public allait bien finir par se lasser. C’est finalement l’inverse qui s’est produit : il y a trois ans, avec “Vers les lueurs”, l’auteur du “Courage des oiseaux” est passé à une dimension supérieure : notoriété accrue, accès aux grands médias, Victoire de la musique… Certains fans de la première heure ont fait la fine bouche : Dominique A, qui écrit à l’occasion pour quelques poids lourds de la variété, serait un peu trop rentré dans le rang, serait devenu trop “chanson française” et plus assez “pop”, ou “rock”, ou on ne sait trop quoi. Ce serait lui interdire une évolution naturelle, du “Allez l’orchestre !” rageur de sa première apparition (inoubliable !) aux Victoires de la musique jusqu’aux superbes arrangements de cordes de “L’Océan” ; du portrait flou en camaïeu de gris de “La Fossette”, à celui, net, serein, et lumineux, du nouvel album “Eléor” (et des affiches qui fleurissent sur les murs de nos villes), nouveau pas vers la clarté, vers un certain classicisme aussi. On pourrait difficilement lui reprocher d’avoir bâti une carrière, et de l’avoir fait sans se compromettre, dans un constant respect de son public. S’il est encore trop tôt pour dire si “Eléor” sera à classer parmi ses meilleurs disques, on y trouve en tout cas une poignée de chansons qui s’imposent avec une tranquille évidence dès la première écoute : le morceau-titre, “Au revoir mon amour” coécrit par Laetitia Velma, “L’Océan”, “Par le Canada”… Loin, peut-être, de la complexité sonore des albums “Remué” ou “Tout sera comme avant”, mais loin aussi du tout-venant chanté en français.

Que Dominique A se rassure : nous ne sommes toujours pas lassés. (V.A.)

 

Après “Vers les lueurs”, l’album “bois”, voici l’album “cordes” ? Tu en avais déjà utilisé par le passé, notamment sur “Tout sera comme avant”, mais ici cela semble plus maîtrisé, vraiment au service des morceaux. D’où est venue cette envie ? Tu avais des références, soit chez des Français, soit chez des Anglo-Saxons ?

En fait, j’avais deux envies contradictoires. Ça faisait longtemps que je voulais faire un disque en trio. J’avais surtout le fantasme de réunir Sacha Toorop, à la batterie, et Jeff Hallam, à la basse. J’ai joué longtemps avec le premier, qui m’avait accompagné jusqu’en 2002 sur scène. On s’était retrouvés ensuite en 2006 pour “L’Horizon”, mais c’était une collaboration ponctuelle. Le second jouait sur mon album précédent, “Vers les lueurs”. Je sentais que c’était une section rythmique qui pouvait bien fonctionner, mais ce trio était un peu un pari, parce qu’on a commencé les répétitions dix jours avant d’entrer en studio. Les chansons étaient déjà maquettées, avec des parties de cordes jouées au synthé, assez proches du résultat final… bon, avec un autre son et un peu plus d’orchestrations ! (rires) Les arrangements ont été réalisés par Renaud Lhoest, malheureusement décédé depuis – on savait qu'il était très malade et ça n’a pas vraiment été une surprise. Un très bon musicien belge que je connaissais depuis… (il réfléchit) la fin des années 90, quand il accompagnait Yann Tiersen au sein d’un quatuor de cordes. L’idée, c’était vraiment de lui confier des thèmes et qu’il les optimise.

Je parlais de deux envies contradictoires car il y avait à la fois la volonté d’ampleur avec l’orchestre, et en même temps l’idée d’avoir un noyau resserré. Il faut aussi citer Nicolas Méheut qui est venu jouer des claviers, et qui m’avait aussi accompagné sur la tournée où je rejouais “La Fossette” en trio. J’aimais beaucoup ses sons d’accordéon alors que je ne suis pas particulièrement convaincu par l’instrument à la base… (sourire) J’adore la façon dont il l’utilise, c’est aussi un très bon joueur de claviers, et je voulais le faire intervenir comme un sorte d’électron libre sur les chansons. J’attendais de lui qu’il ait des idées auxquelles on n’aurait pas pensé, pour qu’on se détache des maquettes. Je souhaitais un album au son épuré, pour que les cordes prennent toute leur place quand elles arrivent. Il y avait tout un travail sur la dynamique sonore, il fallait que ces cordes soient un acteur déterminant à des moments précis. Soit en illustration du texte, presque, soit en ouverture harmonique, mélodique… Je ne voulais pas qu’elles soient réduites au rang d’utilités.

