Gravenhurst - Interview

02/05/2012, par Catherine Guesde | Interviews |
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Après un long silence de cinq ans, Gravenhurst est de retour avec un album acoustique et intime, dont l'atmosphère tamisée rappelle le fascinant "Flashlight Season". S'il aime tisser de longues plages contemplatives dans une musique nimbée de mystère, Nick Talbot ne cultive pas pour autant l'image romantique de l'artiste introverti. Bougon au début ("ma carte bleue ne marche pas en France, j'en ai ras le cul, les problèmes s'accumulent depuis mon arrivée"), le chanteur se révèle très vite affable et disponible. Il se livre avec simplicité, répond aux questions avec pédagogie et explique sans pudeur les  raisons de sa panne d'inspiration récente. Extraits d'une après-midi à l'ombre de Saint-Eustache.

Gravenhurst

Tu t'apprêtes à faire une petite tournée européenne... Pourquoi commencer par Paris ?

J'ai choisi de commencer par Paris parce qu'on m'a proposé un concert, et je me suis dit que ce serait sympa. J'ai quelques dates européennes fin avril-début mai, mais ce n'est pas véritablement une tournée. La vraie tournée aura lieu à l'automne. C'est la première fois depuis longtemps que je vais jouer avec un groupe, mais le set sera plus calme qu'avant.

Après cinq ans de concerts solo, tu t'apprêtes à monter sur scène avec un groupe. Peux-tu nous expliquer les raisons de ce choix ?
Si je faisais des concerts seul, c'est parce que j'ai très souvent perdu ma voix à force d'essayer de me faire entendre au milieu des guitares électriques. J'ai même dû annuler des concerts à cause de cela, et je trouve ça vraiment nul, d'annuler un concert, de laisser tomber des gens qui comptent sur toi… En ce qui concerne les deux formules possibles, avec ou sans groupe, j'ai eu des retours variés : certains préfèrent la configuration solo, d'autres aiment mieux m'entendre avec un backing band. Donc cette fois, je me suis laissé le choix, en composant un album dont je savais que je pourrais à la fois l'interpréter seul et en groupe – sans perdre ma voix.

Et toi, y a-t-il une formule que tu préfères ?
J'ai eu quelques mauvaises expériences avec des groupes. Mais j'ai aussi eu la chance d'avoir pu jouer pendant tout ce temps avec Dave Collingwood qui est un batteur de génie – mais il a arrêté la musique pour s'occuper de sa famille ; il est électricien maintenant. Pour tout dire, je crois que je suis plus à l'aise seul, parce que je n'ai pas à m'occuper de quoi que ce soit : je peux un peu improviser entre les morceaux, décider de jouer tel titre plutôt que tel autre quand je sens que ça convient mieux. C'est quelque chose que je n'arrive pas à faire avec le groupe. Quand les gars de Fugazi disent qu'ils n'ont jamais écrit de setlist et qu'ils ont toujours improvisé, ça me paraît invraisemblable ; je pense qu'ils disent ça pour se faire mousser.

 

"The Ghost in the Daylight" marque un retour aux origines folk de Gravenhurst. Est-ce que c'est le fait de jouer tous ces concerts en solo qui t'a ramené à des sons plus acoustiques ?
Peut-être. Mais il y a autre chose. Vu de l'extérieur, on peut croire que j'ai sorti pas mal de disques les uns à la suite des autres en peu de temps. Mais avant Gravenhurst, j'avais un autre groupe, Assembly. J'ai commencé à écrire des textes pour ce premier groupe en 1995, et mon premier album en tant que Gravenhurst est sorti en 2000, ce qui m'a laissé cinq ans pour écrire des chansons. Par exemple, la chanson "Down Rivers" sur "Fires in Distant Buildings" a été écrite en 1996 mais enregistrée seulement en 2005. Pareil pour la guitare de "She Dances", sur "The Western Lands", qui avait été composée pour être jouée avec Assembly. On l'entend ; c'est un son très rock. Mais avec cet album, pour la première fois, me suis retrouvé à tout devoir écrire ; je n'avais plus aucun vieux titre en stock. Et je voulais avoir des chansons que je sois capable de jouer seul, à cause des problèmes de voix dont je t'ai parlé. Donc oui, c'est consciemment que j'ai écrit quelque chose de plus calme.

C'est donc parce que tu devais tout recommencer à zéro que tu as eu besoin de temps pour composer cet album ?
Oui, c'est certainement l'une des raisons. Mais il y a en a d'autres : j'étais devenu épuisé à force de faire des tournées et de tomber malade – j'ai découvert par la suite que j'avais le virus d'Epstein-Barr depuis des années, ce qui expliquait la fragilité de ma santé. Pendant longtemps, je me suis demandé si j'allais continuer la musique. Je me disais que je n'étais pas fait pour les tournées. Et si tu ne peux pas faire de tournées, tu ne peux pas demander à un label de sortir tes disques… Mais je continuais à écrire, sans trop savoir ce que je ferais de ces textes. C'était une période de flottement – pas une période très agréable. Ce qui m'a fait changer d'avis, c'est que je suis parti en tournée avec Paul Smith l'an dernier. Il a sorti un disque solo et m'a proposé de jouer avec lui ; c'est un bon pote. Donc je suis parti dans son tour bus, et je m'y suis vraiment bien plu ; c'était la meilleure tournée que j'aie jamais faite. J'ai vraiment passé d'excellents moments, et je me suis rendu compte que je pouvais chanter sans perdre ma voix. Et puis il y avait tout de même des gens qui venaient pour m'écouter. Du coup Paul et son groupe m'ont dit : "faut que tu boucles ton album avant Noël, ok ?", tandis qu'on était en novembre. Je lui ai lancé le même défi. Je n'ai pas fini le mien à Noël, ça m'a pris un an de plus, mais au moins ça m'a décidé à faire ce disque.

