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PATRICK EUDELINE

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En France, au début des années 70, avant que les New York Dolls n'arrivent et ne lancent véritablement le mouvement, y avait-il malgré tout quelques disques précurseurs en France ? Dashiell Hedayat, par exemple...
Oui, mais tu pouvais les compter sur les doigts de la main...

Est-il vrai qu'au début des années 70, les Stones étaient assez mal vus car on considérait qu'ils jouaient une musique quelque peu primaire, par rapport à l'ambiance générale de l'époque ?
On était dans les débuts du rock progressif, et, même s'il y avait des trucs pas mal, comme Soft Machine, il y avait aussi pas mal de trucs inintéressants... En fait, c'est "Rose Poussière" de Jean Jacques Schuhl, qui a procédé à une réhabilitation des Stones en les rapprochant de Marlène Diétrich, des Décadents... Mais globalement, les Stones étaient encore aimés. Et c'est à cette époque qu'ils sortaient leurs disques les plus fabuleux...

Leur bonne période s'arrête en 1974 ?
Pour moi, le dernier "bon" album des Stones est "Black & Blue", parce qu'il y a deux bons morceaux dessus... Mais pour moi, ça s'est arrêté en 1973...

Une question relativement cliché, mais je la pose malgré tout : as-tu des guitaristes préférés ?
J'en ai un paquet, tu veux dire... Je mettrais en premier Johnny Guitar Watson, le plus violent, mais aussi Jimmy Page, à l'époque où il jouait encore sur Telecaster...

Lorsque tu évoques tes disques fétiches, deux disques reviennent souvent comme des pierres angulaires : "Better By You, Better Than Me" de Spooky Tooth, "Baby It's You" par Gelou... Peux-tu expliquer ce choix ?
"Better By You, Better Than Me", c'est un morceau qui n'aurait pas pu voir le jour six mois avant ou six mois après. A l'époque, tout allait tellement vite que tu pouvais dire, rien qu'à la sonorité du morceau, que ça datait de mars 69, juin 69... Ici, il y a une ambiance incroyable, et la construction du morceau est sublime... En ce qui concerne "Baby It's You", c'est déjà une chanson qui représente le romantisme absolu, et la voix de cette Française (Belge, plus exactement), cette voix grave, c'est fabuleux...

Est-elle finie, l'époque à laquelle on pouvait savoir ce qu'un groupe jouait rien qu'en regardant la pochette ?
On peut encore...

Dans la nouvelle scène parisienne, par exemple ?
Oui... C'est drôle, un des groupes de cette scène, les Brats, je les ai rencontrés il y a un an, et j'ai tout de suite compris en voyant les guitares sur lesquelles ils jouaient, les fringues qu'ils portaient... Ils sont venus me voir, et un des membres du groupe m'a dit : "Oh, Patrick Eudeline, je suis fan de vous depuis toujours !" Ils ont 15 ans (rires)... Je ne croyais plus que le rock pouvait paraître aussi jeune, sonner neuf ; de ce fait, je suis très surpris... Le terme "rock" était tellement galvaudé, on l'emploie à tort et à travers, et franchement, si Superbus, ou qui on voudra, c'est du rock, mieux vaut faire de la variété...

En 1980, tu écrivais "les temps sont mûrs pour une nouvelle innocence". Crois-tu que ce soit applicable à la scène émergente à Paris ?
J'ai aussi écrit des conneries (rires). Non, plus sérieusement, tout comme le rock, le mot "innocence" est parfois très mal employé. Ce que je peux te dire, c'est qu'à ma connaissance, aucune œuvre importante n'a été créée par un crétin, qui n'avait pas conscience de ce qu'il faisait. Néanmoins, il y a une recherche d'une innocence perdue, bien sûr, tout le punk-rock était basé sur cet aspect...

