Emel Mathlouthi - Interview

21/03/2012, par Luc Taramini | Interviews |
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Elle est tunisienne, humaniste et chante en arabe. Emel Mathlouthi est devenue avec un premier album engagé paru en janvier 2012 ("Kelmti Horra", "Ma parole est libre"), et de nombreux concerts partout dans le monde, un porte-parole pour la jeunesse de son pays. C’est aussi une artiste de son temps biberonnée à la culture pop anglo-saxonne, à la musique électronique, petite-fille spirituelle de Joan Baez et de Björk. C’est à Jaurès, par un soir de pluie, que nous avons traversé symboliquement la Méditerranée pour aller à sa rencontre.

Emel Mathlouthi

 

Ta musique est-elle nécessairement liée à un engagement politique ?

Non, c’est avant tout de la musique, que les paroles aient un sens ou pas. C’est la différence avec de la musique engagée. J’ai refusé cette étiquette "engagé", pas pour me défiler car j’assume entièrement mes propos et, de plus, j’estime que chaque artiste doit avoir une utilité en rapport avec la réalité, mais parce ce j’ai un rapport "très musical" à ma musique. Je suis très exigeante sur l’écriture des mélodies, les arrangements, la création des chansons. Il faut qu’elles  fassent voyager.

Faire de la musique, est-ce une vocation ancienne ou tardive chez toi ?

En fait, j’ai toujours été attirée par la musique. J’ai toujours chanté de manière naturelle et spontanée en commençant par les comptines d’enfants qui ne sont pas toujours aussi basiques qu’on le croit. J’apprenais tout par cœur. Dès l’âge de dix ans, j’entendais des sons dans ma tête, j’essayais de les imbriquer, de composer. J’ai commencé à écrire des textes en anglais à l’âge de 15 ans que j’ai ensuite jetés. Puis j’ai recommencé.

Comment est venu le vrai déclic ?

J’étais déjà très heureuse de chanter Joan Baez, les Cranberries, Bob Marley etc. Et puis un jour, à force de faire autant de reprises, je me suis sentie prête à faire sortir les propres sons de ma tête. J’ai commencé à écrire en tunisien, ce qui n’était pas très facile. L’arabe, et le tunisien en particulier, sont des langues pas aussi poétiques que l’arabe littéraire. Et moi, j’avais envie d’exprimer des ressentis immédiats, d’être dans l’instantané et je ne savais pas si, en tunisien, ça allait sonner. Au final, si. Ces premières compositions, je ne les assumais pas vraiment parce que j’avais l’impression d’être à nu.

Tes textes ont tout de suite eu une tonalité "engagée" ?

Oui, je ne pouvais pas m’exprimer sur autre chose, j’étais avide de liberté.

Avide de liberté ?

Dans ma jeunesse en Tunisie, il n’y avait pas de lieu, ni d’alternatives pour les jeunes. Pas de MJC, pas de tremplins, pas de structures. Rien pour s’exprimer.

 Emel Mathlouthi

Alors quels sont les relais pour les musiciens ?

Les facs. Je faisais des concerts devant les étudiants. La reconnaissance progressive dans ce milieu-là m’a encouragé à me lancer en solo avec ma guitare et mes propres chansons.

Comment s’est affirmée ta conscience politique ?

Elle a commencé à s’affirmer au lycée et surtout à la fac. J’avais le sentiment d’être un peu seule, une sorte d’électron libre. Je le vivais mal. Etant jeune c’était normal de revendiquer des choses même contre un prof. Certains d’entre eux, à travers leur façon d’enseigner, nous privaient de notre différence, de ce qu’on pensait individuellement. Au lycée, on avait une petite radio. Je voulais en faire parti, passer du rock et, en fait, je n’avais pas le droit. On me bouffait mes heures de passage. Je trouvais cela révoltant et je souffrais de ne pas trouver un groupe de réflexion. Après, j’ai rencontré une communauté de hard rockers. Je commençais déjà à m’affirmer à travers le rock, cette musique me correspondait. J’ai trouvé ces gens-là. Il s’est avéré que c’étaient des jeunes qui avaient des idées, qui lisaient George Orwell, bref, ils étaient un peu intello. C’est devenu une famille pendant assez longtemps. Ensuite, j’ai monté mon premier groupe de métal pendant ma première année de fac. On chantait de tout, des Cranberries à Dark Tranquillity en passant par Estatic Fear. J’ai commencé à avoir du succès avec cette formation parce que j’étais une vraie chanteuse, je n’avais pas juste une voix linéaire et gutturale.