Tu citais “Tout sera comme avant”, mais c’était totalement différent. Toutes les parties de cordes étaient écrites par l’arrangeur, Arnaud Devos. Je n’avais pas apporté moi-même de thèmes ou d’idées. Et puis ce n’était qu’un élément du décor, qui était touffu, foisonnant, un peu trop d’ailleurs… L’idée, c’était vraiment que les cordes soit triturées, presque dénaturées, mélangées à de l’électronique. Là, pas du tout, je voulais au contraire un terrain très dégagé en termes de son, qui enfle naturellement parce qu’il y a dix-sept (instruments à) cordes qui arrivent, jouant des thèmes très dessinés. Je n’avais pas vraiment d’albums référents, en tout cas aucun album français n’est venu me pourrir l’esprit… (il éclate de rire)

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Tu évoquais Sacha Toorop et Jeff Hallam, avec qui tu avais déjà collaboré. Tu aimes t’entourer d’un cercle de fidèles, cela te rassure ?

Disons qu’on gagne beaucoup de temps quand on se connaît… Et puis j’ai horreur de la tension, de l’électricité entre les gens quand on fait de la musique. Pour moi c’est contre-productif, ce n’est pas du tout quelque chose que je recherche – d’autant que là, vu la tonalité du disque, ça aurait été particulièrement malvenu. Donc oui, ça permet de gagner du temps, à une époque où on en a moins en studio, et ça instaure un rapport de confiance, de confort humain : on n’a pas besoin de s’apprivoiser, on peut se dire les choses simplement si quelque chose ne fonctionne pas. L’enregistrement doit être un moment de plaisir, donc je préfère faire ça avec des copains. Mais des copains doués ! (sourire) Pareil avec Dominique Brusson : on a déjà fait je ne sais combien de disques ensemble, et après “Vers les lueurs”, on s’était dit : “Bon, allez, la prochaine fois on prend des vacances loin l’un de l’autre. On va juste faire ensemble la tournée de l’album, parce que là aussi son expérience va faire gagner du temps à tout le monde.” Et puis sur la tournée, on se disait que sur ce disque il y avait des choses qu’on n’avait pas essayées. On était dans une optique de live en studio, avec très peu de production. Alors que pour le précédent, “La Musique”, c’était l’inverse : j’avais tout enregistré à la maison, et il y avait eu un gros travail de mix avec lui derrière. Là, on a eu envie de mélanger les deux. Les prises en trio ont été faites essentiellement en live, tout comme l’enregistrement de l’orchestre, bien évidemment. L’aspect live est moins poussé que sur l’album précédent, mais quand même présent. Et derrière, il y a l’idée de production, de triturer les sons, de s’amuser avec les effets, sans hésiter. En même temps, je ne voulais pas un son “tordu”, mais clair, au contraire. En ça, je pense qu’“Eléor” rejoint un peu un disque comme “L’Horizon”, par son aspect panoramique aussi. J’avais également envie de jouer toutes les guitares, sans faire appel à Thomas Poly ou à d’autres personnes.

Et pourquoi cette soudaine envie ?

Parce que l’un de mes grands plaisirs en studio, ce sont les arrangements, une sorte de bricolage pour lequel je suis assez bon. Quand j’ai tous les morceaux, je m’amuse avec, j’apporte des idées de dernière minute, des sons. Sur “Vers les lueurs”, c’est le rôle qu’avait Thomas, d’amener tous les sons un peu étranges, les parties harmoniques alors que moi j’étais en rythmique. J’avais donc envie de retrouver ce plaisir-là et je m’en suis donné à cœur joie. La force de Thomas, elle est aussi dans le son saturé, le “noise”. Je me disais donc que ce serait un peu étrange de faire appel à lui pour faire le contraire de ce qu’il sait faire le mieux… Et puis je voulais vraiment me tenir à cette formule en trio.

Quelque chose, d’assez minimaliste, donc.

