Eleanor Friedberger - Interview

25/01/2012, par Christophe Despaux | Interviews |
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Auteur de "Last Summer", l'un des plus beaux albums de 2011, et de "My Mistakes", assurément l'un des grands titres de cette année (cf notre playlist Spotify), Eleanor Friedberger s'affranchit en douceur de son frère Matthew et signe un complément indispensable au dernier, et très réussi, Fiery Furnaces. L'occasion pour nous de rencontrer une jeune femme à la fois timide et assurée, vibrante comme son disque. 

Eleanor Friedberger

"Last Summer" correspond-il à une rupture programmée entre Matthew et toi ?

Pas vraiment mais un peu - nous avons beaucoup tourné une année après "I'm Going Away", puis on a fait des versions solo de ce disque pour notre dernier enregistrement commun, et j'ai retrouvé l'habitude d'enregistrer seule chez moi. Matthew vit maintenant à Paris, il était normal que nous nous éloignions un peu musicalement. J'ai écrit ces chansons en six semaines pour le disque : ce n'est pas comme si je les portais depuis des années sans oser les partager avec lui. Si je ne l'avais pas fait à ce moment précis, je ne l'aurais jamais fait. Ça n'a pas été une immense révélation, quelque chose que je voulais faire depuis toujours et dont j'aurais été empêché : le timing était juste le bon.

A l'écoute du disque, on se demande si tu n'étais pas responsable du côté beaucoup plus pop de "I'm Going Away "?

Non, mais nous voulions quelque chose de plus dépouillé avec des paroles que l'auditeur puisse s'approprier facilement. Beaucoup des chansons que j'ai écrites pour ce disque étaient très personnelles, j'ai poussé ça un peu plus loin sur "Last Summer".

On a l'impression que c'est un disque très autobiographique. Un critique a eu cette formule sur "Last Summer" : "un disque profondément personnel sur rien en particulier".

Très amusant (rires). Disons que c'est sur la mémoire et le fouillis que ça peut être. "My Mistakes" parle d'une chose qui m'est arrivée l'été dernier, mais aussi d'une autre qui m'était arrivée l'été avant l'été dernier, et d'un autre souvenir vieux de dix étés, tout ça mélangé, sans ordre, comme la façon dont fonctionne ton cerveau, sans logique apparente.

Le principal personnage de "Last Summer", n'est-ce pas New-York ?

Je voulais rendre ma toute première impression de cette ville, la première fois que nous y avons déménagé. Je suis dans les Fiery Furnaces depuis 10 ans, mais je voulais remonter plus loin, retrouver quelque chose d'un peu naïf, d'un peu frais, celle que j'étais avant les Furnaces, et mon excitation à l'idée de faire de la musique et de jouer devant des gens. Le premier disque que j'ai enregistré avec mon frère correspondait à mon retour de Londres, et cela parlait beaucoup d'endroits que j'avais connus là-bas ou de gens que j'y avais rencontrés. Cela m'a paru une bonne idée de faire la même chose avec New-York, un peu comme si j'écrivais une lettre d'amour à cette ville. 

Es-tu influencée par les musiciens new-yorkais ? Si oui, cela ne s'entend pas trop, à part sur "Heaven" qui bizarrement me fait penser à la chanson des Talking Heads du même nom, pourtant très différente ?

Je suis très fan des Talking Heads. David Byrne est venu nous voir après un concert, il y a quelques semaines. Je l'avais déjà rencontré, mais il n'avait jamais été aussi amical. En fait, chacune des chansons de "Last Summer" est rattachée à une autre qui l'a influencée, parfois de façon très lointaine. Par exemple, "My Mistakes" vient de "Lay My Love", une chanson de John Cale et Brian Eno sur "Wrong Way Up", "Early Eathquakes" de Jorge Ben, et "One-Month Marathon" d'un morceau de Tyrannosaurus Rex sur "Beard of Stars".

Ton disque forme un tout - ce n'est pas qu'une collection de chansons disposées les unes à la suite des autres…

J'y tenais beaucoup. C'était un test, je voulais savoir si je pouvais arriver à faire un disque toute seule. J'y suis arrivé ! Mon but, ce n'était pas de surgir du néant et d'inventer un son. Je voulais quelque chose de simple, calme et intime qu'on puisse écouter d'une traite. Je pense y être arrivé. Je hais ce mot, mais c'est celui qui me vient à l'esprit et qui décrit le mieux ce que je voulais faire : "plaisant". Que surtout on ne pense pas : "Oh, elle y met tout son coeur et toutes ses tripes !". Surtout pas ça (petit rire).

Le son de "Last Summer" est très seventies. Comment as-tu travaillé sur la production ?

J'ai fait des démos sur Garageband, et je les ai apportées à mon producteur, Eric Broucek. il les a mises une par une dans un autre programme, puis il les a mixées à la console. Son parcours est particulier, il a été l'ingénieur du son de DFA. Il est jeune, très rapide sur un ordi, mais aussi porté sur des technologies plus anciennes. Il n'a pas tant de choses que ça dans son studio, mais tout est très beau et dans un état parfait : un Moog, un Wurlitzer, un Yamaha des années 70. On a voulu se limiter à une palette réduite, on a pris mes démos et tout simplement changé les sons. Du copier-coller, quoi ! Et nous avons fait venir des musiciens pour les parties que nous ne pouvions pas faire seuls : le saxophone ou le clavier de "Roosevelt Island" pour donner plus de vie.