Comment t’es-tu affranchie du groupe pour aller vers un univers plus personnel ?

C’est mon guitariste qui m’a fait écouter Joan Baez. Ça a été le coup de cœur de ma vie. J’avais acquis une certaine maturité, plus trop envie de jouer du métal. Je commençais déjà à jouer de la guitare, j’avais envie d’aller dans ce sens-là, d’avoir de la responsabilité, aider les autres, prôner des valeurs.

Comment es-tu arrivée en France ?

C’était juste après mes études. Quand tu fais de la musique, tu n’as pas franchement d’avenir en Tunisie. Je ne parle même pas de la censure. On ne peut jouer que dans les théâtres. Forcément, on a vite fait le tour, on a besoin de plus d’espace. Mon nom a commencé à circuler dans les milieux branchés. Le pont a été ma participation à un concours RMC Moyen-Orient en 2006. On est parti jouer en Jordanie. On n’a pas gagné mais, dans le jury, il y avait des gens de RFI et de l’Institut français, tout ce milieu de coopération avec l’Afrique. A la base, ce sont des structures qui interagissent beaucoup avec l’Afrique noire, moins avec le Maghreb. J’ai trouvé un stage en France au sein d’un collectif de graphiste. J’en ai profité pour aller faire des concerts en Mauritanie, en Géorgie etc.

2006-2012, il s’est passé six ans avant ce premier album, pourquoi ?

J’ai fait un premier disque guitare-voix autoproduit pour démarcher, mais sans succès. J’ai fait beaucoup de scène en Turquie, au Yémen, en Equateur... Je me suis installée en France en 2008. Le bouche-à-oreille a commencé à marcher. Puis j’ai commencé à travailler avec un ami de Tunis qui est dans l’electro. Il fait beaucoup de samples. J’aurais jamais osé faire autant de mariages de sons dans mon album sans lui car il possède une bibliothèque de samples énorme. Il a notamment réuni beaucoup de percussions traditionnelles, des sons que je détestais quand j’étais petite parce que je les associais à de la variétoche. Avec le recul et la distance, je me suis réconciliée avec cet héritage.

Aujourd’hui tu considères que tu es où ?

Je suis vraiment citoyenne du monde. Je côtoie des gens de partout. Je peux tout me permettre. Je ne veux pas me cantonner dans le rôle de la chanteuse tunisienne de service. Je suis ouverte à la musique américaine, anglaise, indienne, turque. J’ai déjà eu l’occasion de faire des croisements à travers des rencontres comme celle avec Tricky. Je chante en turc, en grec, en anglais, tsigane…

Tu n’as pas peur de t’éparpiller parfois ?

Je suis contente d’avoir fait cet album très personnel qui comporte mes compositions. C’est mon identité, la direction que j’ai choisie. J’ai mis du temps à le faire pour qu’il me ressemble vraiment. Ça ne m’interdit pas de reprendre des chansons pop que j’aime bien comme "Hallelujah" de Jeff Buckley. 

Il y a un an, il y a eu la révolution de Jasmin en Tunisie. As-tu pris une part active aux événements ?

Oui, bien sûr. J’ai pris part à ce changement en ayant écrit beaucoup de choses qui parlent de liberté et de dignité. Ce sont les textes des chansons de l’album écrits entre 2005 et 2009. Je les chantais déjà à Tunis. Quand je suis arrivée en France, j’ai commencé à faire des concerts qui ont été filmés. Les vidéos ont circulé sur internet, du coup les jeunes Tunisiens ont découvert quelque chose de nouveau. C’était assez exceptionnel de parler de liberté et de révolution sous Ben Ali. Il n’y avait plus de chanteurs ouvertement engagés depuis longtemps. Moi, c’est venu naturellement grâce à mon père militant et mes références musicales comme Joan Baez, Bob Dylan et Cheikh Imam qui est le chantre de la révolution égyptienne. Ce sont ces gens-là qui m’ont donné la force et l’envie de me battre à mon tour à travers mes chansons, de prôner des valeurs humanistes, de porter les aspirations de ma génération.