C’est une sorte de fantasme directement lié à la trilogie des Cure (“17 Seconds”, “Faith” et “Pornography”, entre 1980 et 1982, ndlr). Bon, ils étaient encore quatre sur le premier des trois albums, mais après ils n’étaient plus qu’en trio. Gamin, c’est un truc qui m’a beaucoup marqué, fasciné. Il y avait d’ailleurs beaucoup de trios très puissants à l’époque. J’adore l’idée que les gens jouent peu de choses, chacun se tient à sa partie et tout est plein, rien ne manque. Bien sûr, tu as des overdubs qui traînent mais ils ne sont pas déterminants, ils sont plus de l’ordre de l’enluminure, disons. A une époque où l’on peut plus que jamais démultiplier les possibilités du studio et enregistrer en soixante-douze trillions de pistes, j’aime l’idée de revenir aux fondamentaux, en étant hyper exigeant sur l’écriture des arrangements. Et puis je n’ai pas hésité à utiliser des sons connotés “new wave”, comme sur la chanson “Eléor” où la guitare est assez millésimée. Je ne voulais pas mégoter, sans être non plus dans la citation.

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On trouve beaucoup de noms de lieux (réels ou un peu “réimaginés”) dans les titres de chansons, et aussi la mer (“Nouvelles Vagues”, “L’Océan”…). C’est quelque chose dont tu t’es aperçu une fois l’album enregistré, le tracklisting séquencé, ou plus tôt ?

Ça m’est apparu à l’écriture. Une fois que j’ai eu une dizaine de morceaux dans les pattes, je me suis bien sûr rendu compte qu’il y avait des thématiques récurrentes… (sourire) Mais c’est le cas à chaque fois : après tout, l’écriture d’un disque correspond à un laps de temps assez ramassé, même s’il y a quelques chansons plus anciennes, et cet ensemble reflète forcément mes obsessions du moment. J’avais sans doute envie d’avoir de l’eau sous les yeux, vu que j’étais à Bruxelles et que je n’en avais pas beaucoup… (sourire) Au bout d’un moment, je prends donc acte de cette inclination thématique, et en général je pousse alors un peu le bouchon et j’écris deux ou trois chansons qui enfonceront le clou… de façon à ce que pendant un an et demi, on me pose des questions à ce sujet. (Il éclate de rire)

Les arrangements de cordes sont particulièrement impressionnants sur “L’Océan”, et m’ont rappelé deux morceaux anglo-saxons quasi homonymes et eux aussi très orchestrés : “Ocean Rain” d’Echo & the Bunnymen et “The Ocean” de Richard Hawley. L’océan appelle donc l’orchestre ?

Le texte évoque un rapport d’intimité face à cette immensité, et à un moment il fallait bien que cette immensité se matérialise, se révèle… Après, c’est presque un cliché mais ça ne me dérange pas, j’avais justement envie d’aller jusqu’au bout, quitte à être un peu pompier. Finalement, je pense que ça exprime cette espèce d’élan qu’on peut avoir face à des paysages, voire à des personnes, des émotions assez stéréotypées.

“Central Otago” me rappelle étrangement “Initials BB”, bien que les arrangements soient assez différents. Une voix féminine prononce à un moment le titre de la chanson, ce qui peut faire penser à “Almeria” dans le morceau de Gainsbourg, voire au “Silencio” de “Mulholland Drive” de David Lynch – quelque chose de mystérieux, donc, même si “central” est par ailleurs un terme banal. Tu es attaché au pouvoir d’évocation des mots et noms étrangers, de la topographie, de certaines sonorités ?

Tout à fait, et d’ailleurs cette chanson parle précisément de ça. Central Otago, c’est une région de Nouvelle-Zélande, et quand j’ai entendu ce nom, je me suis tout de suite dit “Quand même, ça sonne”, comme avec “Eléor”. La chanson, un petit récit fantastique, évoque justement ce pouvoir d’évocation des mots : des mecs suivent une nana qui vient de Central Otago, et cherchent à ce qu’elle leur redise ces mots. On suppose que ça réveille leur imaginaire, et que ça les rend fous. La chanson parle du fait d’être happé, stimulé, excité par des mots.

