“Eden”, du bon usage de la nostalgie

31/12/2014, par | Autre chose |
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Sorti en novembre dernier, “Eden” de Mia Hansen-Løve (fortement inspiré par le parcours de DJ de son frère Sven, par ailleurs coscénariste du film) a été accueilli par une critique assez partagée, et n’a pas connu un grand succès en salle (il ne devrait pas dépasser les 100 000 entrées en France, même si, selon la réalisatrice, il s’est bien vendu à l’étranger). On pourrait trouver à ce relatif échec plusieurs raisons. D’abord, et bien que le propos du film soit au fond assez universel, le caractère pointu et “microcosmique” de ce qui est raconté (pas tant l’odyssée de la French Touch dans son ensemble, même si on en croise quelques figures comme les Daft Punk sans casques, que la plus modeste aventure des soirées “garage”). Ensuite, la platitude linéaire du récit, dénuée de véritables pics dramatiques, et le manque de charisme de l’acteur principal, qui est de presque tous les plans… Ajoutons par ailleurs que Mia Hansen-Løve n’a pas pu, su ou voulu trouver une forme cinématographique qui colle à son sujet : la musique électronique, fondée sur le mix, la répétition, l’alternance de “montées” et de “descentes”. Mais on ne s’attendait pas non plus à ce que la pudique réalisatrice d’“Un amour de jeunesse” fasse du Baz Luhrmann techno-house.

La vraie beauté du film (et ce qui est sans doute un facteur aggravant pour certains), c’est qu’il est ouvertement nostalgique. De nos jours, la nostalgie n’a pas bonne presse : il est vrai qu’elle est trop souvent le fait de réactionnaires apôtres du “c’était mieux avant”, d’un retour en arrière social et politique évidemment absurde et illusoire. Ce n’est bien sûr pas cette nostalgie “instrumentalisée” dont il est question dans “Eden”, qui nous replonge dans une époque proche, les années 1990-2000. Plutôt celle, existentielle, qu’analyse Vladimir Jankélévitch dans “L’Irrémédiable et la Nostalgie” : l’impossibilité de revenir en arrière, de redevenir celui qu’on était, source de douce mélancolie plutôt que de désespoir. Comme il l’écrit, « le charme d’un passé irréversible inquiète la conscience autant qu’il l’envoûte ».

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Dans “Eden”, la nostalgie joue à plusieurs niveaux. Il y a d’abord celle de la réalisatrice, qui a vécu de près l’émergence de cette scène, et qui, peut-être pour cette raison, ne la mythifie pas. Du film, on retient finalement moins les moments de clubbing, à Paris ou au PS1 de New York, où Paul et son binôme DJ atteignent le modeste acmé de leur gloire, que les scènes du début, dans des appartements ou des lieux neutres, où naît peu à peu une passion pour la musique qui soude un groupe d’amis. Une bande informelle qui va progressivement se désagréger : plus le film avance, plus Paul se retrouve seul, bien que très entouré. Cette nostalgie, c’est donc aussi celle du personnage principal lui-même, qui aimerait sans doute retrouver l’excitation et le sens du partage des débuts, une sorte d’état d’innocence, tout en étant conscient que le temps fait son œuvre (le grand thème de Mia Hansen-Løve), et que c’est impossible – « We were young and we were pure/And life was just an open door », chantait Barney dans “Face Up” de New Order.

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De façon plus subtile, la nostalgie est peut-être contenue dans la musique elle-même (la B.O. du film, un double CD très soigné, en offre un bon aperçu), cette “house garage” dont Paul est un prosélyte avec les soirées Cheers. Une musique qui, à l’opposé du futurisme techno offrant à la même époque quelques chefs-d’œuvre, semble regarder vers des genres du passé, soul, funk ou disco, incarnations là aussi d’une certaine innocence et d’un esprit communautaire. Les vocalistes (puisqu’il s’agit essentiellement de titres chantés) sont souvent issus du gospel, les producteurs des morceaux sont des artisans qui ne cherchent pas à faire carrière, le son reste relativement chaud malgré les machines. La house garage donne à entendre une modernité rassurante, d’où l’humanité n’est pas exclue, avec ses voix extatiques (“Happy Song” de Charles Dockins), ses basses rondes et ses petits gimmicks de claviers. Un goût d’enfance, peut-être (les sifflements du merveilleux “The Whistle Song” de Frankie Knuckles).

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Mais à trop prolonger l’enfance, on risque de se perdre et de laisser filer son existence. Calfeutré dans sa cabine de DJ, Paul ne s’est pas rendu compte que le monde n’est plus le même ; il s’entend dire par un patron de boîte qu’il devrait littéralement changer de disque. L’entrée longtemps différée dans l’âge adulte est montrée comme un déchirement nécessaire plutôt que comme un renoncement. Cette préoccupation entre étrangement en résonance avec les titres de deux disques (et chansons) que nous avons défendus cette année, et qui se font eux-mêmes écho : l’album “Adieu l’enfance” de La Féline et le EP “Quitter l’enfance” de Baptiste W. Hamon. Comme si le fait de grandir (vieillir) taraudait toute une génération à l’avenir incertain, qui préfère se retourner vers ses jeunes années – les Daft Punk, encore eux, n’ont-ils pas fait appel à Matsumoto, le créateur d’“Albator”, pour leur film d’animation “Interstella 5555” ?

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Reste qu’il faut bien un jour se décider à quitter le cocon, sans pour autant s'interdire de cultiver la nostalgie comme un jardin. A chacun d’en faire bon usage : plutôt que de se lamenter, de regretter que le monde ne soit plus ce qu’il fut, mieux vaut se souvenir d’un temps où nos émotions étaient plus fortes, nos passions plus franches, nos envies plus brûlantes (ne serait-ce que dans le domaine musical)… et se dire alors que même si la raison et une certaine lassitude ont pris le dessus, il nous en restera toujours quelque chose. Faire du passé une mémoire vive – “random access memories” ? – plutôt qu’une matière morte, tel est le beau programme que Mia Hansen-Løve et Agnès Gayraud alias La Féline, avec d’autres, ont accompli cette année. Et leur éden est aussi un peu le nôtre.

Merci à David Larre.

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