Holden - Interview

19/07/2013, par | Interviews |
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Groupe discret mais essentiel dans le paysage français, Holden avait sorti il y a deux ans une rétrospective en deux CD, “L'Essentiel”. Une façon de tirer un bilan de ses 17 premières années d'existence et de tester la possibilité d'un financement participatif. L'entreprise ayant été couronnée de succès, Armelle et Mocke ont eu recours à la même méthode pour la réalisation de "Sidération", leur premier album depuis "Fantomatisme" en 2009. Un disque produit en tout indépendance, où le duo épure et raffine encore son langage musical et poétique. A la sortie d'une session pour l'émission "Planet Claire" sur Radio Aligre, nous avons évoqué le présent, le passé, voire le futur du groupe avec Armelle et Mocke.

 

Holden 1

Après “Fantomatisme”, les membres de Holden semblaient s’être un peu dispersés. Qu’est-ce qui vous a donné envie de revenir ?

Mocke : On n’a jamais voulu arrêter, en fait. C’est juste que chacun de son côté, on avait des choses à faire : SuperBravo pour Armelle, Midget! pour moi… Mais secrètement, on travaillait ensemble sur ce nouvel album.

Armelle : On a aussi sorti la compilation “L’Essentiel” dans l’intervalle, ça nous a pris un peu de temps. Et puis on a quitté notre maison de disques après “Fantomatisme”, donc il fallait qu’on se remette le pied à l’étrier d’une façon ou d’une autre. La compile, c’était un peu pour tâter le terrain : si ça se passait bien, ça nous permettrait d’être indépendants et de produire un album nous-mêmes. Ça a été le cas.

 

La compile, c’était aussi une façon de faire un bilan ?

Oui, un peu…

Mocke : Un drôle de bilan, quand même, parce qu’il y avait des titres qu’on n’avait jamais sortis, de la période où on chantait en anglais et où on enregistrait en 4-pistes.

Armelle : Cela a aussi permis à des gens d’avoir des extraits de nos premiers disques, qui sont épuisés aujourd’hui. Du coup, ceux qui regrettaient un peu de ne pas les avoir achetés à l’époque avaient une sorte de best-of de Holden. Et puis la cerise sur le gâteau, ces quatorze inédits. Je trouve que c’était un bel objet pour les fans, et il y a eu d’ailleurs une vraie demande.

Mocke : Notre premier album, qui était sorti chez Lithium, est carrément introuvable aujourd’hui.

 

A ce propos, la composition actuelle du groupe rappelle un peu vos débuts…

Armelle : C’est drôle, parce que justement, il y a plein de choses en ce moment qui me rappellent nos débuts, comme des flash-backs. C’est peut-être lié à cette sorte de renaissance, puisque nous n’avions pas sorti de nouvel album depuis quatre ans. Je sens quelque chose de neuf, comme quand on a commencé.

Mocke : Ça faisait aussi longtemps qu’on n’avait pas enregistré un album sans Atom (alias Uwe Schmidt, ndlr). Depuis le tout premier, en fait…

Armelle : Longtemps qu’on n’avait pas enregistré comme ça, un peu “à la roots”…

Mocke : Le premier, c’était quand même beaucoup plus roots ! Mais c’est vrai que plusieurs personnes nous ont dit que “Sidération” leur faisait penser à “L’Arrière-monde”… avec toute l’expérience acquise en plus, bien sûr.

Armelle : Et puis on embauche, on auditionne… (sourire)

 

Je trouve quand même “Sidération” dans la lignée de “Fantomatisme”, par son relatif dépouillement, une certaine liberté dans les structures des chansons…

Mocke : Pourtant, il était produit par Uwe, comme les deux précédents.

 

Sa patte me semble moins évidente sur ce disque, comme si vous tentiez de vous dégager un peu de son influence…

Franchement, ce n’est pas trop le genre de chose auquel on pense.

Armelle : C’est super de travailler avec lui, on ne le remet pas du tout en cause. Ça s’est juste passé comme ça, peut-être qu’on avait été moins de temps en studio. Après, c’est vrai qu’il y a moins la touche Atom, avec tous ses montages et assemblages, il y a moins d’effets sur la voix. C’était une des instructions qu’on lui avait données à la base, d’y aller mollo : « You go mollo. » (sourire)

 

Quand avez-vous enregistré ce nouvel album ?

Armelle : L’été dernier, pendant trois ou quatre semaines, d’une traite, avec Emmanuel Mario. Notre batteur “forever”, j’espère, parce qu’il est vraiment super. On avait un bassiste aussi, un ami d’Emmanuel : Julien Gasc, qui joue notamment dans Aquaserge (et avant dans Hyperclean, ndlr), et qui sort un disque en ce moment.

 

Depuis “Fantomatisme” vous avez donné quelques concerts en duo ou en trio, ou vous jouiez de nouveaux morceaux.

