Hip Hop en Bref - Villain Accelerate, Audiomicid, Dosh, Odd Nosdam, Necro, Sol Retuyk, DJ Egadz

17/12/2003, par | Albums en bref |
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Qu'est-ce qu'on n'a pas dit sur le hip hop instrumental. Que c'était une absurdité, un non-sens, une aporie. Ou au contraire, chez ceux qui n'y ont jamais rien compris, que c'était le seul truc valable dans le rap. On lui a même trouvé un petit nom, on en a fait un genre à part, l'abstract hip hop.

C'est qu'un problème se pose dès qu'il est question de rap sans parole. Sans MC pour la défier, la surmonter, la sublimer, la petite boucle fascinante devient rapidement lassante. La plupart des versions instrumentales d'albums rap produits par de divins beatmakers se sont d'ailleurs révélées désagréables, chiantes comme la pluie et le ciel gris qui va avec. Ce risque, les auteurs d'albums aussi dissemblables qu'Endtroducing ou Little Johnny from the Hospital l'ont admirablement compris en s'éloignant du format rap classique. Mais à l'inverse, à trop vouloir enrichir la forme, le danger est grand pour le premier producteur venu de donner dans les grandes choucroutes musicales qui font qu'aujourd'hui un terme comme "trip hop" est devenu honteux.

Comme d'habitude, bien sûr (et sans faire le centriste mou), tout est affaire d'équilibre, de doigté et de subtilité, comme le prouvent ces sorties, chacune à sa façon.


DJ EGADZ - MonotonyDJ EGADZ - Monotony
(Monotonous Recordings)

Ce premier album d'un certain Egadz a eu un peu d'écho sur des médias Internet l'an passé grâce à un web marketing rondement mené. Le jeune artiste en veut et cela s'exprime dès le début, grâce à un petit speech où on nous explique en gros que l'originalité est une notion fondamentale. Super, chouette programme, sauf que le disque embraye aussitôt sur exactement le contraire, à savoir sur une resucée shadowienne à faire passer RJD2 pour un producteur de génie. Ce pourrait être un clin d'œil, un gag, une plaisanterie passagère. Mais il en est ainsi tout du long de l'album. Egadz ressemble davantage au DJ Shadow de 1996 que DJ Shadow lui-même. Les colorations et les compositions sont strictement les mêmes que celles d'Endtroducing, la saveur de titres comme "Stem", "What Does your Soul Look Like" et "Midnight in a Perfect World" nettement en moins. Les pianos, les guitares, les scratches et les grosses percussions arrivent pile où ils étaient attendu. Et le tout est d'un sérieux qui confine à l'insignifiance. Ca s'écoute. "Dispair, Hope, Power", par exemple, est un morceau sympa. Mais sur la durée ça ne tue pas grand chose. Monotony s'appelle d'ailleurs l'album. C'est fait exprès ?

VILLAIN ACCELERATE - Maid of GoldVILLAIN ACCELERATE - Maid of Gold
(Mush / Chronowax)

Maid of Gold, c'est aussi du hip hop instrumental et c'est aussi dans un registre serein et dénué de boucles. Mais c'est d'abord et surtout un disque Mush avec Sixtoo dessus, lequel est accompagné par Stigg of the Dump, producteur moins connu, irlandais, auteur d'un Live at the Veglia Lounge de bonne facture sorti récemment. Là encore, à premier abord, tout ressemble à une musique papier-peint, à une suite de notes incapables de laisser la moindre séquelle. Seul le magnifique "Postcards", le titre le plus majestueusement saillant de l'album, semble valoir quelque chose. Le reste paraît plus inoffensif, et l'on se met à regretter le Sixtoo qui rappe, à maudire le Sixtoo qui ne veut plus que produire, faute de se sentir un virtuose du emceeing. Et puis finalement non. Laissez reposer quelques temps, reprenez la digestion, et vous voici repu. Même indolent, même paisible, même sans surprise, Maid of Gold (ou tout du moins certaines de ses parties) a la patte de ceux qui maîtrisent leur affaire, celle d'un Sixtoo, celle de l'auteur de Duration. Des titres comme "Maid of Gold", "Things Told", "Revisit" ou "When I Was your Age" en témoignent largement. Nous ne sommes ni dans l'artillerie lourde ni dans les grandes orgues avec notre duo irlando-canadien. Nous sommes sur des morceaux calmes et discrets, juste intrigants. Lesquels, il est bien connu, sont souvent ceux qui résistent au temps.

SOL RETUYK - Sol RetuykSOL RETUYK - Sol Retuyk
(Sun is Shining)

Passons en France, où le hip hop instrumental a lui aussi son mot à dire. Sol Retuyk est un nouvel artiste au passif quasi vierge. Sa seule et première apparition date d'il y a un an pile. C'était sur Désarticulé, une compilation mi-figue mi-raisin de rap français "différent" lancée par le collectif dont Retuyk fait partie, Sun is Shining, et où deux de ses propres morceaux sortaient assez clairement du lot. Le beatmaker confirme aujourd'hui son adresse avec un EP et quatre titres sans parole de forte honnête facture. Son hip hop instrumental est habile, il est dénué de clichés, de fantasmes et de formules toutes faites, il joue sur les surprises mais n'arrive pas avec de gros sabots. La contrepartie, elle existe, c'est que le tout peine un peu à décoller, qu'il sonne souvent trop sage. Mais cela pèse peu et laisse malgré tout espérer de bonnes choses pour le premier véritable album de Sun is Shining.

