Patrick Eudeline - Interview

15/10/2008, par Frédéric Antona et Julien Bourgeois | Interviews |
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PATRICK EUDELINE

"Electric Funeral", c'était une parabole sur l'idée de ressusciter l'innocence perdue ?

Ça parlait des années 70, des dinosaures du rock, alors que les mecs n'avaient que trente ans, les Stones et tout ça, et quand on voit ce que c'est devenu, à l'époque c'était encore pur. Mais le punk-rock c'était l'idée de ressusciter une innocence perdue, clairement. On se disait, pourquoi on n'aurait pas le droit d'avoir un truc aussi fort que les mods ou que le rockabilly ? Le punk est né avec des gens fascinés par toute cette époque,. D'après mes souvenirs, dans le récit, ça parle de la récupération de tout ça, un truc comme ça. Il y avait l'opposition entre les cuirs blancs et les cuirs noirs, qui étaient une image qui m'avait intéressée. A l'époque, les Osmonds Brothers, un groupe de mormons, étaient en cuir blanc (rires). Vince Taylor l'a fait aussi, mais il était tellement schizophrène (rires)…

Patrick Eudeline par Julien Bourgeois

On parle beaucoup de tes influences musicales, mais jamais de l'importance du cinéma dans ton travail. Or, lorsqu'on voit le nom de ton groupe Asphalt Jungle, "Poly Magoo", ce qu'on lit dans "L'aventure punk", c'est évident…

Je vois bien que les gosses actuellement ne vont plus trop au cinéma. Je veux dire, des trucs téléchargés, ils en regardent à foison, mais le fait d'aller au cinéma, dans une salle comme je le faisais, et de suivre une rétrospective qui passait une nuit entière, à Dejazet par exemple, ils ne font plus la démarche. Un autre des effets pervers d'internet et du multimédia, c'est que le cinéma est en train de perdre son statut d'art total. Avant tu avais le théâtre, la musique, le discours, tu avais tout dans un film. Maintenant, c'est tellement banalisé… Dans les années 60-70, c'était vraiment un truc important pour moi, comme la lecture, la musique. Qu'est-ce qu'il y a de plus sur internet ? Des gaudrioles, trois conneries sur youtube… Aujourd'hui, on dit qu'il y a des fondus d'internet, comme il y a des fondus de cinéma, mais ça ne veut rien dire, internet c'est un media, comme si on disait qu'il y a des fondus de télévision, ce n'est pas l'objet qui compte, c'est le contenu. Le cinéma perd de sa force à cause de ça. Même pour des gens comme moi, inconsciemment, j'ai l'ordinateur ouvert, je ne vis pas sur Mars non plus. Mais je ne prétends absolument pas être un spécialiste du cinéma, je n'ai pas le même degré de connaissance que j'ai en musique ou sur certaines phases de la littérature. Quand tu écris aujourd'hui, tu vois un film. Je me demande souvent comment Flaubert, Balzac, les grands, visualisaient leurs romans, comme un opéra, ou une idée théâtrale. Actuellement il n'y a pas un écrivain qui n'envisage pas son roman comme un film, je pense. Aujourd'hui, clairement, un bon roman qui n'est pas cinématographiquement parlant est chiant.

Dans ton travail, l'investissement politique a toujours été en retrait, par rapport à d'autres musiciens que tu as cotoyés, comme Joe Strummer. Tu as une position un peu façon Oscar Wilde, l'Art pour l'Art… ?