Oui, en trio c’était avec Emmanuel. On a adoré ce que Julien a fait sur l’album, le courant est bien passé avec lui, mais il est très pris et habite à Toulouse, c’était donc difficile de l’avoir à la basse sur les concerts. On a alors branché un autre gars, Sébastien Hoog…

Mocke : … qui est encore plus occupé que Julien ! (rires)

Armelle : C’est vrai, mais au moins il habite beaucoup moins loin ! En fait, il est guitariste à la base, et il va nous accompagner à la basse sur quelques dates, on en est très content.

Holden 2

Comment est venue l’idée du financement participatif de l’album via Kiss Kiss Bank Bank ? Vous connaissiez des gens qui avaient utilisé ce moyen ?

Pas tellement… Ah si, notre copine Tatiana (Mladenovitch, qui joue de la batterie avec Bertrand Belin, ndlr) avait fait ça pour son projet Fiodor Dream Dog. On s’est juste dit qu’il était logique de lancer cette souscription au moment où l’on entrait en studio, et que l’enregistrement et la collecte de fonds allaient avancer parallèlement.

Mocke : On ne voulait surtout pas suivre le cycle habituel, faire des maquettes, démarcher les maisons de disques… On venait de sortir “L’Essentiel” avec notre structure, ça s’était bien passé et on avait trouvé que ça offrait pas mal de liberté. On s’est dit qu’on allait essayer de continuer dans cette voie.

Armelle : Peut-être que si on était passés par le système maquettes, label, on serait encore en train de poireauter, parce que ce n’est pas le moment, qu’il faut attendre encore trois mois pour ne pas faire de l’ombre à l’album de Machin… Ce scénario nous répugne assez. C’est vrai qu’il a fallu bosser différemment, et peut-être plus, parce qu’on est moins assistés, mais on gagne tellement en liberté, c’est extraordinaire.

 

C’est peut-être plus facile d’être indépendants avec l’expérience que vous avez, aussi.

Oui, ça sert aussi à ça de vieillir, on acquiert les bons réflexes.

Mocke : Heureusement que ça sert quand même à quelque chose de vieillir ! (rires)

Armelle : Sans tomber dans le romantisme, ce genre de fonctionnement participatif m’a apporté beaucoup de bonheur. Ce n’est pas simplement des gens qui ont donné des sous, certains nous ont écrit des choses merveilleuses, ont suivi l’enregistrement de l’album… Quand la souscription s’est terminée, avec succès, on finissait de mixer l’album. Donc double kif ! C’était super, on a reçu des tas d’encouragements qu’on n’aurait pas eus si on avait suivi un fonctionnement classique, parce que tout doit être un peu secret, on est cloîtrés, faut pas lâcher d’infos…

Mocke : Depuis, pas mal d’artistes ont fait comme nous.

Armelle : Oui, il paraît. C’était un peu “le” truc de l’été dernier. Kiss Kiss Bank Bank était une plateforme relativement nouvelle, des petits projets commençaient à se monter. Le plus gros, ce devait être 3 000 euros pour une expo photo. Et nous on est arrivés avec nos gros sabots, en demandant 15 000…

Mocke : Ceci dit, Chapelier Fou en a demandé peu après 30 000… et ça a marché.

Armelle : C’est vraiment super, tu es complètement libre, simplement redevable aux gens qui ont donné de l’argent, et qu’il faut bien sûr respecter à 100 %.

 

Pascal Bouaziz de Mendelson, un groupe qui a commencé à peu près en même temps que vous, sur le même label, me parlait d’un rapport aux fans similaire.

Je suis sûre qu’ils ont des fans hardcore qui les suivent depuis le début.

Mocke : C’est certain ! Et heureusement…

 

Est-ce que vos projets parallèles ont nourri ce nouvel album de Holden, et vice versa ?

Oui, sans doute, de façon assez naturelle. A chaque fois, on revient à Holden avec de nouvelle expériences…

Armelle : T’as un peu progressé à la gratte… (rires)

 

Concernant les textes, est-ce important pour vous de ne pas imposer un sens à l’auditeur, de laisser l’interprétation libre ?

On essaie de manier l’art de la suggestion. C’est super de s’apercevoir, en parlant avec des gens, qu’ils ont une interprétation des textes différente de la nôtre, presque opposée à ce qui était dans notre esprit quand on a écrit la chanson. Je n’aime pas trop quand le sens est évident, même si je peux apprécier des textes très directs.

Mocke : Il y a toujours une trame secrète dans ce qu’on écrit. Ça peut mettre les gens un peu à distance : c’est quelque chose qui n’est pas de l’ordre de la sensation immédiate, qu’il faut chercher… On aime ce côté “jeu de pistes”.

Armelle : En fait, c’est presque plus accrocheur ainsi, parce qu’à chaque fois que tu réécoutes la chanson, la signification que tu t’es suggérée te revient systématiquement. Alors qu’un morceau très explicatif, avec l’énigme et la solution dans la même phrase, va peut-être te faire forte impression à la première écoute, mais te lasser plus vite. J’ai toujours envie de flatter l’auditeur, qui aime bien chercher des doubles sens, des choses cachées… auxquelles nous-mêmes n’avions pas forcément pensé, d’ailleurs.