Gravenhurst

Peux-tu nous parler de l'enregistrement de cet album ? Le son est particulièrement net, et pourtant il s'agit d'un home recording…
J'ai joué de tous les instruments moi-même, et à l'exception de "In Miniature" et de "The Prize" dont la batterie a été enregistrée en studio, j'ai tout enregistré chez moi, pour ainsi dire dans ma chambre. C'est ce qui est impressionnant avec la révolution numérique : tu peux avoir du matériel de qualité pour un prix dérisoire. En revanche, pour la batterie, c'est différent. Je ne voulais pas me faire détester de tous mes voisins en faisant du bruit. Et pour avoir un son de qualité, il faut s'adresser à des pros. Du coup je suis allé dans les Toybox studios, gérés par mes amis Ali Chant et John Parish.

Ta voix semble être plus travaillée sur cet album ; tu y ajoutes des effets, et sur "Fitzrovia" tu chantes dans des notes plus graves que d'habitude. C'était un choix conscient ?
Non, pas vraiment. Sur "Fitzrovia", ce que tu évoques est simplement lié à ma méthode de composition. J'ai d'abord enregistré la guitare, et je n'ai composé les textes qu'après-coup, en écoutant la guitare. J'ai donc dû adapter ma voix aux notes graves déjà enregistrées… Si j'avais composé les paroles en même temps que la musique, j'aurais sans doute pris une gamme un peu plus aiguë. Pour les concerts, je vais d'ailleurs me retrouver face au défi de m'accompagner sur des titres pour lesquels je n'ai, pour l'instant, joué les différentes pistes que séparément...

Parmi les choses qui te différencient d'un folk plus classique, il y a ton utilisation des drones. Tu conçois la beauté comme un résultat de ce contraste entre noise et folk, entre sons clairs et sonorités brouillées ?
J'écoute pas mal de folk et souvent je me dis : cette chanson est merveilleuse, mais sa production est tellement ennuyeuse… C'est joli mais il n'y a rien d'intéressant dans le son. Et pour moi c'est justement ces éléments noisy qui donnent du relief à mes morceaux. C'est quelque chose dont je suis fier, et en même temps je ne comprends vraiment pas pourquoi les autres ne le font pas. Il y a trop de musique proprette où les musiciens ne font que jouer de leur instrument et ne font rien d'autre. Alors qu'il y a tant de possibilités.

Gravenhurst

Ta musique a quelque chose de très spatial, notamment dans ta façon de sculpter les sons. Est-ce que tu l'as conçue comme telle ?
J'essaie de créer un monde avec Gravenhurst, et ce monde lui-même est un refuge. J'envisage vraiment ma musique comme un lieu dans lequel je peux me rendre, un havre que j'ai créé pour m'échapper. Gravenhurst n'est pas tant un nom de scène que le nom de cet endroit. C'est amusant, quand j'ai choisi le nom Gravenhurst je me suis rendu compte que c'était aussi un endroit au Canada. J'ai hésité à changer de nom et puis finalement les gens m'ont encouragé à le garder.

En parlant de la composition de "Ghost in the Daylight" sur ton site, tu disais trouver quelque chose de divin dans le drone. Tu peux expliquer ce que tu voulais dire par là ?
Je trouve le drone et le bruit très apaisants. Depuis un moment, je suis à la recherche d'un son qui ne soit pas identifiable. Quand j'ai écouté My Bloody Valentine pour la première fois, ce qui m'a impressionné, c'était que la guitare a un son totalement nouveau, grâce aux effets utilisés. Même chose pour Flying Saucer Attack : je n'arrivais pas à croire que ces sons-là aient été générés par une guitare ; je me disais que ça devait être des synthés. Quand j'ai compris comment Kevin Shields et Dave Pearce fabriquaient ces bourdonnements, je n'ai plus pu m'en passer, et c'est encore une quête pour moi aujourd'hui. Je ne sais pas trop ce qui me fascine dans ces bruits-là. Cela dit, les drones sont plutôt courants des les musiques religieuses, par exemple dans la musique hindouiste, tu as un bourdonnement permanent. Il y a l'idée qu'avec un bourdonnement continu, on atteint une sorte de transe, un état divin. C'est par là que je me rapproche le plus d'une expérience religieuse.

Et est-ce qu'il y a des groupes de pure noise que tu aimes ?
Ces dernières années je n'ai pas trop écouté de nouveautés, parce que je mixais mon album, donc je me suis vraiment fermé aux influences extérieures. Là je m'ouvre un peu plus, comme j'ai fini, et par exemple je suis allé voir Field Music l'autre jour, et ils sont incroyables. Un autre groupe que j'adore est Dead Mellotron, qui est assez bruyant mais très pop en même temps. C'est un gars seul, et quand on a voulu le faire venir en Angleterre pour qu'il joue à mes concerts, on s'est aperçus qu'il était sur internet ! Il ne fait vraiment pas sa promo. Ensuite, il y a Light of Shipwreck, qui sont assez noisy. Ces deux groupes sont les meilleurs groupes que j'aie entendus depuis un moment.

Gravenhurst

 

Photos : Maéva Pensivy

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