The Fiery Furnaces - Interview

18/02/2010, par | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Votre prochain album, le "Silent Record", est un disque constitué uniquement de partitions. Est-ce une attaque directe contre le téléchargement illégal ?

En partie. Le thème du téléchargement a plutôt servi de prétexte pour faire un disque collaboratif, puisque les partitions sont faites pour être jouées par les fans. Nous voulions que les gens soient capables de jouer ces titres quel que soit leur niveau en musique, donc nous avons composé quelque chose de simple. Le public est habitué à cette forme d'interaction dans le rock, par exemple avec les cartes "Oblique Strategies" de Brian Eno (un ensemble de cartes destinées à être lues dans des situations critiques, ndlr).
Du coup, vous amorcez une réflexion sur le statut de l'œuvre : en dehors de la partition que vous vendez, il n'y aura pas d'interprétation originale...
C'est toujours le problème avec la musique : on ne sait pas où est l'œuvre, est-ce que c'est la partition, l'interprétation ? C'est un vrai problème philosophique. On pense au rock comme à un document : la chanson est celle du disque. Mais dans la musique classique, c'est l'inverse. Et cela nous amusait d'appliquer au rock la grille de lecture habituellement réservée à la musique classique, et de dire que l'œuvre réside surtout dans l'interprétation. D'ailleurs, Eleanor et moi considérons que le disque et le live ont un statut équivalent. Et là, nous avions envie de pousser ce processus un cran plus loin, et de ne jamais interpréter nous-mêmes une seule version de la partition.

Vous aimez associer, dans un même titre, des éléments contradictoires : des paroles tristes et une mélodie joyeuse, par exemple. Pourquoi envoyer des signaux aussi divergents ? Est-ce qu'il s'agit d'une mise à distance ironique de ce que vous chantez ?
Dans le sens classique du mot "ironie", on sous-entend un manque d'investissement. En ce sens, je ne qualifierais pas ce que nous faisons d'ironie. Mais il y a toujours cet effet de distanciation, qui vient de la musique elle-même, du rock, qui est un genre de citation. Comme je l'ai dit, nous aimons jouer avec la capacité qu'a la musique de faire sens.
Notre musique est plus sincère qu'ironique. Mais je suppose qu'elle est ironique en raison de la réflexivité : parce que la musique réfléchit sur elle-même, il y a cet effet de distanciation.

Le fait de mêler des détails du quotidien avec des éléments plus surréalistes a-t-il cette fonction de distanciation ?
Oui, au sens où avec ce mélange de contradictions et de détails de la vie réelle, la musique peut devenir un filtre permettant de regarder la réalité avec plus de distance. On peut prendre plus de hauteur et ne pas être submergé par ce qui se passe.
Nous avons ce projet de "democrock" qui consiste à inclure des éléments de la vie réelle de nos fans dans nos chansons. Par exemple, si on nous a donné un reçu, le numéro de la caissière déterminera les intervalles de la mélodie, les changements d'accords seront déterminés par les prix, et les paroles seront générés par les mots du reçu, à partir desquels il nous arrive de jouer à un jeu du dictionnaire (par exemple chercher neuf mots plus loin qu'un mot donné). Donc les morceaux ne sont pas directement déterminés par la vie des fans, mais ils ont leur point de départ dans des éléments très concrets.
Nous n'aimons pas le réalisme, nous aimons être réalistes. Dans la littérature du XXè siècle, il y a l'idée qu'il faut présenter une situation, plutôt que de la mentionner ou d'y faire allusion. Nous essayons de présenter les choses.

Comme vous l'avez dit, en concert, vos chansons sont réinventées et la version du disque est rendue méconnaissable. Pourquoi détourner vos titres de la sorte ?
Le rock est un genre de musique très théâtral, et lorsqu'on écoute cette musique, on attribue un sens à tout ce qui s'y passe – même si ce sens ne correspond en rien à l'intention du groupe. Eleanor et moi sommes très conscients de la dimension signifiante de la musique, et nous aimons jouer avec.
Car le rock fonctionne comme une allusion ou une citation. La musique classique contemporaine doit être pensée en des termes strictement musicaux, mais la pop et la musique commerciale créent de la signification. Ce qui est amusant à constater : on en vient à se dire que la pop est un art d'idées, là où la musique classique contemporaine est plutôt un art de la technique...

Pensez-vous que votre prochain album après le "Silent Record" sera moins pop que "I'm Going Away" ?
Sur notre prochain disque, je pense que les arrangements seront bien plus étranges, même si la structure restera simple. Il est possible que nous n'utilisions pas d'instruments rock. J'ai pensé écrire ce disque comme si je le composais pour un big band, mais sans l'interpréter avec des instruments de jazz. Donc il y aurait la partition pour les cuivres, pour la section rythmique, pour la voix... Mais ensuite, on utiliserait d'autres instruments.

Propos recueillis par Catherine Guesde
Photo par
Julien Bourgeois

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» toutes les interviews