Matthew aime-t-il "Last Summer" ? Et toi, aimes-tu ses albums solos à un seul instrument ?

Je ne lui ai donné son exemplaire que récemment quand j'ai eu aussi le mien. Je lui ai fait écouter dans une voiture "Inn of the Seventh Ray" et il a trouvé que ça ressemblait aux Fiery Furnaces, enregistré par quelqu'un d'autre. En fait, je ne sais pas, on n'en parle pas trop… Mais il m'encourage beaucoup, et il me pose des questions techniques sur tel ou tel passage. J'ai écouté son disque au piano et celui à la harpe, j'aime vraiment. Je me rappelle que nous étions tous deux à l'anniversaire de ma mère qui a la harpe dans son salon. Je l'ai vu aux prises avec l'instrument, et ça nous a beaucoup amusés parce qu'il ne sait pas en jouer.

Peut-on s'attendre à un prochain Fiery Furnaces ? 

On a des idées mais pas de date fixée. J'aimerais faire un autre album solo avant. J'ai plein de nouvelles chansons.

Qui a eu l'idée de la discussion à la fin d'un concert parisien des Fiery Furnaces, il y a quelques années ?

C'était à l'initiative d'un magazine français, Chronicart. Marrant comme tout. Ce genre de choses plaît toujours à Matthew. Il est beaucoup plus conceptuel que moi. Il ne dirait certainement pas les choses comme ça, mais je crois qu'il complexe un peu à l'idée d'être musicien et qu'il cherche une raison à ça. Nos personnalités sont très différentes. Je chante et je joue de la guitare sans me poser de questions. Je n'ai pas besoin de concept. Etre honnête avec moi-même me suffit. Mais c'est très bien que nous soyons si différents, parce qu'ainsi, nous sommes vraiment complémentaires.

Ecoutes-tu de nouveaux groupes ?

Pas vraiment, à part des amis ou les gens avec qui je tourne. J'ai acheté le dernier Deerhof - mais ce sont des amis - et "Wit's End" de Cass McCombs.

Etre dans un groupe avec son frère n'est-il pas étrange et compliqué (cf les frères Reid ou Davies qui se tapaient dessus tout le temps) ?

Nous pouvons nous engueuler très fort mais on fait la paix aussi vite. En fait, on n'a même pas besoin de se raccommoder, c'est oublié en une seconde, comme ça (elle claque des doigts). Et ça, ça ne peut pas arriver dans un groupe avec des gens qui ne sont pas de ta famille. En tournée, on est fatigué et on perd facilement son sang froid. C'est beaucoup plus difficile de passer l'éponge quand il y a une grosse engueulade. D'un autre côté, ce n'est pas très cool d'être en groupe avec son grand frère.

Y a -t-il moins de compétition entre un frère et une soeur ?

Oui ! Déjà, nous ne sommes pas en compétition pour les filles ! (Rires). On se protège entre nous. On n'est pas un groupe normal. On pourrait s'arrêter et refaire un disque pour nos soixante ans. Ce ne serait pas tellement plus étrange qu'aujourd'hui. Ce n'est pas très naturel pour un frère et une soeur d'être dans un groupe de rock. Quand je pense à un groupe de rock, je ne pense pas à un frère et à une soeur. Un frère, une soeur, c'est la famille, c'est mignon. Le rock, c'est dur et douloureux (petit rire).

Eleanor Friedberger

Ta voix et ton phrasé sont vraiment uniques. T'a-t-on déjà proposé des collaborations ?

En fait, je chante une chanson sur le prochain Andrew Bird, mais je ne sais pas encore s'il va la garder. Sinon, je n'aime pas beaucoup les duos. Je n'y pense pas trop ; peut-être que je devrais.

Et as-tu envisagé des invités pour ton disque ?

J'en avais parlé avant à pas mal de connaissances dans le milieu qui me disaient : "Tu dois demander à tous tes amis les plus célèbres de venir jouer sur ton disque". Je n'étais pas très chaud, et ça n'est pas arrivé. Je suis très contente d'avoir fait "Last Summer" seule, avec des gens dont personne n'a entendu parler. Ce genre de collaborations avec des célébrités, ça te détourne des disques, tu te mets à guetter les noms sur les pochettes, alors qu'au fond, on s'en fout. Avec Andrew, c'était plus un défi que je me suis lancé, j'aime bien ça, peut-être même un peu trop. Actuellement, je fais de l'insomnie, il m'arrive trop de choses !

Pourquoi avoir sorti "Last Summer" sur Merge ?

J'ai préféré changer de label pour que ce disque soit vraiment ressenti comme un nouveau départ. Merge a une très bonne équipe, ils ont beaucoup vendu avec Arcade Fire et Spoon, c'est un label vraiment indépendant avec un musicien à sa tête. C'est un bon équilibre. Il y a plus de monde que Thrill Jockey. J'ai déjà vendu plus chez Merge que le dernier Furnaces sur Thrill Jockey (Rires). Je ne sais pas si ça a à voir avec le disque, nous verrons !

Propos recueillis par Christophe Despaux

Photos : Guillaume Sautereau

Merci à Caoimhe et Aymeric.

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