Patrick Eudeline - Interview avec les Violett

28/04/2006, par Frédéric Antona | Interviews |
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PATRICK EUDELINE & VIOLETT - Interview, Avril 2006

L'un des intérêts de la mutation récente de la scène parisienne (en dehors des métamorphoses vestimentaires) tient à la volonté de chanter en français. Les Naast, un des piliers du mouvement, avait un répertoire composé à l'origine quasi exclusivement de titres anglais. Or, on voit arriver dans leur répertoire depuis quelque temps des compos en français. Les Violett ayant fait ce choix dès le début, je leur en demande les raisons : "ça nous a toujours paru évident. Le chant en français nous permet de diffuser des idées, il permet une plus forte identification. Les gens veulent que ça leur parle, que ça signifie quelque chose à leurs yeux". Patrick s'emporte sur la question. "Du rock français chanté en anglais, ça n'a aucun sens. Ça n'existe pas. On le sait depuis les Chaussettes noires ou Ronnie Bird. Dès le début, lorsqu'on écoutait Gene Vincent, le MC5, et tout le reste, il était évident qu'à côté, il fallait chanter en français. Ceux qui prétendent le contraire... Ce qui me met hors de moi, c'est d'entendre des groupes balancer "Ah ben, oui, mais si on chante en français, il va falloir dire des trucs." Mais bordel, pourquoi t'es là, alors ? A côté, il est certain que l'on peut intégrer des morceaux anglais dans le lot, Polnareff l'a fait..."

Depuis notre dernière rencontre, les concerts se sont succédés pour les Violett (une vingtaine), principalement dans le microcosme parisien. Après une date à l'Olympic de Nantes avec d'autres groupes parisiens, le groupe part prochainement seul pour un concert à Bruxelles. Comment se passe le test de la province et de l'étranger pour le groupe ? Lily, bassiste et chanteuse : "ça fait un bien fou de sortir de la scène parisienne, ça nous permet de nous affirmer véritablement comme un groupe à part entière, indépendant. A Nantes, nous n'avons peut-être pas donné notre meilleur concert (les réactions sur notre prestation étaient d'ailleurs assez partagées), mais on a disposé de conditions techniques géniales pour notre passage. Et puis, nous avons été traités comme des rois". Patrick confirme : "C'est l'éternel problème : tu joue à Paris, tu es payé 1000 balles et on te traite comme de la merde ; en province, tu es payé 10000 balles, on te traite comme un roi".

La volonté de se démarquer dès à présent de ce qui est vu, de l'extérieur, comme "la scène parisienne" s'explique par l'évolution logique du mouvement. Eudeline est à cet égard extrêmement lucide sur la question. "En ce moment, c'est la lune de miel pour ces groupes. Car ils n'ont encore eu aucun problème réel. Mais les choses changent, les Naast ont signé avec un gros label, les Brats font la première partie d'Iggy Pop, il va forcément y avoir certains groupes qui vont flipper, et seuls les meilleurs resteront". Un groupe va-t-il vraiment sortir du lot et décrocher la timbale ? Eudeline : "A l'époque du punk, on se demandait tous, entre les groupes existants, Asphalt Jungle, les Stinky Toys, les Guilty Razors, qui allait décrocher la timbale, le hit. On pensait tous que ce serait Bijou. Au final, ça a été Plastic Bertrand (sourire). Et j'ai peur que ça arrive de la même manière, qu'une fois le mouvement reconnu, ce soit le fils d'un producteur qui enregistre un truc sous cette étiquette, avec un requin de studio à la guitare, pour un morceau composé par David Hallyday". Lily : "Si je compare l'état d'esprit que j'avais il y a un an, lorsqu'on était tous les quatre dans la même pièce, j'y crois moins, d'une certaine manière. J'avais dans l'idée que cette scène parisienne allait permettre un mouvement plus global, réveiller les gens. Mais ça n'a pas marché ainsi." Patrick estime, pour sa part, que les gens qui l'arrêtent dans la rue, les dizaines de mails qu'il reçoit tous les jours de gamins de province, prouvent que le mouvement existe, qu'il a une réalité. Une réalité qui a pris la forme d'un album, également publié chez Suave, "Passe ton bac d'abord", produit par Eudeline lui-même, qui capte les prestations live de différents groupes de la scène parisienne (Second Sex, Pravda, Hellboys...), et où l'on retrouve un des meilleurs titres de Violett "Entre dans mon ventre", qui m'évoque l'innocence des Calamités, en plus trashy.

La discussion porta ensuite sur l'importance des blogs dans l'émergence du mouvement, ses dérives, le clip de "Mauvaise étoile", filmée par Virginie Despentes... Mais ce qui ressort de cet entretien, c'est la montée des brigades du réel dans le rêve bubblegum. L'apparat et l'insouciance apparente ne masquent pas les difficultés des groupes pour trouver des endroits pour jouer, enregistrer et sortir les disques. Patrick m'indiquait les difficultés de la promotion de "Mauvaise Etoile", les maisons de disques à la situation financière difficile qui ont retardé la sortie du disque... Lorsque le rêve est confronté aux affres de la réalité. Les difficultés de promouvoir "Mauvaise étoile", un disque qui, en matière d'honnêteté, de purisme hanté par les fantômes et d'obsessions, ne trouve aucun point de comparaison dans la production française actuelle, me rappellent Dylan, dont une photo circa 1966, trône dans le salon de Patrick : "To live outside the law, you must be honest". Avant de partir, j'évoque la prestation qu'il effectua à Perpignan avec Pascal Comelade, au cours de laquelle ils interprétèrent "It Hurts Me Too" et "les Corbeaux de l'hiver" : "On a répété avec Pascal sur le blues "It Hurts Me Too", et il m'a dit: "Prends cette règle en fer, et tu me tapes sur les doigts dès que je fais un cliché blues au piano." Il a réussi à faire le morceau sans un seul cliché blues, il l'a joué comme du Erik Satie, c'était incroyable. On a également réussi à faire "les Corbeaux de l'hiver", qui est un morceau casse-gueule au possible, c'est un chant grégorien arrangé par les Yardbirds ("Still I'm Sad", ndlr) et repris en français par les Compagnons de la Chanson, avec des paroles, tu ne fais pas plus suicidaire, dans le style gothique...et ça a été extra." L'expérience va-t-elle se renouveler ? "J'aimerais beaucoup, mais Pascal est à 2000 kilomètres d'ici, et, il faut aussi être objectif : on ne nous le demande pas. Personne, depuis le concert, ne nous a recontactés, Pascal ou moi, pour que l'on refasse un truc ensemble".

Ayant pris congé, de retour dans Pigalle après l'entretien, je retrouve ma fiancée, partie faire un tour à Montmartre. La liberté, me dis-je en marchant, a un prix, de plus en plus élevé. "Mauvaise étoile", disque totalement dans son époque, créé par un artiste unique et rare, est à cet égard un bien précieux. Filez vous procurer l'album, avant que les cauchemars de Georges Orwell ne deviennent notre quotidien, et que la culture ne soit décrétée subversive par les hommes en gris.

Frédéric Antona

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