Erin Osmon – Jason Molina, Riding with the ghost

28/09/2017, par | Livre |
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 Songs:Ohia - Live at WOBC oct. 12, 1994

Je ne suis guère amateur de biographies, surtout musicales, avec leurs figures imposées, leur chronologie, leur coté factuel… Il faut donc que je sois assez mordu pour m’infliger ce pensum. La dernière (et malheureuse) fois, c’était pour Eric Rohmer : l’urgence d’être les premiers à sortir un livre d’une part et les promesses faites à la famille de ne pas révéler les nombreux secrets de la double vie de Maurice Scherer d’autre part, ont plombé d’office l’ouvrage de Noël Herpe et d’Antoine de Baecque (que ce dernier soit d’ailleurs ici maudit sur dix générations pour ses interventions lamentables sur les coffrets Godard chez Gaumont, notamment celui sur le Godard Politique). Voilà pour le cinoche, place à la musique.

Erin Osmon, Chicagoane fanziniste et journaleuse, écrit bien et a fait le boulot très sérieusement. C’est sa qualité et son défaut. On apprend donc des tas de choses importantes ou pas mais qui font le sel de ce genre d’écrit. Entre autres, et pour ce qui me concerne, le comment (et un peu le pourquoi) de l’enregistrement de "The Lioness" chez les Arab Strap. Ça n’a l’air de rien mais ça lève le voile sur ce qui s’est exactement passé et sur ce qu’on réellement fait les Arab Strap : pas grand-chose, si ce n’est prêter le studio, suggérer une boîte à rythme, bref créer une ambiance propice à du nouveau et c’est paradoxalement beaucoup. On comprend au passage, et c’est le plus important, que Molina brouillait sans cesse les pistes, ne jouait pas le jeu des crédits stricts, tenait ses musiciens, collaborateurs (Secretly Canadian aussi et peut-être  au premier chef), amis et amoureuse(s) dans un brouillard d’incertitudes voire de mensonges et d’histoires extrapolées. C’est ainsi que Molina, le fantôme, échappe aussi à Erin Osmon et ce n’est pas plus mal. L’alcoolisme, pourtant prégnant dans sa famille, se déclare sans grande raison (justifié tant bien que mal ici par l’éloignement de ses amis et d’une atmosphère créatrice) et on sent que même Erin n’y croit qu’à moitié. Beaucoup d’anecdotes sont vite expédiées sous prétexte de la mémoire défaillante de Molina, de son besoin de contrôle tout en maintenant flou et spontanéité (pour ses collaborateurs). Ceci explique, en partie mais pas que, le refus de jouer les vieilles chansons de son répertoire, ses changements abrupts de musiciens, ses changements de titres de chansons incompréhensibles y compris pour le plus fan de ses exégèses, ses sorties obliques (qui pourra un jour nous expliquer le pourquoi de la compilation "Fading Trails" et de sa photo pseudo-porno ?).

Beaucoup de choses mystérieuses nimbent Molina et ses chansons. Certaines y sont ici effleurées, comme le vieil homme du trailerpark familial qui donne des crayolas noirs (pas rouges, notez !) à un Jason enfant avant de se suicider, ou le mysticisme de Molina qui dresse des autels à toute occasion et brûle de la sauge. Cela reste anecdotique dans un océan de détails mais je reste persuadé que l’âme de Molina est là et que si nous pouvons déjà lire sa biographie, il reste un grand livre à écrire où les hiboux joueraient un rôle aussi important que les frères Swanson de SC et dans lequel des rencontres nocturnes à la croisée des routes auraient plus de sens que tel enregistrement dans l’Electrical Audio.

Même si ça compte ! Voir le schéma du studio B avec les emplacements des musiciens ayant participé à la session de trois jours pour l’album "Magnolia Electric Co" justifie amplement l’achat du bouquin. C’est du rêve !

L’autre rêve, ou cauchemar c’est selon, c’est la liste de tous les enregistrements restant dans les tiroirs de Secretly Canadian. Outre les live et les premiers enregistrements des Spineriders, il existe aussi un "Hospital Record", annoncé comme un comedy album et enregistré pendant une cure de desintox, qui ressemblerait à un mélange entre Roky Erikson et Daniel Johnston. Une centaine de bandes serait encore sous clef y compris une démo d’un projet que Molina appelait "Lamb & flag" écrit pour une collaboration avec… Low !

On apprend aussi que Songs: Ohia aurait pu s’appeler Sparky, surnom estudiantin d’un Molina farceur et qu’il a fallu toute l’autorité de papa Bonny Prince Billy pour que Molina change son alias contre celui qui était noté sur la première cassette envoyée au barde de Louisville.

On apprend encore que la dame rousse (Coxcomb Red forcément) apparaissant sur le camé de l’album "Josephine" serait une incarnation de Darcie Molina, l’ex-femme de Jason, ou que "Bowery" rend compte d’une rencontre tardive entre Molina et une certaine Anne Grady, son premier amour. Cela est bel et bon mais "Farewell Transmission" (ou "Long Dark Blues") et "I’ve been riding with the ghost" restent toujours rétifs à l’interprétation et c’est tant mieux.

Puisqu’on en est là, allez : "Impala" aurait dû accueillir en plus du dessin mystérieux de Molina, déjà présent sur une lettre personnelle, un artwork, comme on dit, d’Anne Grady, jamais envoyé. Quant à "Axess and Aces", outre les deux cœurs de la pochette qui représentent Jason et Darcy, le son pourri est dû à une tempête de neige qui a empêché Molina et sa clique de revenir à Chicago pour mixer : signes des cieux, laisser les choses se faire toute seules et un peu, dixit Osmon, j’en foutisme. Voilà le crédo Molinesque.

À titre très personnel, "Jason Molina, Riding with the ghost" m’a réconcilié avec les albums de Magnolia Electric Co qui m’ont toujours laissé un peu sur ma faim et en attente des splendeurs passées de Songs: Ohia et d’une (blue factory) flamme à retrouver. Est-ce l’effet des récits du band of brothers et de leurs tentatives diverses pour protéger Jason de la dive bouteille pendant l’aventure MEco puis au cours des multiples détox ou parce que le temps de les apprécier est simplement venu pour moi ?

Parallèlement, j’ai découvert une autre vie du Magnolia Electric Co : si j’ai eu l’occasion de voir Jason et ses sbires en concert pratiquement à chaque venue en Europe (et quelques fois sur plusieurs dates) depuis 2003, j’apprends avec stupeur et delirum tremens que Molina était souvent ivre en tournée, quelques fois incapable de chanter et que les concerts du MEco étaient la plus part du temps catastrophiques. Erin Osmon, malgré sa documentation et ses échanges avec Bas Flesseman, tourneur européen du groupe, relate principalement la face US et laisse dans l’ombre des dates quasi impeccables en Europe, du moins dans mes souvenirs franco-espagnols.

Voilà. Tout en réécoutant le "Live at Cat’s Cradle, September 25th 2007", offert en compensation d’un don à la rehab, je me fais un peu prophète magnoliesque, en respirant des huiles essentielles en fumigation dans ma tente de sudation et ”vois” que Secretly Canadian nous prépare pour bientôt (le prochain Disquaire Day ?) une ressortie sur vinyle des enregistrements Tour Only de Songs: Ohia, "Protection Spells" et "The Ghost". Du moins, c’est ce que j’espère.

Avec l’aide de ma JoJosephine.

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