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HIP HOP EN BREF 6 - par Sylvain

L'essentiel du rap digne d'intérêt vient de nos jours de Californie. Ce message, asséné sur ces pages et sur d'autres, ne sera jamais répété assez. Même s'ils prouvent tous la grande difficulté des rappeurs de là et d'ailleurs à pondre des albums solides de bout en bout, ces cinq disques, à des degrés très divers, démontrent que quelques unes des meilleures chansons rap 2002-2003 viendront une fois de plus de la Côte Ouest.


THE LEAGUE - The Track TeamTHE LEAGUE - The Track Team
(The League Music)


Critiquer un disque des Shapeshifters, c'est à la fois très simple et très compliqué. Très simple, parce qu'il suffit de recycler sans cesse le même texte standard pour livrer son impression. Très compliqué, parce qu'il est toujours difficile d'étoffer et de faire varier ce texte en fonction des albums. Le texte standard en question est le suivant : "voici un disque scandaleusement inégal, mais qui contient quelques tueries et titres indispensables. Ces tueries sont...". En voici un exemple : The Track Team est un disque de The League (ex The English League), quartet composé de Matre, de Jericho J, de Lewdachris et de LifeRexall des Shapeshifters, il est scandaleusement inégal, mais il contient quelques tueries et titres indispensables. Ces tueries sont l'introductif "Track Team", "Proper English" et surtout l'ego-trip paroxystique de Lewdachris sur "Big Time", ses scratches, ses cuivres. Puis plus tard, bien plus tard, survient l'electro enthousiasmant du long "Back to the Rap". Mais le centre, ventre mou de l'album, n'est fait que de remplissage, de raps certes ludiques, astucieux et enjoués, mais qui tournent à vide, qui perdent leur temps sur des beats creux (à l'exception de l'excellent "War Games"). Quand on ajoute à cela que l'album est quasi introuvable en France, comment s'étonner que tout cela circule bien mieux en MP3 qu'en dur ?

EXISTEREO - Dirty Deeds & Dead FlowersEXISTEREO - Dirty Deeds & Dead Flowers
(Dead Guy Records)


Et maintenant un disque éclectique et iconoclaste. Décoré de sympathiques têtes de mort façon hard rock, il commence (et se termine) par le "Live and Let Die" de Paul McCartney, embraye sur un maelström sonore indescriptible, accueille 50 000 invités (MCs, DJs et beatmakers, sans oublier les grapheurs venus illustrer la pochette) et laisse place, au milieu de nombreux raps bien sentis, à un duo jazz nonchalant ("Duck Feathers") clos par des cancaneries, aux raps d'un lusophone ("Get that Freak off") et à de la country (la fin de "Sometimes Before"). Pas de doute, nous sommes une fois de plus sur l'album d'un Shapeshifter, Existereo en l'occurrence. Les 75 minutes folles de Dirty Deeds & Dead Flowers ne démentent pas la règle : ce nouveau Shapeshifter est inégal. Mais longueur oblige, les très bons morceaux sont présents en nombre : parmi eux, la graine de hit "Rhymetime", le déjà cité "Get that Freak off", l'intelligemment scratché "Sometimes Before" avec In a Space (le frère d'Existereo), "Cut me Gently" avec Die Young, un pompier mais réussi "Subconscious Carnaval", sans oublier "Four Day Window Pain", plat de résistance en quatre mouvements, produit par un Daddy Kev inspiré et totalement désinhibé depuis l'expérience Slanguage. Tout cela fait de Dirty Deeds & Dead Flowers un disque aussi recommandé que frustrant. Comme d'hab chez les Shifters…

DEESKEE - Blacklight SessionsDEESKEE - Blacklight Sessions
(Subversiv Recordings)


