Gaylor Olivier - Interview

24/12/2008, par David Dufeu | Interviews |
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Les groupes que tu distribues sont pour le moins éclectiques (de Tupolev à Buenretiro !). Qu'est-ce qui relie ces artistes ? As-tu l'impression qu'il y a une carence au niveau de la distribution d'artistes de ce genre ?

Les groupes que je distribue sont éclectiques parce que mes goûts le sont. Je distribue des disques parce qu'ils me touchent, non pas parce que je me dis que cela va marcher et que je vais en vendre un paquet. Ce coté comptable m'a toujours insupporté. Van Gogh n'a vendu que deux toiles de son vivant et aujourd'hui...
Il faut juste que ça me parle, que ça m'émotionne, que ça me touche le nerf. Ensuite, c'est aussi souvent une histoire d'affinités humaines et de rencontres.

En ce qui concerne Tupolev par exemple, j'ai rencontré Alexandr Vatagin sur une tournée française de Port-Royal (avec qui il joue sur scène) dont j'étais le tour manager. Nous avons passé une semaine ensemble sur la route, à échanger, etc. Forcément, il y a des liens qui se créent. A l'époque, il cherchait un label pour son groupe Tupolev et a fini par le monter lui même, Valeot Records. Tupolev est un très bon groupe à la croisée des genres rock, jazz et classique contemporain. Une savante alchimie d'électricité, d'électronique et d'acoustique. Le disque peut paraître difficile aux premières écoutes car Tupolev brouille les pistes et est là où on ne l'attend pas. C'est ce qui me plaît dans ce disque, le son très chaleureux, les compositions toujours en mouvement, jamais statiques. "Garlik", mon morceau préféré de l'album, est un sublime éloge à la lenteur avec cette basse à la Low en entrée. Valeot Records a également réédité le second album de Port-Royal, l'un des groupes les plus intéressants en Italie actuellement, "Afraid To Dance", en double vinyle. Sans la face 4. Les Autrichiens sont comme ça, ils laissent du silence. C'est pour ça que je les aime. Visuel et tracklisting différents. Je crois que je préfère ce disque à l'original. La cohérence y est superbe et les remixes pertinents.

Chez les Marigold, j'aime le son rugueux et âpre de leur électricité, le côté pop perverti par la noise, la violence, la rage, le jusqu'au-boutisme. Bien sûr, il y a l'ombre de Cure mais il y a quelque chose d'autre aussi. Et puis j'ai grandi avec Cure. Ce son m'a nourri. Je viens de là. Pas de Cure chez BuenRetiro, plutôt du Radiohead et du Mogwai. Coldplay peut même en prendre de la graine, paraît-il...

Quant à Rothko, je suis totalement fan de ce qu'ils font. Il y a une pure élégance chez eux. Ils ont su trouver un territoire personnel et un son immédiatement identifiable. Leur musique me transporte, à la fois apaisée et toujours prête à jaillir. C'est un groupe exemplaire qui n'a jamais fait de compromis. Scéniquement, c'est une vraie expérience, il y a une magnifique écoute entre eux. C'est rare de croiser une telle symbiose sur scène. Alors quand certains programmateurs en France me disent qu'ils sont has-been, j'ai forcément envie de mettre des claques. Humainement, ce sont sans doute les plus belles personnes qu'il m'ait été donné de rencontrer ces dernières années.

C'est un aspect très important chez dbds : l'humain. Je pense qu'au-delà du style musical, ce qui relie ces groupes, c'est une sincérité dans la démarche ainsi qu'une simplicité dans les rapports humains. Ce sont des personnes qui font de la musique parce qu'elles en ont besoin. C'est ce qui les rend heureux, ce qui les équilibre, ce qui les transporte. C'est vital pour eux. Ce n'est pas juste pour voyager, gagner de l'argent ou se dire artiste.