Je ne crois pas à l'Art pour l'Art. C'est toujours le produit d'un truc social. Il ne faut pas oublier que Strummer qui était effectivement très politisé, était le plus vieux des punks, il avait cinq ans de plus que nous, ça change beaucoup de choses, il avait connu les hippies, il a baigné dedans. Mais c'est vrai que je suis très ambigu là-dessus, et on vient dire que les écrivains que je connais ou que j'aime bien sont douteux : Houellebecq, Dantec… Et j'ai souvent joué avec ça. Il y a peu de temps, j'ai fait un plateau télé où j'ai été traité de réac parce que je disais qu'il n'y avait plus d'Hendrix mais des air-guitaristes. Le gars m'a traité de réac et je lui ai dit : " Oui, je suis réac et je t'emmerde !" (rires). Parce que "réac", ça ne veut plus rien dire aujourd'hui. Réactionnaire contre quoi ? Est-ce que c'est réactionnaire de refuser la mondialisation ? C'est important de s'entendre sur les mots. Ceux qui croyaient aux lendemains qui chantent se plaçaient contre la marche du monde vers la mondialisation. Vu que je pense que la direction que prend le monde est terrifiante, je suis complètement réactionnaire par rapport à ça, j'assume complètement, je pense que ça va dans le mur. Il faut être aveugle pour ne pas le voir. L'Europe sera une banlieue de la Chine qu'on ira visiter, avec une misère terrifiante et des gens pétés de thune, comme dans le Tiers-monde, vu qu'on reproduit le schéma de l'Afrique. Je suis très pessimiste sur la question. Donc, si être réactionnaire c'est ça, alors oui, j'assume.

Patrick Eudeline par Julien Bourgeois

Je n'ai pas été dans une époque où l'activisme politique se justifiait directement. Je me rappelle avoir parlé de trucs semblables avec Virginie (Despentes, ndr). Il est maintenant très difficile de s'engager actuellement. Il y a une loi complètement inique qui est parue il y a cinq ans qui vire les prostituées de la ville, c'est quand même la première fois depuis François 1er! Elles sont rejetées sur le périphérique, dans des camions, ou dans des forêts, au bord des routes, c'est vraiment très dur pour elles, ça mettait vraiment Virginie en colère, mais chercher à se battre au sens années 70 du terme, ça n'existe plus. Le mieux que tu puisses faire, le mieux que tu puisses offrir aux gens, c'est la lucidité sur l'époque. Un vrai combat, je n'y crois pas, je n'y crois plus. Même quand ça me révolte et que tu es directement concerné. Je me rappelle quand l'Eléphant Rose avait été interdit.

Avec Aldous Huxley, Baudelaire et le reste, je m'étais dit "on ne va pas toucher à la culture". J'étais allé voir Bizot, je lui avais demandé si je pouvais écrire un truc sur la question, et assurer derrière la publication. Je n'y étais pas allé avec le dos de la cuillère, je débordais la loi et j'incitais plus ou moins directement à la consommation de stupéfiants. C’aurait été drôle qu'ils viennent emmerder Bizot, à 60 balais… Mais c'est très dur de se battre aujourd'hui. Tu peux défendre une attitude, un style de vie, tu peux faire tout ce que tu veux, mais concrètement… Moi, demain, si c'est possible, je milite pour la cigarette. Pour moi, c'est un symbole terrible. Même au collège Stanislas, on t'apprenait que la prohibition en Amérique dans les années 20 ne marchait, et qu'on ne pouvait pas interdire un truc qui a toujours été permis. Même dans un contexte étriqué d'un collège de curés comme les années 60, ça paraissait une évidence. Maintenant, la manipulation historique ne choque personne, supprimer la cigarette des photos de Gainsbourg... Et on n'a pas fini, on est en train de découvrir que les jeunes boivent (rires) ! Ça vient de sortir, les jeunes, à 16-17 ans, boivent ! Même au Moyen âge, ou chez les gaulois, c'était déjà un rite adolescent… J'ai cherché à faire un truc militant pour la clope, mais ils ne veulent pas… En même temps, c'est trop dangereux pour un journal, le jeu n'en vaut pas la chandelle, c'est du suicide. Comme balancer une tarte à la crème dans la gueule d'un flic, ça ne servirait pas à grand-chose, mise à part la beauté de cet acte gratuit (rires) !

Photos par Julien Bourgeois

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