Elysian Fields - Interview (partie 2)

17/05/2011, par et Matthieu Chauveau | Interviews |
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Suite et fin de l'interview (voir la première partie) de Jennifer Charles et Oren Bloedow. Où il est question d'enfance et d'innocence, de Jim Thirlwell et de Jean-Louis Murat, du melting-pot culturel qu'est New York et d'herbes de Provence.

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La première chanson de l'album "Sleepover", évoque des souvenirs d'enfance. C'est en tout cas ce que l'on comprend en écoutant le texte, même si nous n'avons pas vraiment d'équivalent du "sleepover" dans la langue française (une sorte de "soirée pyjama" où des camarades de classe "découchent" et passent la nuit ensemble chez l'une d'elles en se racontant leurs petits secrets ; l'un de ces rituels marquant le passage de l'enfance à l'adolescence).
Oren : Chez vous, les gamines restent chacune chez soi, c'est sans doute mieux !
Jennifer : Oui, votre façon d'éduquer les enfants est assurément meilleure ! (rires) En effet, en faisant des interviews récemment, je me suis aperçu que les gens ici n'étaient pas très familiers avec cette chose, même le mot "sleepover" leur était inconnu. Je n'en étais pas consciente.

En tout cas, le texte me paraît plus direct et narratif, moins poétique que dans vos premières chansons, à l'époque de "Bleed Your Ceddar".
Oren : Tu as tout à fait raison. Sur d'autres morceaux de l'album, les paroles sont plus imagées, mais "Sleepover" ressemble davantage à une nouvelle.
Jennifer : Il était d'ailleurs logique pour nous de la placer au début de l'album. C'est une chanson assez simple et naïve sur l'innocence de l'enfance. Puis, au fur et à mesure, de morceau en morceau, le personnage que d'une certaine façon j'interprète grandit, et les histoires deviennent plus sophistiquées. Il y a de l'amour, du désir, de l'aventure…
Oren : Et un enlèvement par des extraterrestres, un voyage dans l'espace, l'inconnu…
Jennifer : J'étais très attirée par l'univers de Sun Ra quand nous avons fait "Last Night on Earth", cela a sans doute été une grosse influence.
Oren : Il disait souvent un truc du genre "I'm not from this place, I'm a citizen of outer space" ("Je ne suis pas d'ici, je suis un citoyen de l'espace").
Jennifer : Et "Space is the place"…

Le deuxième morceau de l'album, "Red Riding Hood", dans lequel vous revisitez l'histoire du Petit Chaperon rouge, ne paraît pas très éloigné de "Sleepover" dans son thème.
Jennifer : Comme je le disais, c'est un peu la suite. Le personnage a quitté l'enfance pour l'adolescence, il se cherche, joue différents rôles en quelque sorte. Il découvre la sexualité mais est encore sous l'influence des contes de fées, de quelque chose qui a formé son imaginaire dans l'enfance et qui influencera encore sa vie d'adulte… J'ai toujours été fascinée par les contes, les mythes. Même dans les cultures les plus développées, les plus modernes, ces histoires primitives restent essentielles.

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Sur la chanson "Chance", vous avez collaboré avec Jim Thirlwell, alias Fœtus…
Oren : Oh, ça me fait vraiment plaisir que vous en parliez car c'était très important pour nous. Il fait partie des quelques personnes qui sont intervenues sur l'album non pas en jouant d'un instrument mais en faisant des programmations, en intégrant de l'électronique, des ambiances. Il a sans doute été l'une des personnalités essentielles dans ce champ musical ces trente dernières années, et nous étions vraiment heureux de pouvoir travailler avec lui. Nous le connaissons depuis longtemps, il avait même écrit les notes de pochette de notre tout premier disque (sans doute le EP "Star" sorti en 1996, ndlr). Il est particulièrement proche de Jennifer, et il a toujours soutenu le groupe.
Jennifer : En fait, nous avions déjà collaboré avec lui en dehors d'Elysian Fields. Oren avait notamment eu un projet avec lui et Lydia Lunch, j'avais chanté sur ses disques, aussi. C'est une force de la nature, un type infatigable qui a énormément d'idées sur la musique… et un très bon ami.
Oren : J'aime beaucoup les "couches" sonores qu'il a ajoutées sur "Chance". Jim est surtout connu pour avoir produit une musique inquiétante, mais ce n'était pas ce que nous recherchions. Je ne dis pas que ce morceau manque de tranchant, mais à la base, c'est une pop song sautillante sous influence britannique, Beatles… Et c'est cet aspect-là de l'inspiration de Jim que nous voulions exploiter. Après tout, il doit avoir plus de disques de 10CC que moi ! (sourire) Et c'était bien de pouvoir aller dans ce type de direction avec lui, plutôt que de lui demander de faire du rock industriel, car sa musique ne se limite pas à ça.