Au niveau de la distribution je n'en suis qu'au début de l'histoire et j'ai encore beaucoup de labels à distribuer sur nos terres. Cela a un coté très artisanal chez dbds, nous n'avons pas une horde de commerciaux qui sillonnent la France en Peugeot 306 pour placer des disques. Placer des disques c'est bien, partager quelque chose avec un disquaire, c'est mieux. J'ai découvert beaucoup de musiques grâce aux disquaires. A la base, ce sont eux les vrais passeurs. Avant la presse, avant MySpace... La fin de Rennes Musiques par exemple m'a vraiment touché. C'était une institution à Rennes, voire en France. J'ai une histoire toute personnelle avec ce disquaire. C'est là-bas que j'achetais mes disques quand j'étais étudiant. C'est toute une époque qui s'efface de moi.

Ce qui m'intéresse dans la distribution aujourd'hui, c'est également de savoir comment ma structure peut aider un disquaire indé à rester en vie. Il faut être lucide, c'est un métier en train de disparaître malheureusement. Construire une vraie collaboration avec les disquaires avec qui nous travaillons, assurer leur promotion, etc. voilà ce qui m'importe. Il y a beaucoup de choses à faire pour les soutenir.


En fait, tu es plutôt pop rock dans tes références... Tu écoutes toujours Cure, Low ?

Je viens de cette culture-là effectivement. Il n'y avait pas de musique à la maison quand j'étais enfant. Je ne suis pas issu d'une famille bourgeoise où la "culture" était présente et acquise d'avance. La musique, le cinéma, la littérature, l'art en général, ce fut vraiment un choix, ou pour être plus exact une nécessité. Gamin, j'ai eu beaucoup de problèmes de santé qui ont fait que le sport, entre autres, était un mot banni de mon vocabulaire. A cet âge-là, c'est un important facteur d'épanouissement social et personnel ; tu passes ton temps à cela : jouer au foot, courir avec tes copains, etc. Je l'ai remplacé par les bouquins, les films, les disques, des échappatoires en quelque sorte. J'aurais pu choisir autre chose comme les jeux vidéos ou je ne sais quoi, mais j'avais trouvé dans ces territoires-là quelque chose de très précieux : le voyage, un état de transcendance. A cette époque-là, j'avais besoin de transcender le corps, car le mien déconnait sévèrement. La musique pour moi, cela a toujours été quelque chose de physique qui doit me déconnecter, court-circuiter ma réalité. C'est aussi ma mémoire. Chaque époque de ma vie, chaque rupture, chaque moment heureux est lié à un album, à une chanson. C'est insoluble en moi. Certains disques m'accompagneront toute ma vie. "A Love Supreme" de John Coltrane, "Laughing Stock" de Talk Talk, "Closer" de Joy Division, pour ne citer qu'eux. C'est plutôt réconfortant comme idée de savoir que quoi qu'il arrive, j'aurai toujours ces refuges...

Mes premières émotions musicales, je les ai eues avec The Cure ("Disintegration") et U2 ("Achtung Baby"), découverts via des clips à la télé. Deux disques relativement sombres... J'adorais le riff de guitare de "The Fly" à l'époque... J'avais dix ans, quelque chose comme ça. Fin 80/début 90. Ensuite j'ai découvert "Les Inrocks" et Bernard Lenoir à l'époque où ils avaient encore un intérêt via mon grand frère... Je suis alors tombé dans l'indie rock : Pavement, Sonic Youth, Sebadoh puis toute la vague "dépressive" américaine avec Smog, Palace, Low, Red House Painters... De là, je me suis intéressé au rock instrumental avec Labradford, Tortoise, Mogwai, Godspeed... qui m'a, à son tour, mené au free jazz, à la musique contemporaine ou à l'électronique, etc. La pop ne m'a jamais vraiment intéressé. J'ai vite trouvé cela très ennuyeux à cause de son côté formaté. Aujourd'hui j'écoute beaucoup de choses dans des styles très différents. Je n'ai pas d'œillères, même si je dois avouer que la mélancolie et la fée électricité n'en finissent pas d'épileptiser ma moelle. Et pour répondre à ta question, Low est un groupe qui, pour moi, a perdu toute sa magie depuis "The Great Destroyer". C'est un peu pareil pour Cure que j'ai lâché à partir de "Wish". Parfois il faut savoir arrêter les choses, et quand j'écoute "4:13 Dream", le rêve n'opère plus, justement.


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