Après, concernant Gainsbourg, c’est très rigolo parce que moi, ça me fait plus penser à “Bonnie & Clyde”… Ça doit être la suite d’accords (il chantonne) Enfin, je réécouterai “Initials BB” car je n’ai pas en tête le passage dont tu parles, et je vous enverrai mes observations… (rires) Il y a donc un côté gainsbourien doublement marqué dans ce morceau ! Pour en revenir à l’utilisation d’autant de noms propres, de lieux, il y avait l’idée d’y aller carrément, en me disant : voilà, c’est interdit pour la suite. Je l’avais déjà fait par le passé, là c’est encore plus marqué. “Central Otago” a vraiment été un morceau déclencheur, qui a entraîné beaucoup de choses. Je crois que quand on fait un nouveau disque en en ayant déjà plusieurs derrière soi, on lutte un temps contre sa propre caricature, et puis chemin faisant on l’accepte en se disant qu’on peut quand même emprunter des voies de traverse. C’est comme les interviews, je suis peut-être en train de répéter des choses que je vous ai déjà dites il y a des années ! On est hélas dans un seul corps, et c’est bien moi, c’est bien le même !

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Avec un morceau comme “Au revoir mon amour”, j’ai l’impression que tu accèdes à une certain classicisme (au meilleur sens du terme) de la chanson française, pas très loin de Brel ou Ferré. Te serais-tu senti capable de chanter ce type de refrain, peut-être l’un de tes plus simples, directs et émouvants, à tes débuts ?

Une chanson comme “Le Courage des oiseaux” me semble ne pas en être si éloignée dans l’idée, mais je vois ce que tu veux dire. A mes débuts, j’aurais été infoutu d’écrire ce type de chanson. Je précise qu’elle est coécrite par ma compagne Laetitia Velma. Comme sur “L’Horizon”, je lui ai extorqué des thèmes qu’elle jouait. C’est drôle, parce que le morceau précédent c’était “Adieu Alma”, celui-ci s’appelle “Au revoir mon amour” ; elle m’a dit : “J’espère que la prochaine fois, tu vas renouveler un peu tes sources d’inspiration !” (Il éclate de rire) En tout cas, le classicisme, c’est quelque chose que je vise depuis longtemps. Là, je manque de recul, j’ai encore le nez sur le nouvel album même si les chansons ont été enregistrées il y a neuf mois et mixées à l’automne dernier, mais je crois quand même être arrivé à un certain seuil de classicisme, qui nécessitera sans doute par la suite que je le bouleverse un peu. J’aime bien l’idée de faire un morceau qui n’a presque rien à voir… non pas avec moi, mais avec une discographie antérieure. Une chanson qui serait dans l’inconscient collectif et pourrait être faite par X ou Y, pas forcément par moi. Ce sont bien sûr des morceaux impossibles à préméditer, qu’on recherche… Et celui-ci en est un, je pense, et indépendamment de l’interprète : il peut être repris par des tas de gens. Dans le cas de beaucoup de chansons, de disques que j’ai faits, les gens me disent “Y a que toi qui peux chanter ça”, et c’est une limite pour moi qui vise un certain classicisme dans l’écriture.

Tu écris d’ailleurs pour d’autres. C’est un exercice différent, pour toi ?