Vous aviez aussi collaboré avec Jean-Louis Murat chacun de votre côté, il y a quelques années. Etes-vous toujours en contact avec lui ?
Jennifer : Nous l'avons vu récemment, avec sa famille.
Oren : Oui, nous essayons de passer un peu de temps avec lui quand nous sommes en France.
Jennifer : C'est quelqu'un que nous apprécions beaucoup, aussi bien humainement qu'artistiquement. Sa vie est totalement dédiée à la création.
Oren : Une chose qui est vraiment belle chez lui, c'est son attachement viscéral à la langue française, aux mots. En chantant dans sa langue natale plutôt que dans la langue du rock'n'roll, on peut dire des choses beaucoup plus profondes et personnelles. J'aimerais beaucoup pouvoir parler le français de Gainsbourg, de Léo Ferré, de Jacques Brel, ce serait très enrichissant de comprendre la poésie de ces grands auteurs… et de savoir à quel point Jean-Louis est talentueux. (sourire) Même si l'on peut éprouver des émotions en écoutant une chanson sans forcément en comprendre les paroles, quelle que soit la langue.
Jennifer : Jean-Louis a une grande curiosité intellectuelle, qui n'est pas limitée à la France. C'est d'ailleurs pour ça qu'il s'est intéressé à nous et qu'il nous a proposé de travailler avec lui, alors que nous n'étions pas forcément destinés à nous rencontrer. On apprend toujours des choses quand on est avec lui, sur la poésie pachtoune par exemple.

Diriez-vous que le fait de vivre à New York a eu une influence décisive sur votre musique ? Aurait-elle été différente si vous aviez habité ailleurs ?
Oren : Tu veux dire, dans le Montana, ou au Sri Lanka ? Oui, sans doute, mais je crois que tu mets le doigt sur quelque chose que nous-mêmes ne pouvons percevoir. Contrairement à nous, tu as une vision extérieure, cela paraît peut-être évident pour toi alors que ça ne l'est pas pour nous… Par exemple, en tant que juifs intellectuels new-yorkais, on pourrait nous rapprocher de Woody Allen. Mais lui-même a fait à la fois des comédies comme "Bananas" et des drames comme…
Jennifer : "Crimes et délits".
Oren : Oui, par exemple, un film très sérieux. Donc ce n'est pas si simple.
Jennifer : Je crois que c'est l'éternelle question de la nature et de la culture, de l'inné et de l'acquis. Les gènes ont eu une influence sur ce que nous sommes, mais notre environnement aussi, certainement. C'est difficile de faire la part des choses.
Oren : Prends quelqu'un comme Gainsbourg. Il habitait Paris, pas New York, mais lui aussi avait un côté très Woody Allen, dans la continuité d'une certaine culture juive. Tous les enfants avec lesquels j'ai grandi à New York n'étaient pas issus de familles juives, mais leurs parents avaient les mêmes livres dans leur bibliothèque, les mêmes disques… Enfin non, peut-être pas les mêmes disques que mon père, qui était un vrai "record freak" [il insiste] et qui écoutait sans doute des choses différentes des autres. Mais sinon, ils étaient tous en analyse, allaient au même genre de rassemblements. Et certains étaient peut-être d'origine japonaise, ou scandinave… Donc tout cela se joue à des niveaux très différents. La culture juive a été très importante à New York, mais la culture française aussi, ne serait-ce que pour la Statue de la Liberté. Et nous n'aurions jamais connu de révolution sans Lafayette, sans Voltaire et Rousseau. On pourrait aussi parler des traditions des Indiens d'Amérique, ou de l'influence néerlandaise avec l'université de Leyde… New York est fait de toutes ces choses. Certains apports datant du XVIIe siècle se font encore sentir aujourd'hui, dans l'esprit "libéral", progressiste de la ville. Nous en sommes fiers, et en même temps ce n'est pas quelque chose de totalement conscient, de quantifiable, cela fait juste partie de notre identité.

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Est-ce une bonne chose pour vous d'être sur un label français, Vicious Circle ?
Oren : Pour tourner en France, oui, bien sûr. Aux Etats-Unis, le disque sort conjointement sur deux labels : le nôtre, Diluvian, et Ojet, un label basé à Brooklyn et Houston. Nous adorons jouer en France, mais aussi dans d'autres pays d'Europe : nous allons toujours au Portugal, en Suisse, en Belgique…
Jennifer : Partout où l'on veut de nous, où l'on nous invite, en fait ! Pour nous, pouvoir partager notre musique, c'est un rêve exaucé. On l'enregistre chez nous, avec nos amis, puis on démarche des labels pour pouvoir la sortir. Et on est toujours heureux de constater qu'il y a des gens que ça intéresse. Notamment en France, où l'on a été soutenus dès le début.

Chez nous, vous jouez souvent dans des petites villes, ce que font rarement des groupes américains ayant quinze ans d'existence.
Oren : C'est quelque chose que nous apprécions beaucoup. Récemment, je parlais avec quelqu'un de ce qu'internet avait changé dans notre vie quotidienne. Internet nous donne l'illusion de pouvoir aller partout, de tout expérimenter et connaître, le tout sans bouger de son lit… Mais ça reste une illusion, ça ne remplace pas la réalité. Nous aimons explorer une région, boire du vin dans le Luberon, visiter les ruines d'un ancien aqueduc romain, nous baisser pour cueillir des herbes de Provence… Bref, nous imprégner de la culture locale. C'est un échange : nous apportons notre musique, et nous absorbons des choses en retour. Si je restais chez moi, dans mon lit, connecté au web, je pourrais sûrement découvrir des choses incroyables, mais respirer l'air d'un endroit nouveau – ou ancien, d'ailleurs –, c'est incomparable. On fait partie d'un cycle cosmique : les gens veulent entendre notre musique, et nous voulons goûter leurs herbes de Provence.

Photos Julien Bourgeois

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