Donovan - Interview

07/05/2005, par Julien Espaignet et Jean-Christophe Mauger | Interviews |
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Repartons, si vous le voulez bien, dans les années 60. Entre vos tous premiers disques, comme "Fairy Tale" (1965), et ceux de la deuxième partie des sixties, vous évoluez assez rapidement d'un folk très basique à la formule beaucoup plus pop qui vous a rendu célèbre. Pouvez-vous nous expliquer un peu les raisons de cette évolution ?
Je pense que ce sont les Beaux-Arts qui en sont responsables. John Lennon, Pete Townshend et moi-même avons tous étudié aux Beaux-Arts. C'était réellement l'endroit où il fallait aller à l'époque. Les filles y étaient plus jolies, la musique était plus cool, on y écoutait du jazz, du blues, du folk, c'était la vie de bohème. Je voulais aussi faire les Beaux-Arts car je pratiquais la peinture et la photographie. Ce n'était pas comme l'ordinaire des pubs, des clubs et des facs. C'était fantastique. Il se passait tellement de choses alors. Pete Townshend avait créé le visuel Pop Art des Who, vous voyez, cette veste avec le design de l'Union Jack. Moi-même, j'adorais l'Art Nouveau. A un certain stade, je suis devenu très romantique. Brian Jones portait toujours
des vestes en velours. Nous nous efforcions de nous habiller comme nos chansons. Nous cultivions alors ce concept de "collage" (en français dans le texte), consistant à assembler différents éléments tels que la photographie, la peinture, les lettres... Ce n'était pas nouveau, au début du XXe siècle, Braque ou Picasso en faisaient de même. Bref, lorsque j'ai commencé à écouter d'abord de la pop (Buddy Holly, les Everly Brothers...), du folk (Woody Guthrie, Pete Seger...), à m'intéresser, grâce à mon père, à la poésie, j'ai éprouvé l'envie d'étudier l'art et de m'intéresser au collage. Puis je me suis mis à écouter du blues, de la musique classique, de la bossa nova, de la musique des Caraïbes, de la musique japonaise, de la musique inuit, des chants
Grégoriens, vraiment tout. C'est là qu'est apparue l'envie de rassembler toutes ces formes musicales. "Sunny Goodge Street" est la première chanson sur laquelle j'ai tenté de mélanger musique classique et jazz. Et ça fonctionnait, le résultat était drôlement bon. Mais dès 1965, si vous réécoutez une chanson comme "Turquoise", vous verrez que l'harmonica a déjà ce son très particulier de mouettes, wha-wha-wha-whaaaaa. Puis fin 1965, début 1966, tout se mélange : clavecin, congas, contrebasse, basse électrique, pop, guitare acoustique, guitare électrique. Le leitmotiv alors était vraiment : "il n'y a pas de règles. Brisons-les toutes !"

L'un de nos premiers souvenirs musicaux d'enfance est la chanson "Mellow Yellow", qui connut un énorme succès en France, et continue de passer régulièrement sur les ondes. Quelle relation avez-vous avec ce morceau ?
Je joue encore mes tubes. Certains artistes n'aiment pas leurs chansons les plus connues. Peut-être celles-ci leur évoquent-elles de mauvais souvenirs, parce qu'ils haïssent désormais le type qui jouait de la guitare dessus, ou bien parce qu'ils ont perdu tout leur argent depuis, je ne sais pas. Moi, je suis un artiste solo et je chante ma propre histoire. Au concert de Paris, il y aura deux parties : une première, acoustique, avec peut-être une contrebasse sur "Colours" et "Sunny Goodge Street" ; puis une seconde, électrique, avec le groupe. Il y aura 5 chansons de "Beat Cafe", mais la majeure partie de mon répertoire sera constituée de hits, que j'aime toujours. Nous jouerons aussi quelques chansons un peu plus "cultes" des albums, comme "The Battle of Geraldine", "To Try for the Sun", "Josie"... Donc, vous le voyez, je n'ai aucun complexe par rapport à mes chansons. J'adore "Mellow Yellow", je trouve que c'est un titre extraordinaire. Son niveau de popularité est devenu si incroyable... Il y a 3 ans, Gap l'a utilisée à des fins publicitaires et ça a permis à toute une nouvelle génération de la découvrir. La plupart de mes autres hits, comme "Season of the Witch", "Sunshine Superman" ou "Hurdy Gurdy Man" ont généré des ventes comparables, mais aucun ne possède la dimension quasi-iconique de "Mellow Yellow". Je suis le garçon "mellow" (doux, tendre). Je suis tellement doux...

