Gaylor Olivier - Interview

24/12/2008, par David Dufeu | Interviews |
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Tes remarques sur l'industrie musicale, fort réalistes au demeurant, invitent plutôt au pessimisme : tu ne te sens pas seul des fois ? Est-ce qu'il y a une solidarité parmi les promoteurs que tu cites ?

Ce n'est pas du pessimisme, et encore moins du fatalisme. Si j'étais pessimiste, je ne me serais pas lancé là-dedans... Partir battu d'avance, je ne vois pas l'intérêt. Je suis lucide, c'est tout. Il y a un constat à faire qui est le suivant : la France ne sera jamais un pays où l'indie aura sa place. C'est une question de culture. La France, c'est le pays des yéyés, et ce modèle yéyé est reproduit depuis des décennies. La Star Ac et compagnie, ce ne sont rien d'autre que les yéyés d'aujourd'hui. Cette culture-là communément appelée variété française est dominante ici, pour ne pas dire écrasante. Et le système fonctionne de telle façon que ce modèle est fait pour perdurer, il suffit de voir le fonctionnement de la Sacem pour cela. Ce pourrait par conséquent être du pessimisme si debruit&desilence avait vocation à n'exister que dans ce contexte assez hostile. Ce n'est pas le cas, pour la partie label en tout cas.

Je me sens seul dans la mesure où plus le temps passe, plus je me rends compte qu'au pays France le type de musique que je défends n'intéresse qu'une poignée de personnes. Cela vient en grande partie du fait que cette scène-là n'a pratiquement aucun soutien médiatique. Je parle ici de médias puissants. Pourtant cette musique n'a rien de difficile d'accès... C'est l'accès à sa médiatisation qui est difficile. Les soutiens sont donc peu nombreux et j'ai souvent l'impression de faire du bruit dans le silence effectivement. Néanmoins, cela n'a aucune importance. J'adore le soliloque ! Et cela fait longtemps que j'ai intégré le fait que beaucoup de personnes dans le milieu indé ne sont que des "administrateurs" ou des "bureaucrates" qui n'en ont rien à foutre de la musique ou des artistes.

A la différence du milieu punk, garage ou hardcore qui est beaucoup mieux structuré et organisé, le milieu indé peut souffrir d'un manque de cohésion. Enfin, c'est comme ça que je ressens les choses de mon point de vue. C'est-à-dire que ce n'est pas vraiment une communauté, ce sont plus des individus attachés à leurs structures, leurs notoriétés personnelles ou leurs privilèges. Je parle ici de façon générale. Il y a des exceptions bien sûr et heureusement, mais globalement c'est l'impression que j'ai.

debruit & desilence

Est-il encore possible de promouvoir des groupes sur le moyen ou long terme ? A te lire, on dirait que tout cela est assez fragile, et que les groupes sont condamnés à rester plutôt confidentiels.

Même si l'illusion que tout est devenu possible est apparu dernièrement, force est de constater que promouvoir des groupes devient de plus en plus difficile, que ce soit à court, moyen ou long terme, et ceci pour différentes raisons. Tout d'abord parce que nous sommes dans un système qui est basé de plus en plus sur l'argent et l'entertainment. Tout s'achète : les Black Sessions, la présence sur les compilations de la presse, les couvertures de magazines, voire même les chroniques... Donc si tu n'as pas d'argent, tu n'as pas de visibilité ou une visibilité restreinte. Sans visibilité, tu restes forcement dans la confidentialité. A cela s'ajoute le côté instantané et éphémère de notre société de consommation. Il faut que ce soit jouissif et sexy sur l'instant, ce n'est pas grave si tu débandes un mois après. Et le mp3 n'a fait qu'accélérer cet aspect puisqu'aujourd'hui tu n'es même plus obligé de sortir de chez toi pour avoir un disque. Tu peux le télécharger, légalement ou non, mais cela n'a pas d'importance, en direct. Il faut donc que l'auditeur soit curieux, fasse l'effort d'aller voir ailleurs que ce que l'on lui propose/impose d'écouter/consommer car il peut être tout aussi ému et touché par un groupe "underground" que par la hype du moment.

Ensuite il y a également la façon que tu as d'appréhender la musique en général. Au final, peu de personnes sont vraiment fans de musique de façon viscérale. La majorité des gens consomment de la musique plutôt qu'ils ne l'écoutent ou la ressentent. C'est à dire qu'ils ne l'écoutent pas vraiment. Ils l'écoutent en faisant autre chose : le ménage, dans la voiture, en faisant l'amour, en marchant dans la rue. A cela se greffe aussi la fonction sociale de la musique qui, en gros, est de faire la fête. Donc pour beaucoup de personnes, la musique est plus un fond sonore qui doit être joyeux et rythmé qu'une réelle œuvre à part entière. On est dans le divertissement. Certains ont bien compris cela et font des disques qui s'écoutent en faisant la vaisselle... La base des vrais "musicophages" est, je pense, finalement assez restreinte. Peu de personnes écoutent des disques en ne faisant que ça, en étant dans le son et uniquement dans le son.

Il y a aussi cette donnée qui est qu'aujourd'hui, notamment grâce à l'avènement du home studio etc., le fait qu'il y ait beaucoup plus d'artistes et de bons disques qui circulent qu'auparavant. Il y a plus de bons disques (il y en a aussi plus de mauvais, ne nous voilons pas la face) et en même temps moins de disques majeurs ou vraiment fulgurants. Je crois qu'on arrive à une espèce de saturation où tu ne peux plus tout écouter. Tu fais forcement des impasses. Il y a trop de matières donc si tu n'as pas de passeurs, tu passes à côté de plein de choses intéressantes.

C'est la même chose pour les concerts à Paris par exemple. Il y a tellement de choses que tu ne peux pas tout aller voir au risque d'engouffrer tout ton salaire dedans. Et depuis quelques années, les salles, les tourneurs, voire les artistes eux-mêmes n'ont plus aucun respect pour le public et affichent des concerts de plus en plus chers. Cela peut paraître naïf mais je suis très attaché à la notion d'art pour tous, d'accès à la culture. Cela ne doit pas être quelque chose de réservé uniquement aux personnes qui ont de l'argent ou à une pseudo élite. Quand tu vois Pj Harvey en concert solo au Grand Rex à 70 €, tu te demandes comment quelqu'un qui gagne modestement sa vie, comment un étudiant peut aller voir d'autres concerts dans le même mois... C'est donc toute une scène, moins exposée, qui pâtit de ces prix exorbitants. Car entre 6/7 concerts de groupes méconnus et qui pourtant peuvent être scéniquement bouleversants et une tête d'affiche, la majorité des gens ira voir la tête d'affiche. Je parle ici d'un public plus large que celui du cercle d'initiés.


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