Eagulls - Interview

09/05/2016, par | Interviews |
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Les Britanniques d’Eagulls nous reviennent avec un deuxième album aussi mélodieux que le premier était bruyant. Enregistré “en famille” à Leeds, il laisse passer un peu plus de lumière que le précédent mais dévoile surtout quelques pépites enregistrées sur du matériel vintage qui donne un son très marqué à l’album. Ils nous expliquent pourquoi ils ont opté pour un virage à 90°, mais aussi la genèse difficile d’“Ullages” après deux ans sur la route.

Eagulls 1

Les textes du premier album montraient une vision relativement pessimiste de la vie en Angleterre. Les longues tournées vous ont éloignés d’une existence qui avait certainement alimenté les paroles du premier album. Comment avez-vous abordé les textes cette fois-ci ?

George Mitchell : Je suis effectivement quelqu’un de différent, la vie sur la route a changé ma personnalité. Le changement n’est pas radical car mes textes sont toujours très sombres, mais j’y laisse entrer un peu de lumière, une touche d’espoir. Ça me demande beaucoup d’efforts, car je ne suis pas la personne la plus optimiste du monde.

Vous avez enregistré votre premier album dans les conditions du live. Qu’en est-il pour celui-ci ?

Henry Ruddel : L’approche a été différente cette fois. A une ou deux exceptions près, nous avons commencé par enregistrer la batterie en analogique, et nous avons bâti le reste autour. Les voix ont été finalisées en dernier. “White Lie Lullabies” qui clôture l’album est par contre issue d’une jam session. C’est un titre que nous avons composé une semaine avant d’entrer en studio. Nous voulions simplement que l’album se focalise plus sur les détails, mais surtout qu’il ait un son plus “haute fidélité”. D’où l’enregistrement par couches successives.

G.M. : C’était le seul moyen d’y arriver. Les disques que j’écoute à la maison depuis quelque temps ont un son qui dévoile toutes les richesses des instruments. Tes intentions, tes idées passent mieux de cette façon. A l’époque du premier album nous étions fortement influencés par des groupes qui enregistraient live avec du matériel pourri. Nous avions la chance d’être tous sur la même longueur d’onde dans le groupe pour définir le son de son successeur.

Y a-t-il d’autres éléments que vous souhaitiez changer par rapport au premier album ?

H.R. : Enregistrer est un moyen d’exprimer ton art, une expérience sans cesse différente. Tu apprends de nouvelles techniques pour manipuler les sons que tu as en tête. J’ai accumulé tellement de savoirs lors des sessions d’“Ullages”, qu’il était frustrant de devoir mettre fin à l’enregistrement. Je voulais continuer pour progresser encore plus, revenir sur certains titres pour continuer à expérimenter.

G.M. : Je compare souvent le studio à un instrument. Plus tu y passes du temps, plus tu réalises à quel point il est difficile de le maîtriser. Il y a toujours de nouvelles approches possibles.

Eagulls 2

Avez-vous votre propre matériel pour enregistrer vos disques ?

H.R. : Nous possédons un minuscule local de répétition à Leeds. Nous enregistrons nos sessions sur un ordinateur puis nous mettons le tout sur nos téléphones respectifs pour écouter le résultat chacun dans notre coin. Nous modifions les structures des titres si besoin est le jour suivant. Ce n’est donc pas à proprement parler un studio d’enregistrement car ce que nous y produisons est vraiment DIY. Nous enregistrons ensuite dans un endroit plus adapté et mieux équipé.

G.M. : Je ne sais pas si tu as lu le livre de David Byrne, “How Music Works”. Il décrit l’environnement des musiciens comme reflétant le son de leurs productions. Si tu enregistres dans un petit studio, ton album sonnera comme de la musique enregistrée dans un petit studio. Pourtant le son du nouvel album sonne à l’opposé du cadre dans lequel il a été enregistré. David Byrne n’a pas vraiment raison sur ce coup-là, mais je ne vais pas le critiquer car ce mec est un génie (rires).

Le disque est plus mélodieux que le précédent, vous laissez vos chansons respirer davantage. Comment vous est venue cette nouvelle direction ?

G.M. : La nouvelle direction musicale a été difficile à créer, je ne vais pas te mentir. Nous avons effectué un sacré virage au niveau du son. C’était une volonté dès le début. Même si du temps a été nécessaire, rien n’a été forcé, ce son nous est venu naturellement, petit à petit. Il nous a fallu repartir de zéro, apprendre à jouer et à chanter d’une façon complètement différente. Lorsque nous avons composé “My Life in Rewind”, nous savions que nous tenions enfin un titre qui allait donner une ligne directrice au nouvel album. Ce titre a un côté un peu rêveur qui a plu à tout le monde.

Aviez-vous des références en tête au niveau du son ?

H.R. : Non pas vraiment. Comme le précise George, tout est parti de “My Life in Rewind”. Les deux ou trois chansons suivantes étaient également dans cette veine plus mélodique et nous avons poursuivi dans ce sens car nous étions soulagés de tenir enfin quelque chose de concret qui nous satisfaisait.

Vous affichiez ouvertement une attitude “Do It Yourself” aux débuts du groupe. Avec ce nouveau son, cet enregistrement dans un studio plus confortable, vous y identifiez-vous encore malgré tout ?

H.R. : Oui. Nous avons travaillé avec Matt Peel, le même producteur que pour le premier album. Seul le studio était différent. Je considère donc que tout a été fait en famille. On nous a proposé de travailler avec de gros noms de la production, dans des studios luxueux. Nous avons préféré resté à Leeds avec un producteur qui est un ami, car c’était le seul moyen de nous sentir en confiance. Personne ne nous a freinés au niveau de notre créativité, et du coup je crois que c’était aussi bien pour notre santé mentale. Nous sommes tous de grands timides et nous aurions eu du mal à contredire quelqu’un que nous ne connaissons pas (rires). Nous pouvions tout nous dire avec Matt. Si nous avions un désaccord, nous trouvions un arrangement constructif.