Oui, complètement. Quand j’écris pour moi, je me place du point de vue de l’interprète que je suis. Alors que quand j’écris pour Joseph d’Anvers, Calogero ou Etienne Daho, je me place du point de vue de l’interprète que j’ai en face de moi. Et après c’est leur histoire, ce n’est plus la mienne. C’est pour ça que pour moi, la chanson est retravaillable jusqu’à satisfaction du commanditaire, je n’ai pas d’ego de ce point de vue-là. Bon, sauf si on me change tout et qu’il y a un contresens énorme ! (rires) Si on me dit : j’aime beaucoup la chanson mais il y a deux phrases que je ne pourrais pas chanter, aucun souci. Je retravaille, je vire le truc… La personne qui va interpréter la chanson va la porter pendant des années, c’est normal qu’elle veuille être à l’aise avec le texte. Pour moi, c’est un travail de tâcheron de luxe, en quelque sorte, qui est très agréable, et qui m’aide à emprunter certaines voies. Par exemple, “En surface”, la chanson que j’ai écrite pour Daho, m’a donné un certain “la” pour ce nouveau disque. Je me suis dit : chansons courtes, point barre, tu dépasses pas les trois minutes. Bon, il y a “Eléor” qui fait 4’30’’, et il y en a une autre de 5 minutes qu’on a écartée pour mettre sur le disque bonus parce qu’elle ralentissait l’ensemble. Je me répétais : « Je veux passer sous la barre des 40 minutes, je veux passer sous la barre des 40 minutes. » (rires) Et je ne voulais pas faire un disque de 11 titres, car je suis d’accord avec Lawrence de Felt qui trouvait cette “asymétrie” insupportable. (rires) Il y avait donc l’idée d’un album très ramassé, avec des chansons très immédiates et très courtes. Mon idée de la pop par rapport à moi, ce que je peux faire, que je sais faire. Ceci dit, on a écarté la chanson la plus pop de toutes, un tube en puissance (sourire). On l’a menée à son terme et elle est très bien, mais elle n’est vraiment pas faite pour moi. D’ailleurs, à l’origine je l’avais écrite pour un autre chanteur qui ne l’a pas prise, du coup je l’ai reprise. Presque tout le monde était soit dubitatif, soit pas du tout convaincu : mais qu’est-ce que ça vient foutre là-dessus ? Alors que fondamentalement, elle n’était pas si éloignée du reste, c’est juste qu’elle n’était pas faite pour moi. Donc dans mon idée de la pop, je suis obligé de prendre en compte non pas l’image que je renvoie – ça, je m’en fous –, mais le terrain sur lequel je suis convaincant. Et il y a forcément des moments où j’outrepasse mes limites et où c’est pas possible. Il y a encore des barrières à abattre !

On peut donc s’attendre encore à plein de projets intéressants…

… ou pas ! (rires) Souviens-toi de “Trans”, de Neil Young…

Dans ta discographie, on note une alternance de “petits” et “grands” albums, de disques plus simples et d’autres plus ambitieux, certains étant d’ailleurs conçus en réaction au précédent.

C’est vrai. Pour moi, le nouveau fait partie des disques où il y a une volonté de clarté, comme “Auguri” ou “La Musique”. Je voulais prendre le contrepied d’une certain ambition orchestrale, même s’il y a un grand orchestre. Mais c’est simple, pas dissonant, le son est dégagé… C’est au fond une démarche où tu vises l’épure malgré une multiplicité d’intervenants et d’éléments. Alors que sur le précédent, on n’était qu’une dizaine mais le résultat était touffu car les arrangements étaient assez tordus parfois. L’album était plus long, avec un morceau fleuve, “Le Convoi”. J’aime me donner des cadres, soit dans l’écriture même – le format, la longueur de la chanson –, soit dans le son, que j’ai voulu ici lisible, épuré, avec de la dynamique. Anti-“phoenixien”, anti-“compression à fond les ballons”, parce que je n’arrive plus à écouter ça. On étouffe, c’est une négation de la musique, au fond. Après, je n’ai rien contre Phoenix, j’ai même acheté certains de leurs disques. Le problème, c’est qu’ils ont fait école, ils ont créé un son qui a été par la suite beaucoup imité. Et ma conception de la musique idéale, c’est tout le contraire. C’est plus “Laughing Stock” de Talk Talk que “Wolfgang Amadeus Phoenix”. On peut écouter les deux, bien sûr, mais personnellement j’ai choisi mon camp.

Je t’ai vu assurer la première partie d’un groupe local près de Vannes, juste avant la sortie de “La Fossette”…

Ah, mon Dieu, ce concert à Aradon avec le groupe Mauvais Sang ! Je vais finir par connaître tous les gens qui y étaient…

J’en garde le souvenir d’une performance assez punk, tu étais tout seul avec ton synthé… Est-ce qu’à l’époque tu envisageais déjà de faire carrière dans la musique ?