Tu réapparais sur les scènes parisiennes depuis un an, au Glaz'art, au Triptyque ou encore à Mains d'oeuvre... Et le 14 mai, tu clos un festival rock de 3 jours au Gibus, haut lieu du mouvement punk en 1977. Qu'est-ce que ça te fait de retourner jouer là bas ?
C'est toujours classe... J'y retournais en pleine période techno, pour voir exactement ce qu'il en était... Mais je crois à la présence de lieux dans lesquels on revient régulièrement, périodiquement, de points de ralliement... Les frères Taïeb tiennent toujours la boutique !
Ce qui est amusant, c'est que le festival soit intitulé "Passe ton bac d'abord", alors que, me concernant, j'ai passé mon bac depuis belle lurette, ayant atteint un âge plus que canonique (rires).

Quel est ton sentiment sur le fait de reprendre sur scène des morceaux d'Asphalt Jungle ?
Rien de particulier, à la base, ce sont de bons morceaux, ça ne me pose pas de problème. Ce qui serait stérile, c'est simplement de revenir en ne proposant que des anciens morceaux, sans aucune nouveauté. De plus, je n'en fais pas beaucoup, deux ou trois. Et il serait assez dur de vouloir reformer Asphalt Jungle, vu que tous les autres membres du groupe sont morts.

Ton activité musicale revient au premier plan, qu'en est-il de ton activité littéraire ? As-tu un livre en préparation ?
Selon la logique des maisons d'édition, il faudrait que je sorte un livre tous les deux ans. J'ai quelque chose en préparation, en effet, mais qui ne sortira pas dans l'immédiat, je me concentre sur la finition de l'album dans un premier temps.

Tristram vient de publier le deuxième tome des articles de Lester Bangs, c'est aussi le cas avec Alain Pacadis. Que penses-tu des rééditions de ces manifestes musicaux ?
Je ne vois pas trop à qui ils les vendent, en fait... Non, dans l'absolu, quelqu'un qui ne connaît pas Nick Tosches ou Lester Bangs, et qui découvre par l'intermédiaire des rééditions ces bouquins fabuleux, a ma bénédiction... Néanmoins, il y a parfois des problèmes de traduction qui aboutissent à des non-sens. Traduire un procédé de studio "noise gate" par "David Bowie a ouvert les portes du son", tu vois... En plus, ils projettent de rééditer "The Aesthetics of Rock" de Richard Meltzer, qui est un truc quasi-intraduisible. A l'époque de sa sortie, il y a eu cinq personnes qui l'ont acheté sur Paris, et je connaissais les cinq personnes en question.... S'il ressort, ils vont en vendre 200, et puis c'est tout... J'ai l'impression qu'Allia a pensé, en rééditant Nik Cohn, Nick Tosches ou Greil Marcus, qu'elle tenait un filon... En ce qui me concerne, je n'ai pas multiplié les rééditions, hormis "L'Aventure Punk", qui est sorti suite au rachat par Grasset des Editions du Sagittaire. Je trouve que cela fait partie du jeu, de la quête, d'aller à la recherche du bouquin rare, tout comme les disques.

Dernière question : qu'est ce qui tourne sur ta platine en ce moment ?
Sur ma platine, plus trop, toute la musique que j'aime, comme dirait l'autre, se trouve, en grande partie du moins, sur mon disque dur... Je n'arrive pas à écouter de la musique pour le plaisir, je n'arrive pas à faire autre chose en même temps, c'est trop important... J'écoute surtout pour analyser tel ou tel élément, une manière de mixer, une manière de jouer... En ce moment, je me remets à "It Hurts Me Too" à la guitare, je me réécoute toutes les versions existantes, depuis Elmore James... Mais non, je réécoute toujours les mêmes vieux trucs !


Bien d'autres choses ont été évoquées au cours de cette heure et demi passée chez Patrick Eudeline : Nico, Métal Urbain, Alain Pacadis, les Sex Pistols, Madame de C***, Nick Kent, Eddie Cochran, Jad Wio, les Fender bass Precision, Daniel Darc ou le problème des managers. Davantage qu'une interview, c'est une discussion à bâtons rompus à laquelle j'ai participé. Humble et passionné, Eudeline est décidément d'une espèce en voie de disparition. Rendez-vous est pris pour le 22 avril, date à laquelle Patrick Eudeline et les Beaux Gosses investissent, en compagnie des prometteurs Naast et de Madame de C***, la scène du Tryptique. Paris a retrouvé des raisons de vivre. Et Paris n'est qu'un commencement...

Propos recueillis par Frédéric Antona