Et pourquoi "Yellow" (jaune) ?
Et bien, Paul Mc Cartney disait que c'était à cause de "Yellow Submarine". J'ai écrit deux lignes de "Yellow Submarine", le saviez-vous ? J'ai écrit "Sky of blue and sea of green / In a yellow submarine". J'admets que ce ne sont pas les deux lignes les plus inoubliables de l'Histoire - et ce n'était de toute façon qu'une reformulation de ce que Paul avait déjà écrit. Mais il disait qu'il lui manquait deux lignes, alors bon, j'avais écrit ça. Et lorsque j'ai fait "Mellow Yellow", il m'a interpellé sur le mode : "Ah, je vois. Encore "Yellow", comme par hasad...". Non, en fait, le jaune se réfère au safran, qui est la couleur des robes que portent les moines Bouddhistes. Cela a donc à voir avec le safran dans toutes ses acceptions : l'épice, la fille et la robe. Il y a également un lien avec les couleurs utilisées en peinture. Comme je vous l'ai dit, nous avions fait les Beaux-Arts. Quand nous ne peignions pas, nous écrivions des chansons et les couleurs pénétraient alors la musique. J'ai également fait une chanson qui s'appelle "Colours", une autre "Wear Your Look Like Heaven", qui parle de bleu prussien, de cramoisi... Les couleurs sont très importantes dans mes chansons.