Non, non, je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez… Avec “La Fossette”, j’étais heureux de sortir un laser (éclat de rire général). Ben oui, on appelait ça comme ça, les gars… Je suis d’ailleurs là pour défendre mon nouveau laser, j’aime bien le côté “Jedi” du truc. En fait, j’ai mis un certain temps avant d’accepter l’idée que ça devienne une carrière, ou du moins un cheminement. Jusqu’à “Remué”, je pensais que je faisais mon dernier album. Du coup, ça me rendait assez feignant : je me servais de ce formidable proverbe qui dit que « le mieux est l’ennemi du bien » pour m’arrêter au fond assez vite… J’ai commencé à travailler un peu plus à partir de “La Mémoire neuve” et “Remué”, notamment sur les textes, mais surtout à partir de “Tout sera commme avant”. J’ai eu une période d’apprentissage où j’ai vraiment accepté l’idée d’effort. Pour moi, il y a donc deux phases dans ma carrière. J’ai quand même commencé à une période où l’on laissait les gens se former pendant cinq, six ans ; aujourd’hui, ça paraît dément ! Un disque comme “Si je connais Harry” – que j’aime bien, au fond, même si je crache toujours dessus – passerait sans doute assez inaperçu s’il sortait maintenant. Alors qu’à l’époque il représentait un bol d’air frais, parce qu’il n’y avait pas grand-chose d’autre, et qu’on laissait encore les artistes débutants se dépatouiller, se trouver tout simplement… Il y avait encore une forme d’indulgence, mais dans le bon sens du terme, alors qu’aujourd’hui il faudrait être tout de suite parfait. Un peu comme dans le monde du travail, une attitude performative, une exigence d’efficacité propre à l’époque. (silence) Bon, je ne voulais pas jeter un froid, les gars… (rires)

Pourquoi le choix de Pierre Lescure pour écrire la bio envoyée à la presse avec le nouvel album ?

Parce que je l’avais rencontré et qu’il aime bien ce que je fais, déjà. Et puis, au bout d’un certain temps, il faut trouver quelque chose qui donne envie aux gens de la lire. Elle n’est pas vraiment journalistique. Pour qu’elle ne finisse pas directement à la poubelle, il faut que le visuel soit joli, et le propos un peu différent. Pierre Lescure, c’est quelqu’un avec qui il est passionnant de discuter, et c’était vraiment un honneur pour moi que d’avoir une bio écrite par lui. Je ne boude pas mon plaisir… Il y a juste eu un petit souci, quand j’ai cru que j’avais effacé par mégarde ce qu’il avait enregistré sur son Dictaphone. Nous nous sommes longuement regardés, et je lui ai dit (prenant un air sérieux) : « J’espère que vous avez bonne mémoire, Pierre. » (rires) Mais finalement, c’était une erreur de manipulation sans conséquences.

Tu as publié un livre d’entretiens, un récit, un recueil de chroniques… C’est important pour toi d’écrire en dehors de la musique ?

Alors, je vais en profiter pour faire le service “avant-vente” (rires). Je publie en avril un livre intitulé “Regarder l’océan”, en rapport avec le disque, ou du moins avec une partie de sa thématique. Donc oui, l’écriture littéraire, ça me taraude, mais je suis en train d’essayer de circonscrire le périmètre. Avec “Y revenir”, j’avais voulu faire de la littérature. Je poursuis dans cette voie avec le nouveau, qui sort chez le même éditeur, Stock/La Forêt. Tous mes écrits sur la musique, mes chroniques qui sont compilées, c’est pour moi quelque chose de plus léger et de plus facile à faire. Plus excitant aussi, parce que je me mets moins la pression. Peut-être qu’au fond, c’est le format qui me convient le mieux, et que je m’y tiendrai à l’avenir. Après, tout dépend des propositions. Par exemple, j’ai écrit un texte pour le numéro de février de la “NRF” : le genre de sollicitation qu’il est délicat de refuser… C’est une sorte de validation et ça donne envie de continuer. Après, je ne me fais pas d’illusions : ma pertinence première, c’est d’être musicien. Je n’ai pas d’autre ambition par rapport à l’écriture littéraire que de faire quelque chose d’honnête, qui se tienne. Je n’ai aucune prétention quant à une quelconque postérité des textes que j’écris. Je l’ai pour la musique, en revanche. Disons que dans la littérature, je ne me sens pas encore légitime, et peut-être que je ne le serai jamais, c’est comme ça. Si tu me proposes un disque d’écrivain – à part peut-être Houellebecq, qui avait fait un truc pas trop mal –, je vais être dubitatif. Alors imagine, un chanteur qui écrit, on sait ce que ça peut donner, et il n’y pas de raison que je sois l’exception à la règle… (sourire)

Crédits photos : Richard Dumas et David Jégou.

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