Toujours dans la même lignée (il produit notamment le "Cut me Gently" commenté favorablement ci-dessus), passons à Deeskee. Sur Blacklight Sessions, le producteur propose ses talents à une bonne brochette de MCs issus de cette même grande scène éparpillée entre Los Angeles et la baie de San Francisco, aux premiers rangs desquels le vétéran Aceyalone, les Shapeshifters 2Mex, Awol One, Existereo, Die et LifeRexall et d'autres gens fort recommandables comme Busdriver, Subtitle, Xololanxinxo, Tommy V, Maleko, Joe Dub, Raj, Spaceranger, Gel One, Eyecue, Longevity et Rashinel de la Hobo Junction. Manque de chance, cette cohorte de MCs de choix n'y fait pas grand chose. Les productions jazzy plates et sans surprise de Deeskee peinent à s'imposer et à rayonner. Il n'y a guère que le charmant "The Dream" de Neila, le "Horror Movie" de Raj et de Spaceranger et dans une bien moindre mesure le "Run in to the Sun" de Die pour susciter l'intérêt sur cet album de second plan. L'auteur a été bien inspiré de ne sortir qu'en édition limitée et sur un label allemand cet entracte avant un nouvel album (Audiobiograffiti) qu'on aimerait bien plus marquant.

THE FOREST FIRES COLLECTIVE - You Can't SeeTHE FOREST FIRES COLLECTIVE - You can't See
(Weapon Shaped)


The Forest Fires Collective est un groupe à tiroirs (6 rappeurs, 2 producteurs, 1 DJ, des affiliés) de San Francisco récemment introduit en France par le mix Triple Threat de DJ dEtEcT, par un titre "d'artiste du mois" sur un certain webzine hip hop désormais trépassé et par l'article dithyrambique de l'un des rédacteurs phares de ce même magazine. Sorti il y a un an, You can't See est leur deuxième album et l'une des premières références du label de Meanest Man Contest (cf. chronique de Merit), Weapon Shaped. Pas de doute, c'est toujours de West Coast Underground dans la lignée du Project Blowed dont il est question avec ce disque. Tous les ingrédient sont là. Le Forest Fires Collective a pour lui l'inventivité, l'irrévérence et le sens de la provocation (ces gens aiment tuer les petits animaux, les passer à la casserole et provoquer des feux de forêt) et des flows dingues en forme de feu d'artifice. Six emcees, et ça rappe dans tous les sens, ça accélère, ça décélère, ça passe d'un ton ou d'une scansion à l'autre. Seul souci, même s'ils changent presque aussi souvent de rythme que les raps, même s'ils cultivent le clin d'œil et l'effet de surprise, les beats s'avèrent généralement lassants et en-dessous. Cela est bien dommage, car quand tout est à niveau, le FFC est capable de prouesses : un long et brûlant "Go Find the Blaze", un minimal et mémorable "Ask who to Ask" et plus encore "Sims Bloodlust", un tubesque solo du rappeur Sim.

JASON THE ARGONAUT - Keyboard to LifeJASON THE ARGONAUT - Keyboard to Life
(Sunset Leagues)


Même jugement en demi-teinte pour ce disque de Jason the Argonaut, à la nuance près que le rap déployé par ce pilier de Disflex-6 (le groupe californien signé chez Lex Records) et du collectif Sunset Leagues donne dans un registre franchement plus figé et convenu que celui des gens cités ci-dessus. Chez Jason, ça parle de la difficulté de concilier rap et vie professionnelle (manifestement le thème le plus rabâché du moment) sur le pénible "Corporate MC", de l’amour du hip hop sur le nettement mieux "Ment to Be", de problèmes d’alcool sur "Rock Steady (Addiction Song)", sans oublier une dose académique d’introspection et d’histoires d’amour déçu, le tout sur fond de boucles carrées, sombres et pas rigolotes produites essentiellement par le rappeur lui-même. Bref, notre argonaute reste grave, nous sommes loin des cortèges de fantaisies de ses voisins de palier californiens. Mais au fil des écoutes, l’armure se fend, le synthé minimaliste se révèle moins ingrat qu’il ne paraissait et l’album dévoile quelques charmes. Ici, ce sera un petit détail musical (la fin de "Consider This"), plus loin, un morceau entier ("Show Stopper", "Ment to Be", "Firebird", "Trunk" avec Lazerus Jackson). Moins bon que le Atomik Age du comparse Elon.is sorti l’an dernier mais à son image, Keyboard to Life est austère, il ne paie pas de mine, il a ses moments d’ennuis, mais en bout du course il se montre assez recommandable.