AUDIOMICID - Sequence 6AUDIOMICID - Sequence 6
(Audiomicid)

Les sons, l'ambiance, la production sont nettement plus assurés et tonitruants sur le maxi Sequence 6. Et pour cause : les sept DJ's et producteurs d'Audiomicid ne sont pas nés de la dernière pluie. Fondé par Shino, Feadz et Shone en 1998, enrichi depuis par Kodh, Low, Mogz et Dirt, le collectif s'est imposé comme la meilleure assemblée française de turntablists. Kodh a triomphé lors de concours nationaux et internationaux de DJ's, Feadz a plus que contribué à Analog Worms Attack (l'album de Mr. Oizo), Shone a sorti de nombreuses mixtapes absolument cultes, seul ou avec les indispensables Astrobastards, et tous se sont illustrés en soirées. Les trois morceaux (et deux remixes) présents sur ce maxi et annociateurs d'un prochain album (Strange Data) sont à la hauteur de leur réputation, celle de DJs virtuoses capables de s'émanciper du rap. Au fil du temps, les Audiomicid ont affiné leurs oreilles et leurs goûts et ils se sont penchés, qui sur l'electro, qui sur le funk, qui sur la house, qui sur le rap indé post-Company Flow défendu sur ces pages. Et chez les trois qui ont participé à ce disque (Kodh sur le hitesque "Sequence 6", Shone sur le sombre "Black Rain" et Low sur l'alambiqué "Depression"), cette assimilation naturelle s'entend, se ressent et fait mouche.

DOSH - DoshDOSH - Dosh
(Anticon / Chronowax)

Dosh est le batteur et clavier de Fog, Dosh est la nouvelle signature d'Anticon, et son premier album, sans titre, ressemble à s'y méprendre à celui d'un membre de Fog sorti chez Anticon. Vous ne serez donc pas surpris d'apprendre qu'il est sans parole, qu'il part dans tout le sens, que plus personne ne sait s'il s'agit de hip hop sans rappeur, de rock sans parole, de musique électronique ou d'autre chose encore. Parlons plus généralement de musique sans voix, de compositions bancales où se retrouvent à boire et à manger, où des moments de grâce ("My Favorite Color's Red", "Steve the Cat") côtoient de longs passages insignifiants (la plupart des autres titres). Exactement comme Fog en fait (un nom tellement lié à son chanteur, Andrew Broder, qu'on avait oublié que c'était un groupe), mais en moins bien.

ODD NOSDAM - No More Wig for OhioODD NOSDAM - No More Wig for Ohio
(Anticon / Chronowax)

Même punition pour ce No More Wig for Ohio sorti au début de l'été dernier. Même orientation, même musique bordélique, tendance principale d'Anticon (avec l'ignoble rap grandiloquent façon Sole et Alias) depuis la notoriété et les coups de force du début, et tendance éternelle d'Odd Nosdam déjà illustrée sur Plan 9... Meet the Hypnotist et sur ses extraordinairement inégales productions. Même bordel ambiant, même côté fouillis, même allure de coffre au trésor. No More Wig for Ohio, c'est un peu cette vieille malle qui traîne au fond du grenier de vos grands-parents. Quelquefois vous l'ouvrez et vous découvrez une toute petite merveille au milieu de vieilles nippes malodorantes et de babioles ringardes, un bidule qui ne paie pas vraiment de mine mais qui vous attendrit. Ce peut être la plage 13, ou bien la 23. A part cela, rien dans ce fatras indescriptible ne retient vraiment l'attention. Qu'un éboueur vous l'emporte et vous ne remarquerez rien. Mais malgré tout, au cas où, parce qu'il bénéficie d'un irrationnel capital sympathie, vous hésitez à le jeter de suite aux encombrants.

NECRO - Gory Days InstrumentalNECRO - Gory Days Instrumental
(Psycho+Logical / Chronowax)

Avec Necro, en revanche, c'est clair, on n'est plus chez les pédés. Que le fameux producteur et pornographe new-yorkais voit son album traité en même temps que les tapettes du dessus et me voilà un homme mort (ou tout du moins inondé d'emails d'insultes rédigés en lettres capitales). Pas de compositions compliquées aux charmes lents sur la version instrumentale de Gory Days. Pas d'arpèges, pas de samples improbables. Au contraire, place aux boucles, aux bonnes vieilles boucles répétées telles quelles ou presque sur 4 minutes de long, avec autant de pianos dégoulinants et d'orgues ruisselantes que possible. L'album est bourré d'artifices, d'effets traumatisants ("Circle of Tyrants") ou larmoyants ("Poetry is the Streets"), C'est grossier, c'est grotesque, c'est forcé, c'est excessif, c'est inutile, c'est navrant, c'est ridicule et c'est formidable. C'est Necro. Alors bien sûr, il manque l'essentiel, il manque la raison d'être du disque original, il manque cette déferlante immense et inimaginable de violence, de sexe, de sang, de foutre et de chair. Avec cet instrumental, nous perdons bon nombre des jouissances de Gory Days. Mais nous gagnons un nouveau et inestimable compagnon pour nos folles soirées gore ou sado-masochistes.

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