Hip Hop en Bref - El-P, Sage Francis, RJD2, Themselves, Mr. Lif, Alias

13/11/2002, par Sylvain Bertot | Albums en bref |
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HIP HOP EN BREF 2 - par Sylvain

Def Jux et Anticon sont les noms qui reviennent le plus souvent dès qu'il est question de hip hop indé. Les deux labels sont souvent mis en parallèle, et pas seulement parce que leurs patrons respectifs, El-P et Sole, s'étaient livrés à une mémorable joute par morceaux interposés il y a trois ans. En-dehors des quelques grandes oeuvres qui ont pu sortir de chaque côté (essentiellement "The Cold Vein" pour Def Jux, Them et "Man Overboard" pour Anticon), ces labels représentent deux des courants les plus significatifs du rap qui nous intéresse : un premier encore très attaché aux racines du genre et à l'imagerie b-boy, plus black dans son recrutement ; un autre presque exclusivement blanc et plus perméable aux autres genres.

Le statut actuel des deux labels n'est pas sans rappeler celui de Rawkus il y a trois ans. Celui d'un arbre qui cache la forêt, d'une maison de disques dont l'aura et l'image de fer de lance font oublier à force qu'elle n'est ni seule ni irréprochable, qu'elle est même peut-être sur le déclin. Tentative de démonstration et de jugement nuancé avec quelques unes des sorties les plus récentes des deux labels.

EL-P - Fantastic DamageEL-P - Fantastic Damage
(Def Jux / Chronowax)

Rien de plus décevant que les grandes promesses. Avant sa sortie en mai dernier, "Fantastic Damage" pouvait facilement être qualifié d'album hip hop le plus attendu de l'année. Sorti dans la foulée des très riches "The Cold Vein" (de Cannibal Ox) et "Labor Days" (d'Aesop Rock), le solo de l'ancien Company Flow et actuel patron de label devait être l'aboutissement de sa carrière de beatmaker et de rappeur. Le coeur y était. Il s'entend dans les paroles personnelles et dans les beats travaillés de ce "Fantastic Damage". Mais voilà, c'est presque de là que provient le problème. Les airs de cathédrale gothique et compliquée de l'album conjuguée aux raps quand même assez pénibles de El-P (qui n'a d'ailleurs jamais été un grand MC) le rendent harassant, indigeste. A moins de considérer un seul des titres de cet album (l'époustouflant "T.O.J."), il était vain d'attendre sur ce Fantastic Damage cuvée 2002 l'aboutissement de la carrière de El-P. Celle-ci a déjà connu son point d'orgue 5/6 ans plus tôt, avec l'inégalé "Funcrusher Plus". Maintenant tournons la page.

RJD2 - Dead RingerRJD2 - Dead Ringer
(Def Jux / Chronowax)

Pour les non-initiés, curieusement, l'album Def Jux 2002 n'aura pas été "Fantastic Damage", mais le "Dead Ringer" de RJD2. C'est avec un étonnement assez grand que l'on a vu ces derniers temps des gens à la discothèque rap inexistante jurer leurs grands dieux que cet homme, le beatmaker issu d'un groupe hip hop indépendant connu mais assez "normal", MHZ, était un génie. Allez, enlevez les raps, ou n'en laissez que quelques-uns, parcimonieusement. Ajoutez quelques instrus grandiloquents, après un début très exagéré et rock'n roll. Evoquez quelques célébrités, Moby et Shadow, par exemple, comme indiqué sur les stickers et sans qu'on sache si de telles imitations étaient bel et bien l'intention de RJD2 (il a largement les moyens de cultiver d'autres influences, mais quand même, ce "Chicken-Bone Circuit"...). Et vous prouverez que n'importe quel beatmaker rap un minimum talentueux peut produire un album de trip hop qui casse la barraque. Malheureusement, il reste des rabats-joie, nous par exemple, pour trouver tout cela un peu indigent. Malgré deux-trois titres prétextes vraiment bons qu'il serait malhonnête de bouder ("June", principalement), Dead Ringer n'est essentiellement qu'un fourre-tout de hip hop instrumental sans grand intérêt.


MR. LIF - I PhantomMR. LIF - I Phantom
(Def Jux / Chronowax)

C'est l'histoire du premier album qui se fait attendre, attendre, attendre, mais sur lequel aucun fan de la première heure (ou presque) ne se penche plus le jour de sa sortie. L'intérêt pour le timbre aigre et nasillard du rappeur s'est en effet largement émoussé depuis les premiers titres épars de Mr. Lif (dont on retrouve la plupart sur le récent Live at the Middle East) ou depuis le très bon maxi "Front on This / Be out", première sortie Def Jux il y a deux ans. Pourtant, "I Phantom" sera vraisemblablement la seule sortie Def Jux à peu près digeste cette année, la moins chargée en cholestérol (outre l'excellent "Daylight EP" d'Aesop Rock, hors catégorie). Même si El-P, qui assure l'essentiel de la production, resort pour l'occasion son attirail encombrant de beatmaker b-boy futuriste, de plus en plus figé et reconnaissable. Même si les autres contributions sont anecdotiques (carton rouge au pourtant formidable Edan qui livre à Lif la prod la plus pourrie de sa carrière). Même si Mr. Lif, fort (ou faible) d'un thème récurrent, l'aliénation par le travail, rappe en moteur automatique et n'est plus que l'ombre de ce qu'il a failli être.