 

De ce point de vue, “La Machine”, un morceau du premier album, me semble exemplaire. Il semble parler du monde du travail et de la place de chacun sur l’échelle sociale, mais ce n’est jamais asséné.

Mocke : Oui, on peut la voir comme une chanson engagée, sans qu’elle le soit vraiment.

Armelle : Dans sa forme, c’est presque une chanson de cour de récré…

Mocke : Un pote à nous l’a entendue comme une chanson sur le corps humain, et c’est vrai que ça fonctionne aussi pas mal.

Holden 3

Mocke, il me semble que tu chantes un peu plus sur le nouvel album, même s’il s’agit surtout de chœurs. Comment l’envie t’est-elle venue, ou revenue ?

En fait, je ne chante que pour écrire les mélodies des morceaux, et pour faire des chœurs. En général, quand je suis sur scène, j’ai surtout envie de jouer de la guitare. Mais c’est vrai qu’on s’est mis à écrire des morceaux avec pas mal de voix, où ma participation était nécessaire. J’ai donc repris goût au chant, aux architectures vocales. Pourtant, je me sens tellement peu chanteur… C’est quelque chose dont je peux me passer, au fond.

Armelle : Je m’insurge ! (sourire) Quand je t’ai rencontré, Mocke, tu étais un tueur de chanteur, c’était incroyable… La première fois que je l’ai vu chanter, c’était “One After 909” des Beatles, il était à fond, il semblait né pour ça ! Et puis après, c’est vrai que la guitare a pris le dessus, et le chant, ça le gênait presque.

Mocke : Non, quand même pas…

Armelle : Je voulais dire, au sens où ça t’embarrassait.

Mocke : C’est vrai qu’à l’époque où on était à Dublin, au tout début, je me suis retrouvé lead singer sur scène alors que je n’avais pas vraiment envie de chanter, mais plutôt de jouer de la guitare.

Armelle : Enfin, c’est cool que ça revienne.

Mocke : Petit à petit…

 

J’ai vu que vous alliez bientôt retourner jouer au Chili.

Armelle : Oui, ça dure depuis treize ans, quelque chose comme ça. On y est allés jouer souvent. C’est une sorte de miracle, qui continue… Les fans de Holden là-bas vieillissent en même temps que nous, mais on s’est quand même aperçus, la dernière fois qu’on y est allés, que le public se renouvelait. Ils doivent venir avec leurs petites sœurs, voire leurs enfants !

Mocke : Ça doit se transmettre de génération en génération, c’est un héritage. (rires)

Armelle : Au Chili, chaque famille doit avoir un disque de Holden dans son salon.

 

Vous êtes un peu au Chili ce que Rodriguez est à l’Afrique du Sud, en fait.

Exactement ! (rire général) Même si nous, on ne joue pas au Zénith !

 

Du fait de la barrière de la langue, le rapport au public chilien ne doit pas être le même que dans un pays francophone.

De toute façon, là-bas, les rapports humains sont très différents ! A cela, il faut ajouter le fait que pour eux, nous sommes un groupe étranger, qui vient de loin. Les Chiliens doivent grosso modo comprendre de nos chansons ce que les Français comprennent quand ils écoutent Sonic Youth, par exemple. Ils s’intéressent quand même beaucoup à la culture française. De toute façon, la langue n’est pas du tout une barrière, au contraire.

 

Quel regard portez-vous sur l’évolution de la musique en France depuis vos débuts, il y a plus de quinze ans ?

Mocke : Je trouve qu’on est vraiment dans une bonne période, il y a plein de choses intéressantes. C’est beaucoup mieux que quand on a commencé, même si à l’époque il y avait Lithium et d’autres trucs super. Même si on a parfois l’impression d’être submergé par tout ce qui sort, je trouve que la musique produite en France aujourd’hui est beaucoup plus libre, décomplexée.

Armelle : Il y a encore dix ans, si tu voulais vraiment faire ton truc dans ton coin de façon indépendante, t’étais mort, t’avais aucune chance.

 

Mocke, tu continues à collaborer régulièrement avec d’autres musiciens. Qu’est-ce que cela t’apporte ?

Armelle : Que des emmerdes ! (rires)

Mocke : Non, ça m’apporte beaucoup. Déjà, j’ai la chance de jouer seulement avec des gens que j’apprécie beaucoup, comme Eloïse et Sing Sing de Arlt, ou Swann, dans un genre différent. J’aime beaucoup participer à des projets, à des niveaux différents. C’est très agréable de n’être “que” guitariste en studio ou sur scène, j’adore ça. Bon, j’ai pas encore eu à jouer avec Hélène Segara, non plus… Je serais sans doute plus riche, mais déprimé !

Photos : Julien Bourgeois.

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