Vous jouez déjà quelques morceaux d’”Ullages” en live depuis quelques mois. Comment le public a-t-il réagi à cette nouvelle direction que vous empruntez ?

H.R. : Nous avons vraiment commencé à tourner début mars car nous ne nous sentions pas prêts avant. Mais nous avons joué quatre titres dans des versions non définitives sur quelques dates en fin d’année dernière.

G.M. : La réaction du public nous a étonnés. Les gens dansaient sur des titres qu’ils n’avaient jamais eus l’occasion d’entendre. Nous étions angoissés à l’idée de perdre une partie de nos fans. Nous n’aurions pourtant pas pu continuer à jouer le même type de chansons éternellement, nous serions morts d’ennui.

A quel niveau la réception plus que positive de votre premier album, des tournées à guichets fermés, des passages dans de prestigieuses émissions vous ont t-ils affectés au moment de vous mettre au travail sur “Ullages” ?

G.M. : Je suis le roi de l’autocritique, je ne pense donc qu’à ce que j’aurais pu mieux faire à l’époque.

H.R. : Je suis un peu pareil. Nous avons accompli tellement de choses en deux ans, et pourtant je ne pense qu’à ce que l’on aurait dû refuser de faire. Les gens paraissent plus emballés que nous quand ils nous parlent de notre parcours (rires). Nous passons sincèrement pour des personnes négatives. Je ne crache pas dans la soupe, je me souviendrai toute ma vie de cette expérience et je la revivrai s’il fallait le faire. Mais à l’heure du deuxième album, nous souhaitons juste passer à l’étape suivante, avec une approche différente.

G.M. : Les bons moments ont été plus nombreux que les mauvais. Mais comme beaucoup de gens, tu te focalises toujours sur les mauvais (rires).

Votre son est souvent comparé à celui de groupes de la fin des 70’s et des 80’s. Vous arrive-t-il d’utiliser du matériel de cette époque ? Enregistrez-vous en analogique ?

G.M. : Nous sommes effectivement fans de beaucoup de groupes de cette période, mais c’est le matériel qu’ils utilisaient à l’époque qui nous intéresse plus que tout. Il est impossible de retrouver un son typiquement 80’s avec du matériel moderne. Nous n’utilisons que des pédales d’effets allant des années 70 à 90 car elles correspondent au son que nous recherchons. Nos titres sont composés sur ce matériel, même nos démos. Pour moi aucun matériel récent n’arrive par exemple à la cheville du “Space echo” de chez Rolland. A tel point que je le définirais comme un instrument même si ce n’en est pas un, car il définit le son d’Eagulls.

Eagulls 3

Vous passez donc beaucoup de temps sur eBay à la recherche de la perle rare ?

G.M. : Je ne vais pas te mentir, oui ! (rires)

Vous êtes un groupe profondément anglais et pourtant vous êtes signés sur un label indépendant aux Etats-Unis. Comment est-ce arrivé ?

G.M. : Nous avions eu l’opportunité d’aller jouer à South By Southwest tous frais payés. C’était une opportunité difficile à refuser. Sur place nous avons rencontré Tim de Partisan Records et nous avons senti que notre musique lui parlait. Il nous a proposé de garder un contrôle artistique total si nous le laissions sortir notre disque. Nos relations sont excellentes malgré la distance. Tout peut se régler par e-mail de nos jours.

Comment votre musique est-elle perçue outre Atlantique ?

H.R. : Le public est différent mais nous rencontrons tout de même un certain succès là-bas. Le fait que nous soyons anglais aide beaucoup car on ne se doute pas à quel point les Américains sont friands de tout ce qui vient de chez nous. Les groupes sonnent différemment, c’est ce qui doit les séduire. Mais l’inverse est également vrai : lorsque des groupes cool viennent jouer sur notre petite île, ils doivent avoir l’impression de débarquer sur une autre planète (rires).

Pourriez-vous nous en dire plus sur la pochette de l’album, une photo prise par Peter Mitchell qui comme vous habite à Leeds ?

G.M. : C’était l’un des premiers photographes contemporains à réaliser une exposition de photos en couleur en Angleterre à la fin des années soixante. Nous nous sommes rendus à l’une de ses expositions l’année dernière. J’ai immédiatement adoré son travail et l’idée de le contacter pour qu’il travaille avec nous pour un visuel m’a traversé l’esprit. Mais, convaincu que ça ne marcherait jamais, je n’ai même pas tenté d'entrer en contact avec lui. Puis à la dernière minute, alors qu’il restait peu de temps pour créer la pochette, je me suis enfin décidé à tenter ma chance. Je lui ai téléphoné et il a tout de suite été intéressé. C’est incroyable car je le considère comme l’un des meilleurs photographes du Royaume-Uni. Il est un peu comme les membres d’Eagulls, il aime rester discret et garder les choses à une échelle raisonnable.

Pourquoi avoir choisi spécifiquement cette photo ?

La majorité de nos chansons parle de relations entre les gens. C’est la seule photo de son œuvre dans laquelle tu trouves une relation entre deux “individus”, représentés ici sous la forme d’épouvantails. Il y a donc une cohérence. C’est, de plus, une pochette de disque plutôt inhabituelle ; à notre connaissance, elle ne ressemble à rien de ce qui a déjà était fait.

Crédit photo : Alain Bibal

Merci à Florian Leroy

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