ALIAS - The Other Side of the Looking GlassALIAS - The Other Side of the Looking Glass
(Anticon / Chronowax)

Les rappeurs blancs et musicalement bâtards d'Anticon n'ont pas toujours été appréciés par leurs pairs plus conservateurs, au point d'être régulièrement affublés du joli nom de "art fags" (littéralement "pédés d'artistes"). Le jugement était expéditif, mais vaut malgré tout pour le noyau dur du label, son patron Sole et le producteur et MC Alias. The Other Side of the Looking Glass, second album de ce dernier, le confirme. Au programme, vers de collégien grandiloquents, conjugués sans cesse à la première personne, voix et phrasé rasoirs. Alias a beau être régulièrement estimé bien meilleur producteur que MC, les instrus présentes sur "The Other Side of the Looking Glass" ne valent pas mieux que le personnage : elles sont systématiquement pompières. Il y a de l'idée, les intros sont généralement agréables et bien négociées, mais à la longue, la plupart des morceaux lassent et révèlent des atours grossiers de trip hop de supermarché. Bref, les fans de RDJ2 qui supportent ou apprécient les rappeurs pleurnichards adoreront.


SAGE FRANCIS - Personal JournalsSAGE FRANCIS - Personal Journals
(Anticon / Chronowax)

Sage Francis est un personnage d'une bien autre dimension. Echappé des Non Prophets et satellisé un peu plus tard par Anticon, le barbu straight edge s'est construit une réputation de redoutable freestyler en s'illustrant dans quelques épreuves de MC battle, au sein de son groupe et sur une série de mixtapes plus ou moins difficilement trouvables, la série des "Sick of..." Mais avec "Personal Journals", finie la rigolade. Cette fois, Sage a rassemblé la crème des producteurs d'Anticon et affiliés, de Sixtoo à son compère Joe Beats en passant par Odd Nosdam, Mayonnaise et les excellents Jel, Mr. Dibbs et Controller 7. Cette armée mexicaine aurait pu augurer d'un disque foutraque et bric-à-brac, mais la star ici est la voix grave du rappeur, sans compagnie, garante à elle seule de l'unité de l'album. D'autant plus que Sage Francis met au placard les démonstrations bordéliques de ses anciennes mixtapes et se livre sous son aspect le plus intimiste, à grand renfort de pathos (la soeurette qui souffre, tout ça). Cette relative constance aurait pu être l'atout de Personal Journals ; elle est malheureusement presque sa tare. Dépourvu du grain de folie qui a autrefois animé le personnage, l'album a pour principal défaut sa longueur, malgré une poignée de titres plutôt mémorables dont le mini-hit "Inherited Scars" qui figurait sur la compilation Anticon Giga Single, un "Different" qui recycle habilement une vieille instru de Sixtoo, les scratches de "The Strange Famous Mullet Remover", "Smoke & Mirrors", "Specialist", "Runaways", quelques autres et un "My Name is Strange" live qui témoigne avantageusement du passé rock de l'auteur.

THEMSELVES - The No MusicTHEMSELVES - The No Music
(Anticon / Chronowax)

Sorti il y a deux ans, le premier album de Themselves (duo composé du producteur Jel et du MC Dose One, principalement connu en France comme membre de cLOUDDEAD) est sans doute l'un des deux ou trois vrais indispensables proposés jusqu'ici par Anticon. L'album arborait une impressionnante pochette style hard rock, les paroles incompréhensibles et le flow dément de Dose étaient au plus haut et Jel sortait de sa machine des sons à tomber par terre. Depuis, le duo s'est impliqué séparément dans mille milliard de projet et a abandonné son ancien nom, Them (Van Morrisson pouvait se fâcher) pour Themselves. The No Music est donc leur très attendu deuxième album. Et bien sûr, comme systématiquement ou presque en pareil cas, il déçoit... Non pas que Dose ait perdu de sa faconde, de son aisance, de son inspiration. Non pas que l'album soit dépourvu de titres aussi extraordinaires que par le passé (écoutez la troisième plage et dîtes m'en des nouvelles). Non, tout simplement que Jel ne fait plus mouche à chaque fois, qu'entre un début et une fin tout à fait réussis, l'album traverse un regrettable passage à vide. Peut-être est-ce cela, après tout, leur concept de no music.

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