DONOVAN


Il y a ces temps-ci un revival folk, avec des jeunes gens épris de "Flower Power" et du mode de vie des sixties, comme Devandra Banhart, Cocorosie... Les connaissez-vous ?
Bien sûr, je connais ces gens, enfin pas tous. Je suis en tout cas au courant de ce revival folk, et je pense que c'est une bonne chose. Ce n'est pas une attitude rétrograde, simplement, la musique a toujours besoin de retourner à ses racines. Sur un plan matériel, il est assez coûteux de monter un groupe, alors que là, une voix et une guitare suffisent. Que ce soit les Beatles ou même Dire Straits, tous écrivaient d'abord leurs chansons sur une guitare acoustique, avant de passer à l'électrique pour l'enregistrement. C'est valable aussi pour Buddy Holly, les Everly Brothers, les premières chansons d'Elvis... Toujours, retourner aux racines. Ca vaut aussi pour l'attitude vestimentaire et le mode de vie, comme vous le disiez. Il y a ce livre, "The Indigo Children", qui parle bien de cette nouvelle génération, celle des enfants de nos enfants. Ceux-ci recommencent à se prévaloir de la liberté acquise au cours des années 60. Car nous avons alors ouvert énormément de portes, qui étaient toutes cadenassées dans les années 50. Il ne faut pas oublier qu'en 1963, les Beatles, les Stones et Donovan étaient interdits de passage radio en Grande-Bretagne. C'était jugé trop moderne, révolutionnaire. Les seules choses qui avaient le droit d'antenne alors étaient du genre (chantonnant une ligne de contrebasse jazzy à la "Pink Panther") ou à la limite un peu d'Elvis. Tout cela a favorisé le développement des radios pirates, qu'on écoutait depuis des bateaux situés à 5 kilomètres de la côte Anglaise, comme Radio Caroline, aux Pays-Bas ou au Danemark. Ce sont grâce à elles que les gens ont pu, illégalement, découvrir nos chansons. Ensuite, la marine britannique a fait envoyer des vaisseaux de guerre auprès des bateaux pirates pour envoyer les personnes qui s'y trouvaient en prison. C'était de leur part totalement illégal, puisqu'ils se situaient formellement à 5 kilomètres du pays ! C'était fou ! Les jeunes musiciens ne me croient pas quand je leur raconte ça, aujourd'hui. Puis, les autorités britanniques se sont demandées : "d'où émettent exactement les radios pirates ?". Et alors, British Telecom et les radios nationales sont allés débaucher les gens de ces mêmes stations pour les faire travailler à la BBC. Une fois sur place, bien sûr, ils diffusaient exactement ce qu'ils voulaient. On ne s'en rend pas toujours compte, mais la nouvelle génération de folk-singers bénéficie aujourd'hui de cette liberté acquise alors. Et c'est naturel que des jeunes aujourd'hui essaient de recréer les sixties, car quelque chose d'extraordinaire s'est alors produit, comparable à la Renaissance Italienne. A Cleveland, Alan Freed fut le premier DJ à passer du rhythm & blues à la radio, du Muddy Waters, du Chuck Berry... Alors, la police est venue le chercher (hurlant avec la voix du policeman américain) : "Vous êtes en état d'arrestation pour avoir diffusé du Chuck Berry !!!". Invraisemblable ! Enfin... Quoiqu'il en soit (s'approchant de notre magnétophone) : "n'écoutez surtout pas de Chuck Berry, sous peine de finir en taule, OK ? ?" (rires). Dans le même temps, Eminem a été censuré dernièrement. Pourquoi ? Peut-être parce qu'il est blanc et fait de la musique noire, il ne devrait pas faire ça, oh, le méchant petit garçon. Et en plus il utilise des mots grossiers. Avez-vous emprunté un film au video-club, dernièrement ? N'y avait-t-il pas le moindre gros mot dedans ? Pourquoi reproche-t-on à certains chanteurs ce qu'on passe sans problème au cinéma ?

Puisque vous parlez d'Eminem, qu'écoutez-vous donc, parmi les musiciens actuels ?
J'écoute les disques de ma fille, Astrella, qui a 31 ans et vient de sortir un disque réalisé avec Kevin Hunter, qui a co-écrit des chansons pour Sheryl Crow. Ca, c'est la musique de ma famille, mais j'ai également, au cours des dix dernières années, énormément écouté les disques de l'Irlandais Damien Rice, que j'adore. Les groupes de la scène de Manchester aussi, même s'ils ne sont plus tout jeunes, et n'ont rien fait depuis des années. Récemment, j'ai découvert Belle And Sebastian et y ai perçu l'influence de ma propre musique. Parmi les choses encore plus récentes, j'aime assez Adam Green, et d'une façon plus générale, le son de la nouvelle scène folk.

Connaissez-vous les disques de Joe Henry, "Scar" et "Tiny Voices" ? En réécoutant "Beat Café" dernièrement, nous étions assez frappés par le feeling commun entre votre dernier disque et les siens.
Vraiment ? Ecrivez-moi son nom sur mon carnet, s'il vous plaît. Il faut que j'écoute des musiciens actuels, mais il y a trop de nouveaux noms, on s'y perd. Je ne pense pas que quiconque soit isolé. C'est tout à fait possible qu'il y ait des similitudes de démarche entre ce que je fais et ce que font ces gens dont vous me parlez, même sans nous êtres écoutés mutuellement. Les tendances fonctionnent ainsi, en parallèle. En tout cas, merci à vous. J'espère que vous viendrez au concert du 9 mai à Paris. Et dites bien à tout le monde de venir, informez-les du lieu où je serai ce soir là !



Un grand merci à Bertrand, Emmanuelle, Guillaume et Laurent V.
Photo de première page piquée sur http://www.donovan.ie 

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