Emel Mathlouthi
 

Tu assumes ce statut de porte-parole de la jeunesse de ton pays ?

Oui je l’assume. Ce n’est pas de l’arnaque. J’ai écrit sur des sujets sensibles qui me touchaient parce que je n’avais pas peur, je ne me sentais pas en danger pour le faire. C’était une question de survie.

La révolution, tu l’as vécue depuis la France ou depuis la Tunisie ?

J’ai fait des concerts en Tunisie jusqu’au 23 décembre quand on ne savait pas du tout ce qui allait se passer. J’ai dédié les concerts que je faisais au jeune qui s’est immolé dans la ville de Sidi Bouzid. Le contexte était assez chaud.

T’es-tu sentie parfois en danger ?

Non. On n’a juste effacé ma page Facebook qui était mon seul moyen d’exister artistiquement car à l’époque je n’étais pas produite. Cette page Facebook de 30 000 fans, c’était ma revanche vis à vis du pouvoir en place, la revanche du pouvoir de la musique ! Une de mes chansons a été supprimée des playlists radiophoniques. Mais rien de plus. Je pense que le fait de tourner en France m’a apporté une protection. On n’osait pas trop me toucher.

Un an après, et même si la Tunisie est toujours dans une phase de transition, de quoi es-tu satisfaite ?

Le grand changement c’est l’acquisition de la liberté d’expression. Aujourd’hui tout le monde parle politique en Tunisie. La parole s’est libérée même si on redoute de basculer dans la censure religieuse et idéologique. Contre Ben Ali, tout le monde était uni. Aujourd’hui des clivages importants sont apparus. Il y a aussi des catastrophes naturelles à gérer, des gens qui sont en dessous du seuil de pauvreté qu’il faut faire vivre. La Tunisie a toujours été une société laïque, maintenant ce sont les extrémistes qui tentent de foutre la merde. Il faut remettre de l’ordre dans notre démocratie car il n’y a pas de liberté sans règles. Il faut réglementer la société pour vivre dans le respect de l’autre. Il nous faut aussi revoir plein de lois très strictes issues de l’ancien régime dictatorial.

Tu  penses que tu auras toujours un propos militant ?

Non, je peux sombrer dans une expérimentation musicale pure comme le fait Björk mais à ma façon. Ce qui m’intéresse, c’est la liberté tout court, pas seulement la liberté politique. Si j’ai envie d’aller sur un nuage, je vais sur un nuage.

J’ai l’impression depuis qu’on parle que musicalement tout est possible pour toi, que tu n’as pas franchement de limites ?

La musique, c’est beaucoup plus large que le mot musique. C’est un monde parallèle, une existence à part entière. Je suis très heureuse de pouvoir en faire partie. Et si je n’avais pas ça, je me désintègrerais sur place. L’essentiel pour moi est de rester créative. Le taux de créativité est lié au taux de sensibilité que l’on peut avoir. Bien sûr, c’est toujours une inconnue, ça peut s’arrêter demain. Toute l’intelligence est de faire en sorte que ça dure le plus longtemps possible. Il faut savoir rester humble.

Ce qui me frappe dans ta musique, c’est justement ton intérêt pour les textures sonores au-delà même des mélodies et de  l’instrumentation…

Oui, là réside toute la complexité de l’album. J’aime enregistrer des sons déjà traités, des sons naturels que l’on peut capter autour de soi comme un rythme sur un radiateur qui a déjà une résonnance caverneuse ou un bruit de bottes sur une moquette qui produit un chuintement feutré. C’est du noise, du bruitage. On revient aux fondamentaux de la musique.

Donc, tu composes aussi sans ta guitare ?

Avec la voix et le corps on peut tout faire, de la rythmique et des mélodies. Sur la chanson "Dhalem" j’ai superposé 80 pistes de voix (barytons, ténors, sopranos) pour recréer des chœurs russes. Sur "Stranger", je jouais avec ma respiration pour créer un climat fantastique.

 

 Emel Mathlouthi

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